mercredi 22 juillet 2015

Nationalisme et politique étrangère : pratiques émergentes


(publié dans L'ENA hors les murs, juillet 2015)

Le possible retour de politiques étrangères nationalistes a longtemps hanté les Européens. Le spectre d’un nouveau Sonderweg allemand, moins tragiquement d’un néo-gaullisme français, la crainte d’une résurgence identitaire en Europe orientale, depuis l’Autriche (avec les succès électoraux de Jörg Haider jadis) jusqu’à la Hongrie, continuent d’alimenter le débat stratégique. Les guerres balkaniques des années 1990 avaient rappelé, il est vrai, que les scénarios du pire n’étaient jamais à exclure. Plus particulière est la crainte, récurrente, d’un nationalisme américain de politique étrangère, lorsque le grand allié d’outre-Atlantique se prend à refaire le monde au nom de son intérêt national. Plus connue, la peur d’une déstabilisation du voisinage méditerranéen refait surface à chaque crispation israélienne, turque ou arabe. Mais la grande énigme de cette décennie 2010 est à la fois plus lointaine et plus insaisissable. Elle émane d’au moins trois géants non occidentaux, qualifiés rapidement d’ « émergents » : la Russie, la Chine et l’Inde.

La première – la Russie – est plus « ré-émergente » qu’émergente, dans la mesure où toute sa problématique consiste à rappeler la place qui fut la sienne pendant près d’un demi-siècle, aux temps de la bipolarité. La seconde, la Chine, n’est « émergente » qu’à l’échelle des deux derniers siècles, tant son prestige avait rayonné précédemment sur l’histoire mondiale. L’Inde enfin, passée dans un premier temps du statut de joyau de l’Empire britannique à celui de leader du Tiers-Monde, joue désormais dans la cour des puissances économiques aussi bien que nucléaires. Et ces passés sont importants.

Car ces trois Etats posent aujourd’hui de façon originale la question du nationalisme et de sa traduction en politique étrangère. La Chine, en écho elle-même à d’autres expressions nationalistes régionales comme celles du Japon ou du Vietnam, pose ses revendications territoriales (notamment en mer de Chine du Sud) et exalte sa souveraineté retrouvée par rapport aux temps des humiliations japonaises et occidentales (à la fin du XIXe siècle). La Russie exhume son passé au risque de la réécriture et invoque la présence de nationalités russes à l’extérieur pour affirmer ses droits sur son ex-étranger proche et ses anciennes républiques. L’Inde enfin, sur un autre mode, porte une nouvelle fois au pouvoir le parti nationaliste hindou (le Bharatiya Janata Party ou BJP), dont le discours repose sur un socle ethno-nationaliste et religieux qui n’est pas sans poser de questions pour la relation déjà tendue avec le voisin pakistanais, mais également avec le reste du monde.

Doit-on néanmoins aborder ces trois cas au prisme des analyses classiques de la politique étrangère ? Notre hypothèse ici sera que l’approche par le nationalisme ne permet pas de saisir ce qui fait depuis peu la spécificité commune de ces trois Etats, à savoir une relation au monde marquée par un prisme moins national qu’impérial. Qu’est-ce qu’une politique étrangère de type « impérial » ? En premier lieu, celle-ci ne saurait se confondre avec l’accusation d’impérialisme qui touche potentiellement, dans le débat public, toute politique étrangère de puissance dominante (les Etats-Unis en font souvent les frais). Le prisme impérial se réfère davantage à une sphère d’influence englobante et héritée du passé, qu’à la défense d’un intérêt national particulariste. La relation avec les voisins considérés comme appartenant à cette sphère d’influence participe alors d’une relation patron-client, fondée en grande partie sur le rayonnement culturel et politique ancien de l'Etat « patron ». Davantage que dans un jeu à somme nulle, elle s’inscrit dans la conception d’un rapport d’allégeance naturelle du « petit » vis-à-vis du grand, rapport dans lequel le grand ne dicte pas nécessairement la conduite à tenir, à condition que le petit reste dans les limites d’un comportement « adéquat ». Si des concepts comme celui d’hégémonie (qui implique une domination acceptée voire appelée par le dominé), ou de finlandisation (qui implique la sagesse autocontrainte du petit Etat situé aux portes d’un voisin infiniment plus puissant) peuvent s’approcher de la description de cette pratique impériale, le vocabulaire hérité de la guerre froide ne permet d’en saisir la subtilité ni surtout les conséquences internationales actuelles. Car l’approche impériale de la politique étrangère est également, par essence, révisionniste. En ressuscitant des subordinations anciennes comme autant de nouvelles souverainetés limitées, elle transgresse le jeu étatique hérité de l’ordre de 1945 et plus encore les recompositions de la période 1989-91.

Ce sont bien de telles dynamiques que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui dans ce qu’ils est à nouveau convenu d’appeler le « monde chinois » ou le « monde russe ». En retrouvant les mécanismes d’un Empire du milieu qui dominait sans conteste l’Asie jusqu’à la fin du XIXe siècle, Pékin conteste l’interprétation occidentale du droit de la mer selon la convention de Montego Bay et revendique ainsi un domaine maritime et territorial étendu, ou table sur la proximité culturelle entretenue par une diaspora chinoise influente dans les pays de la zone, pour développer une politique d’influence. En revenant au passé et/ou aux sources de la formation progressive de la grande Russie, Moscou annexe la Crimée, reconnaît des républiques séparatistes en Géorgie, fait craindre la manipulation des populations russophones pour déstabiliser une aire qui peut inclure l’est de l’Ukraine mais aussi la Transnistrie ou les Pays Baltes. Dans les deux cas, il s’agit de punir ceux qui, après s’être émancipés dans les dernières années, auraient l’imprudence de vouloir résister à la restauration de rapports de dominations anciens. Comme si, pour convoquer Max Weber, le temps de la domination traditionnelle, à laquelle certains tentent d’ajouter la domination charismatique, était revenu, mettant fin aux dominations légales-rationnelles plus récentes (celles de l’UE sur l’Ukraine, ou des Etats-Unis en Asie). L’Inde est un cas différent dans la mesure où contrairement à la Russie et à la Chine qui furent des empires avérés, elle fut dominée plutôt que dominante, par les empires musulmans d’abord, britannique ensuite. Mais la constitution, selon un habitus impérial du coup bien intériorisé (convoquons Bourdieu après Max Weber…), d’une sphère d’influence sur les petits Etats de l’Océan Indien ou sur les Etats tampons d’Asie du Sud (Bhoutan, Népal…), la volonté de revoir la situation du Cachemire, et la perception d’un monde indien auquel le nouveau Premier ministre Narendra Modi pourrait insuffler une dynamique charismatique, sont bien à l’ordre du jour.

Analyser ces politiques étrangères dans toute la complexité culturelle, historique, et dès lors politique qui caractérise le rapport à leur voisinage mais aussi à « l’Occident », réclame une boîte à outil conceptuelle nouvelle, qui dépasse de loin les cadres réalistes hérités de la bipolarité. L’agenda de recherche en est passionnant, mais toute interprétation erronée, sur ce chemin de la compréhension, peut être lourde de conséquences dans le jeu international à venir.

mercredi 10 juin 2015

L. Boltanksi, Mysteries and Conspiracies




L. Boltanksi, Mysteries and Conspiracies, Polity Press, Cambridge, 2014

Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°3-2015

Désormais traduit en anglais (Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes, pour sa version française), ce travail du sociologue Luc Boltanksi, ancien élève de Pierre Bourdieu, s’attaque aux notions de mystère, de complot, d’énigme, d’enquête, et à travers elles, à celle de réalité, telle qu’elle peut transparaître des romans fantastiques, policiers ou d’espionnage, et qui est dans tous les cas construite. Pourquoi cette sociologie du roman de fiction, et pourquoi en traiter dans la Lettre d’un institut d’études stratégiques ? L. Boltanksi, en plus de l’approche critique que l’on connaît, prompte à déceler les conservatismes derrière la littérature populaire, tire des leçons de cette littérature pour le statut de l'Etat. Que nous dit, par exemple, la littérature d’espionnage sur notre Léviathan ? Qu’il est toujours en état de guerre, toujours menacé, toujours fragile, et que la population n’en est jamais (ne doit pas en être) consciente. Que l’appareil d'Etat compte lui aussi ses ennemis intérieurs ou ses traîtres, ses faux-semblants, ses arcanes cachées. L’analyse sociologique du roman d’espionnage ou de fiction n’est pas nouvelle (le politiste Erik Neveu en avait fait sa thèse, disséquant notamment avec bonheur les « sens cachés » des SAS de Gérard de Villiers). Mais un agenda de recherche s’ouvre à nous, en ces temps où la théorie du complot fait recette. La littérature de fiction ou de « mystère », pour reprendre la catégorie anglo-saxonne, entretient-elle cette propension à croire au complot ? Est-elle plutôt – est-ce d’ailleurs incompatible ? – de nature à renforcer le consensus libéral (le libéralisme… ou la paranoïa, pour reprendre l’une des sections de l’ouvrage) ? Quels messages les personnages campés dans cette littérature véhiculent-ils ? Il faudrait, par exemple, élargir l’analyse amorcée brillamment ici par Boltanksi, à l’industrie littéraire américaine actuelle, avec ses auteurs à succès (Baldacci, Child, Cumming, Silva, Littell, Patterson…), dont les anti-héros reviennent incompris et psychologiquement blessés d’Afghanistan ou d’Irak pour retrouver l’exploit malgré eux, en dépit d’autres labyrinthes administratifs (Zero Day, de D. Baldacci).

Livre - G. Devin (dir.), 10 concepts sociologiques en relations internationales




G. Devin (dir.), 10 concepts sociologiques en relations internationales, CNRS Editions, Biblis, 2015

Les grands auteurs de sociologie, s’ils ont généralement écrit à des époques ou sur des contextes qui ne leur permettaient pas de traiter explicitement des problématiques qui marquent désormais la société mondiale, demeurent néanmoins riches d’enseignements pour l’analyse de cette dernière. C’est le pari audacieux de cet ouvrage, que de relire dans une perspective internationaliste les Goffman, Bourdieu, Elias, Boudon ou Simmel, naturellement Weber et Durlkheim, mais également Mauss, Giddens ou Hirschman. La scène de Goffman, avec ses codes et ses subtilités, se compare-t-elle à la scène internationale, elle aussi codifiée, ritualisée, autour de protocoles pour le moins symboliques ? (G. Devin). La théorie d’Anthony Giddens sur la structuration (F. Petiteville), le « champ » tel que défini et opérationnalisé par Bourdieu (F. Mérand), l’interdépendance éliasienne (F. Delmotte), les trois types de domination wébériens (rationnel-légal, traditionnel, charismatique, analysés par Th. Lindemann), la réciprocité chez Mauss (F. Ramel) ou l’intégration pour Durkheim (B. badie), permettent-ils de mieux aborder la stratégie poutinienne (convoquant à la fois virilité charismatique et tradition impériale), les mécanismes internationaux de coopération, de domination, de conflit, ou encore les processus décisionnels de certaines politiques étrangères ? C’est là tout un agenda de recherche qui s’ouvre, déjà défriché en réalité depuis plusieurs années en France par plusieurs des auteurs réunis ici, et dont les cadres commencent à se fixer solidement, comme une invitation à poursuivre ce « hors-piste » souvent porteur, et générateur d’éclairages surprenants.

Livre - Charles-Philippe David, Au sein de la Maison Blanche.






Charles-Philippe David, Au sein de la Maison Blanche. De Truman à Obama, la formulation (imprévisible) de la politique étrangère des Etats-Unis, Presses de Sciences Po, Paris, 2015

Décidément prolixe sur le sujet (voir plus loin la revue de son ouvrage La politique étrangère des Etats-Unis), Charles-Philippe David nous offre la troisième édition de son ouvrage de référence sur la politique étrangère de Washington. Avec presque 1.200 pages dont 40 pages de bibliographie, plus des annexes fournies, ce travail vise à conserver son rang de « bible » en la matière. On voit mal, à vrai dire, ce qui pourrait manquer ici à l’étudiant ou au chercheur désireux de faire le tour de la question, depuis les approches théoriques jusqu’à l’analyse décisionnelle. Le déroulé chronologique qui suit (à partir du chapitre 4, qui commence avec truman), demeure très analytique, qualifiant chaque fois le style présidentiel qui aura marqué la période : « institutionnalisée » sous Truman, la politique étrangère américaine fut « présidentialisée » sous Kennedy et Johnson, « impériale » sous nixon, « assagie » sous Ford, « compétitive » sous Carter, « désorganisée » sous Reagan, « réhabilitée » sous George H. Bush, « réorientée » sous Clinton (le diagnostic est plus sévère dans l’autre ouvrage référencé plus loin), « inféodée » sous George W. Bush, elle est enfin « calculatrice » sous Obama, qui a voulu faire triompher la Realpolitik mais n’a réussi qu’à la mettre à l’épreuve. Chaque présidence est en outre « testée » à la lumière d’une étude de cas choisie : l’Indochine, le Vietnam, l’invasion du Cambodge, la crise du Mayaguez, la chute du Shah, l’affaire Iran-Contra, l'Irak, la Bosnie, l'Irak à nouveau, enfin l’Afghanistan. Il peut paraître paradoxal, sur cette période, d’accorder autant d’importance à l’Asie et si peu à l’URSS, mais les exemples choisis se veulent illustratifs d’un fonctionnement interne, plus que d’un état du système international.

Charles-Philippe David, et avec lui toute une école québécoise – par ailleurs non monolithique – portent avec talent le flambeau de l’analyse francophone de la politique étrangère des Etats-Unis, en compagnie naturellement de plusieurs chercheurs français. Il faut rendre hommage à cet effort, à l’ampleur de cette production à son utilité surtout, à l’heure où le décryptage de la stratégie américaine et de son évolution demeure l’une des clefs de voûte de l’analyse des relations internationales. Dans la plupart de ses travaux, Charles-Philippe David a à cœur de dépasser l’écume du moment pour rappeler les racines, les courants de pensée, les pesanteurs historiques, idéologiques, culturels, bureaucratiques, qui agissent sur cette projection américaine dans le monde. Il est bon de l’écouter.

Livre - François Mitterrand. La France et sa défense






Institut François Mitterrand, Ministère de la défense, François Mitterrand. La France et sa défense. Paroles publiques d’un président – 1981-1995, Nouveau Monde, Paris, 2015. Textes édités sous la direction de Georges Saunier et Philippe Vial, Préface de Jean-Yves Le Drian et Hubert Védrine.

Ce recueil des principaux textes, discours et interviews de François Mitterrand sur la thématique de la défense s’imposera comme outil de référence. En deux septennats (dont quatre ans de cohabitation), François Mitterrand a conduit un nombre important d’opérations militaires, dont beaucoup en Afrique, mais également au Moyen-Orient. Il a réaffirmé le principe de dissuasion nucléaire, qu’il a même incarné avec majesté (« la dissuasion c’est le président de la République. C’est moi »). Il a dû adapter l’outil de défense à un monde post-bipolaire que personne n’avait vu arriver si vite, et dont les défis furent nombreux dès sa présidence (guerre du Golfe de 1991, éclatement de la Yougoslavie, conflit ethniques en afrique, comme au Rwanda…). Du fait de son équation personnelle (un président de gauche qui avait réconcilié son parti avec l’instrument militaire, et devait démontrer qu’il était bien un chef des armées), du fait du contexte systémique international (d’abord les dernières tensions de la guerre froide, puis un nouveau monde, une nouvelle Europe, qui ne permettaient aucune faiblesse), du fait enfin du contexte politico-normatif (la fermeté de Reagan et Thatcher chez nos alliés), Mitterrand fut interventionniste, prit des initiatives militaires fortes (comme au Tchad contre la Libye, avec les opérations Manta puis Epervier), accomplit des gestes politiques importants (une visite à Sarajevo, ou encore le double sauvetage d’Arafat au Liban en 1982 et 1983). Il connut aussi, déjà, les difficultés d’interventions ô combien risquées, dans des contextes inextricables de guerre à la fois civiles et internationalisées, et qui au bout du compte exposent singulièrement celui qui  les entreprend à l’heure d’un monde médiatisé. Les opérations rwandaises, aujourd’hui, font toujours débat.

Le travail accompli ici permet de relire dans le texte ce tournant de l’histoire, avec les mots du chef de l’exécutif français de l’époque. Les photos insérées, les repères chronologiques et bibliographiques ajoutés en annexe, rendent l’ensemble plus utile encore. On ne peut qu’appeler de nos vœux la systématisation de ce type d’entreprise pour les présidences passées. Si Jacques Chirac a son propre recueil de textes de politique étrangère (Mon combat pour la paix, 2007), son bilan académique (La politique étrangère de Jacques Chirac, dirigé par M. Vaïsse et Ch. Lequesne, 2013), et quelques études de défense qui firent date (B. Irondelle, La réforme des armées en France : Sociologie de la décision, 2011) l’analyse de la période Mitterrand tirera grand profit de ce travail d’historiens. Une période clef à redécouvrir d’urgence par les politistes, dont le livre de référence, en réalité, reste celui d’un acteur : Les mondes de François Mitterrand (1996), par Hubert Védrine.