jeudi 2 janvier 2020

Daniel Jouanneau, Dictionnaire amoureux de la diplomatie



La collection des Dictionnaires amoureux est connue, et l’exercice consistant à en présenter un volume consacré à la diplomatie était une gageure. C’est à cette tâche difficile que s’est attelé Daniel Jouanneau, diplomate chevronné : entre autres fonctions, il fut ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). L’ouvrage, imposant comme le veut le genre (plus de 900 pages), est un hommage appuyé au métier de diplomate, à la carrière de ceux qui ont fait les grandes heures de la diplomatie. Il fait office de livre d’histoire, en nous rappelant ce que fut l’action extérieure des plus grands (Richelieu, Mazarin, Disraeli, Guizot, Bismark, Metternich…). Il nous rappelle les morceaux d’anthologie et le parcours professionnel des diplomates écrivains (Saint-John Perse, Jean Giraudoux ou Paul Morand, mais aussi Beaumarchais ou Chateaubriand). Il nous fait redécouvrir des personnages moins étudiés (Gromyko, Pechkoff…).

Il fait également – partiellement au moins – office de mémoires pour l’auteur, qui s’y exprime à la première personne et nous livre ses impressions, ses anecdotes, avec des développements appréciables sur les pays qu’il a connus : ainsi une surprenante entrée « Lesotho » s’immisce-t-elle entre Alexis Léger (Saint-John Perse) et Ferdinand de Lesseps. Des portraits issus de souvenirs personnels parsèment les lignes de ce Dictionnaire, contribuant, avec le reste, à redire que la diplomatie est une affaire d’êtres humains, d’interactions entre des caractères.

Il ne s’agit pas ici d’une analyse de politique étrangère, et l’on perçoit à quel point ce terme de « politique étrangère » (qui renvoie à la formulation de la grande stratégie), ne se confond pas avec celui de diplomatie, qui implique davantage l’exécution de cette dernière. On n’y trouvera donc pas d’entrées relatives à des épisodes de l’histoire, sinon à travers les parcours de ceux qui en furent les animateurs, ou à l’exception de quelques tournants historiques structurants (comme le Congrès de Vienne). On trouvera plutôt un hymne aux lieux de la diplomatie, avec des pages remarquables, et effectivement « amoureuses », sur les implantations diplomatiques françaises les plus exceptionnelles (comme le Palais Farnèse à Rome ou la Résidence des Pins à Beyrouth). 

Lire la suite dans Politique étrangère, vol. 84, n° 4, hiver 2019-20

mardi 31 décembre 2019

Bilan géopolitique de l'année 2019


Publié dans : L'Opinion

L’air du large

«Rétrospective 2019: étranges défaites avant travaux?» La chronique de Frédéric Charillon

« Si les démocrates ont mal géré les derniers mois, semblant sur la défensive ou même sur le repli, si les “hommes forts” en ont profité pour diffuser largement une image flatteuse d’eux-mêmes comme véritables et nouveaux maîtres du monde, les jeux ne sont pas faits »


En cette année 2019, la démocratie a globalement reculé dans son exercice du pouvoir, tandis que les régimes autoritaires avançaient de moins en moins masqués, ne cachant plus leur ambition de remodeler les règles du jeu international pour y imposer un ordre souverainiste et illibéral. Dans la rue toutefois, la résistance s’organise. Dans l’attente d’un soutien européen qui ne vient toujours pas, dans l’espoir de recevoir l’appui d’une Amérique devenue bien incohérente, la foule, surtout au Sud, s’oppose seule, bien seule, aux despotes, à leur arbitraire, à leurs caprices, à leur volonté de toute puissance. Si les démocrates ont mal géré les derniers mois, semblant sur la défensive ou même sur le repli, si les « hommes forts ​» en ont profité pour diffuser largement une image flatteuse d’eux-mêmes comme véritables et nouveaux maîtres du monde, les jeux ne sont pas faits.

Démocraties en miettes

L’Amérique déchirée par les rodomontades du président le plus clivant de la période contemporaine, qui se fracture sur plusieurs fronts (riches-pauvres, démocrates-républicains, millennials-baby-boomers…), perd pied en politique étrangère. Et quand les Etats-Unis vont mal, le monde occidental ne va pas bien non plus. Donald Trump est sous le coup d’une procédure de destitution qui déstabilise l’édifice. Ses attaques contre la presse et l’opposition (notamment des opposantes priées de « retourner d’où elles viennent ») minent le pays. A l’extérieur, ses coups de menton n’ont rien donné : on attend toujours les résultats du dialogue avec la Corée mais l’Iran s’enferme à nouveau, la guerre commerciale avec la Chine nuit à la confiance des marchés, les alliés doutent, le fiasco syrien reste dans les esprits, ses affinités avec les leaders les plus brutaux inquiètent et son retrait de multiples cadres multilatéraux (accords de paix, traités interrégionaux, climat…) laisse un vide dangereux.
L’allié traditionnel britannique, empêtré dans le Brexit jusqu’en ce mois de décembre, n’avait pas la tête à reprendre le flambeau, ce dont il n’a d’ailleurs pas les moyens. l’Allemagne reste sur sa ligne prudente et sa chancelière est occupée à tenir sa coalition pour arriver, peut-être, jusqu’au bout de sa fin de règne annoncée. La France d’Emmanuel Macron tente, comme souvent sous la Ve République, de profiter des désordres américains pour donner de la voix, mais le discours ne suffit pas, et de Gilets jaunes en grèves multiples, les hivers sont décidément difficiles. Ailleurs dans l’Occident démocratique on est soit trop petit pour peser, soit tenté par les sirènes illibérales. Ces dernières ne chantent pas qu’à l’Est : sur les réseaux sociaux français, des universitaires vantent les résultats économiques de Trump ou de Poutine. On lit des comparaisons entre les torts du système chinois et ceux du système français (comme, jadis, Ségolène Royale trouvait la justice chinoise efficace).
Il est confondant de voir, dans les grands rendez-vous internationaux sur la sécurité, à quel point l’efficacité a changé de camp

Les populistes osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît

Le club autoritaire populiste, dans ce contexte, croit son heure venue. Moscou développe sans complexe sa critique d’une démocratie libérale « dépassée ​» et dresse le bilan pitoyable de trois décennies de domination américaine. Avec une efficacité incontestable, la Chine reprend la rhétorique de la « ​democrazy ​», dénonçant le culte démocrate libéral auprès de pays du Sud séduits par le discours alternatif de Pékin sur la « connectivité » (c’est-à-dire la promotion des nouvelles routes de la soie chinoises), et promeut ses propres partenariats, ses banques d’investissements, sa nouvelle « bonne ​» gouvernance. Il est confondant de voir, dans les grands rendez-vous internationaux sur la sécurité (notamment organisés par les think tanks), à quel point l’efficacité a changé de camp : le discours russe ou chinois, autrefois trop rigide, gauche et mal à l’aise dans ce type d’enceinte, fait mouche désormais. Tandis que les PowerPoint américains apparaissent loin des réalités, trop vides et trop attendus pour séduire au-delà d’un public convenu, plus soucieux du politiquement correct que du stratégiquement efficace. Sur cette toile de fond, il est plus facile à Bolsonaro de dire à un journaliste qu’il a « une tête d’homosexuel », ou à Erdogan, de menacer l’Europe.
Si l’on fait le bilan de l’année, les démocrates ont donc reculé sur beaucoup de fronts, comme dans une défaite intellectuelle que rien ne laissait prévoir voici une décennie. Distancés sur le terrain des idées, et même dans la maîtrise technique d’instruments qu’ils avaient pourtant créés (les réseaux sociaux, les rendez-vous internationaux de type « track 2 »…), ils finissent par subir des revers graves sur le terrain géopolitique le plus concret : Ukraine, Syrie, Afghanistan, mer de Chine du Sud…
Si l’on fait le bilan de l’année, les démocrates ont reculé sur beaucoup de fronts, comme dans une défaite intellectuelle que rien ne laissait prévoir voici une décennie ; distancés sur le terrain des idées et dans la maîtrise technique d’instruments qu’ils avaient pourtant créés

Résistances populaires, résistance de la démocratie ?


Lire la suite dans L'Opinion

mardi 26 novembre 2019

Idées reçues sur l'Allemagne, par Claire Demesmay





Claire Demesmay, Idées reçues sur l'Allemagne. Un modèle en question, Le Cavalier Bleu, Paris, 2018

Spécialiste reconnue de l'Allemagne, des relations franco-allemandes et des questions européennes, Claire Demesmay (directrice du programme franco-allemand de l’Institut allemand de politique étrangère à Berlin – DGAP) nous offre ici un panorama précieux de la République Fédérale au présent.

Comme le veut l’esprit de la collection, l'objectif consiste à revenir sur quelques perceptions fréquemment reprises, pour démêler ce qui tient du fantasme, de la réalité, ou d’une évolution plus subtile. On apprend beaucoup dans ce travail, qui explore les domaines politique, culturel, économiques et sociaux, ou relatifs à l’action extérieure.

Oui, l'ancienne RDA et sa disparition ont laissé des traces, le déclassement existe à l’est, la marginalisation guette et l’extrême droite en profite. Mais pas nécessairement de la façon dont on le dit vu de France ou d’ailleurs. Oui, la Chancelière a été fragilisée par la crise des réfugiés. Mais elle est toujours là, et sa stabilité au pouvoir ferait pâlir d’envie bien des présidents français. Oui, Berlin est central dans l’imaginaire allemand, mais les entités régionales sont fortes.

De la minorité turque à la Bundeswehr en passant par la place de la musique classique, du marché du travail à la question énergétique, cet ouvrage fait redécouvrir l'Allemagne, insuffisamment connue en France, où la crainte obscurcit encore le regard.

La relation franco-allemande connaît des difficultés, qui chaque fois inquiètent, mais devraient être abordées avec la sérénité d’une meilleure compréhension de la nouvelle République de Berlin, post-réunification. Ce travail y aide grandement.

jeudi 31 octobre 2019

Lire les mémoires de diplomates



Résultat de recherche d'images pour "ponton d'amécourt en guerre" Résultat de recherche d'images pour "claude martin gala" Résultat de recherche d'images pour "bajolet est" Résultat de recherche d'images pour "araud passeport"

Résultat de recherche d'images pour "gaudeul itinéraire" Résultat de recherche d'images pour "simon secrets d'afrique" Résultat de recherche d'images pour "gompertz mange" Résultat de recherche d'images pour "aubin de la messuziere"

Résultat de recherche d'images pour "jouanneau dictionnaire amoureux" Résultat de recherche d'images pour "charette raisins"

Les mémoires ou travaux de diplomates français se multiplient récemment, et il faut s’en réjouir. On ne saurait trop conseiller aux étudiants de relations internationales de commencer leur exploration du monde par ces témoignages vivants, avant d’aborder la théorie.

Une vieille tradition existe, dont on retrouvera quelques morceaux choisis dans le Dictionnaire amoureux de la diplomatie, de Daniel Jouanneau, qui fut (entre autres fonctions) ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). Comment, à cet égard, ne pas citer les Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931 – 1938 d’André François-Poncet, qui représenta la France en Allemagne à cette époque, et dont les chroniques permettent de retracer, avec une vision inégalée, la montée du nazisme ? On peut en continuer la lecture par Au palais Farnèse : après Hitler à Berlin, c’est Mussolini, de 1938 à 1940, que le même diplomate français a tenté de comprendre, de décrypter à Rome. De grands diplomates étrangers, ministres des Affaires Etrangères, ambassadeurs ou autres, ont nourri abondamment le genre, de Henry Kissinger (White House Years) à Evgueni Primakov (Au cœur du Pouvoir), de Hans-Dietrich Genscher (Erinnerungen) à Chris Patten (First Confession: A Sort of Memoir), en passant par Dennis Ross (The Missing Peace) ou Richard Holbrooke (To End a War).

Commencer par les mémoires, c’est comprendre la réalité diplomatique de l’intérieur, parcourir des témoignages sur un pays ou une région (comme sur le Moyen-Orient sous la plume de Bernard Bajolet), saisir un éclairage sur un épisode (comme sur le dossier nucléaire iranien, raconté par Gérard Araud), parfois sur une période longue (voir le remarquable ouvrage de Claude Martin qui retrace un demi-siècle d’histoire chinoise). C’est découvrir les faits avant les résumés qui en sont fait, souvent sommairement, dans le débat public. C’est comprendre l’histoire avant d’en lire une interprétation théorique voire idéologique.

Certes, les mémoires d’un acteur sont rarement neutres. Ils peuvent mêmes se prêter « à l’égocentrisme et au potin », comme l’indique d’emblée Gérard Araud. Ils peuvent dégager un parfum désuet à force d’être subtil, au détour d’une écriture convenue. Il peut même leur arriver d’être inintéressants. Mais même ennuyeux, ils dévoilent un auteur, une machine administrative, un dysfonctionnement. Lire les mémoires de nos diplomates, c’est entendre ceux qui ont fait vivre ou rencontré l’histoire. C’est retrouver le vivant derrière la théorie. C’est préférer le terrain aux analyses de seconde main.

samedi 31 août 2019

Mémoires de diplomates : Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l'Est



Cet article a été publié dans la revue Politique Etrangère de l'IFRI et est accessible sur le site de l'IFRI
Ambassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.
Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?
Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.
L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.
Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.

mercredi 31 juillet 2019

Les États-Unis au Proche-Orient : un grand jeu risqué




Publié dans : TheConversation.fr

Si le Proche-Orient regorge hélas de drames et de tensions – du Yémen à l’Irak ou à la Syrie –, deux dossiers engagent aujourd’hui plus particulièrement la stratégie américaine et les équilibres internationaux. Le premier est, bien entendu, celui de la relation avec l’Iran, qui fait l’objet de toutes les spéculations, de toutes les escalades verbales, et pourrait servir de détonateur à tous les scénarios. Le second est celui de la Palestine, dont la dangerosité vient à l’inverse de l’absence d’engagement américain, dans un discours pétri d’arrières pensées bien plus que de coups d’éclat.
Dans les deux cas, un jeu de dupes et de miroirs semble s’être engagé entre les différents acteurs du pouvoir américain eux-mêmes, entre différents protagonistes régionaux, et se répercute sur la stabilité régionale comme globale. Du traitement de ces deux dossiers, ni la politique étrangère, ni les politiques étrangères arabes, ni le jeu des autres puissances ne sortiront indemnes.

La politique étrangère américaine : faire et défaire

L’issue de la stratégie – ou de l’absence de stratégie – actuellement engagée par Washington en Iran et en Palestine déterminera, en grande partie, la crédibilité internationale des États-Unis, au-delà de la région, et au-delà de la période de l’administration Trump. D’abord parce que ce sont les États-Unis qui défont aujourd’hui ce qu’ils ont fait eux-mêmes : il sera donc important de voir si les dégâts seront réparables à l’avenir, ou pas.
C’est l’Amérique – celle de George Bush senior puis de Bill Clinton – qui a rebondi sur le processus d’Oslo au début des années 1990, pour aboutir à la poignée de main Arafat-Rabin de 1993, et qui a ensuite fait pression sur les acteurs (certes en vain) pour poursuivre les négociations, en y engageant ses diplomates les plus chevronnés. C’est l’Amérique désormais qui fait disparaître toute référence à un État palestinien, en confiant le dossier au gendre du Président, qui ignore tout de la négociation internationale.
Jared Kushner, le gendre du Président, lors d’un sommet sur la Palestine, le 25 juin 2019, à Barheïn. Shaun Tandon/AFP
C’est encore l’Amérique – celle d’Obama – qui a ramené l’Iran à la table des négociations pour aboutir à un accord sur le contrôle du nucléaire, en juillet 2015, et faire souffler un vent d’apaisement sur une relation ô combien conflictuelle depuis 1979. C’est l’Amérique de Trump qui a déchiré cet accord, et renoue avec une rhétorique de confrontation. Quoi que l’on pense de l’accord de 2015, quoi que l’on pense des ratés et retards d’un processus israélo-palestinien considéré comme moribond, le dialogue continuait, l’Amérique revendiquait encore un rôle d’arbitre impartial, même si peu y croyaient. Elle n’y prétend même plus aujourd’hui.

Guerre des camps au sein de l’administration américaine

En tombant le masque, l’administration Trump prend un risque multiple. Celui de renoncer à sa position surplombante, pour descendre dans l’arène et voir inévitablement émerger d’autres puissances s’opposant à sa vision : Moscou s’y est déjà engouffré.
Celui également de mettre ses propres alliés en situation difficile : progresser par le non-dit vers un rapprochement entre l’État hébreu et les monarchies du Golfe (et leurs alliés comme l’Égypte) est une chose, leur demander de cautionner publiquement l’abandon de la cause palestinienne en est une autre.


Celui enfin d’enflammer la région, si l’une de ces deux situations bascule dans le chaos : qu’une étincelle mette le feu aux poudres dans le Golfe, ou qu’éclate une nouvelle intifada, ou de nouvelles violences autour de la question palestinienne, et il sera difficile à l’Amérique de reprendre pied.
Enfin, il est désormais visible que plusieurs camps s’affrontent dans le processus décisionnel américain, qui tablent sur l’amateurisme ou l’absence de réel intérêt du Président Trump sur ces dossiers pour avancer leurs pions. Une course s’est engagée entre ceux qui souhaitent limiter les tensions, et ceux qui comptent bien les précipiter.
Si le Président semble n’avoir aucun autre agenda précis que de se mettre en scène en « deal maker », soufflant le chaud et le froid à la recherche, comme en Corée du Nord, de quelques rebondissements spectaculaires, d’autres ont une vision. Elle peut consister à promouvoir le changement de régime en Iran, quel que soit le prix régional à payer – comme pour son conseiller John Bolton. Ou encore à gagner du temps sur la question palestinienne, et faire le jeu du premier ministre israélien actuel, comme le craignent certains analystes aux États-Unis mêmes. L’issue de cette confrontation sera cruciale pour l’avenir de la politique étrangère américaine.

L’effacement des politiques étrangères arabes


Lire la suite dans : TheConversation.fr

dimanche 30 juin 2019

L’Europe face à Trump: dégâts et opportunités


Article publié dans Global Brief  (Toronto)


Ou bien les européens décident d’améliorer leur efficacité stratégique, deviennent des acteurs engagés de leur propre destin, y compris sur le plan militaire, et nous verrions alors naître une «Europe plus» – une Europe qui cesserait d’agacer outre-Atlantique par sa pusillanimité et trouverait grâce davantage aux yeux des décideurs et des analystes états-uniens, sans Trump ou même avec lui. Ou bien les Européens sortiront de l’histoire.
***
Y a-t-il alors, derrière cette attitude trumpienne, une folie négatrice de la réalité du système international actuel? Ou plutôt un néo-reaganisme en plus iconoclaste, mais avec le même mot d’ordre subliminal: «America is back»? Doit-on lire dans la cacophonie diplomatique américaine actuelle un isolationnisme véritable, qui pourrait conduire à un retrait américain tant redouté depuis 1945 – à savoir une remise en cause de la Grande Stratégie américaine en vigueur depuis la Seconde Guerre mondiale, qui consiste à privilégier la capacité d’engagement militaire d’une part, le soutien à une gouvernance libérale du monde d’autre part, et la pratique du multilatéralisme enfin? Ou bien s’agit-il en réalité d’un néo-nationalisme ne mettant pas en cause le leadership américain, mais plus exigeant avec ses alliés comme pouvait l’être celui de Reagan, mâtiné d’un style volontiers grossier déjà présent sous Nixon, mais qui restait à l’époque méconnu car non relayé par les réseaux sociaux?
La réponse à ces questions est d’importance car elle déterminera l’attitude que les européens devront opposer à leur allié américain. L’Europe doit naturellement éviter d’abord le chaos pour elle-même, en ces temps de Brexit, de populisme et de divisions multiples. Les récentes élections européennes ayant montré précisément que les partis nationalistes d’une part et les partis libéraux d’autre part (possiblement alliés aux écologistes), comptaient parmi les forces montantes, appelées à s’affronter dans les prochains mois. Si cette confusion persistait, nous aurions affaire à une Europe-chaos peu intéressante pour Washington, quelle que soit l’administration au pouvoir.
Mais le temps n’est plus à décoder les intentions de la Maison-Blanche, mais à mesurer les résultats de ses choix. Le premier de ces résultats est indéniablement la double inquiétude des alliés des États-Unis vis-à-vis de la garantie de sécurité américaine d’une part, et du comportement de Donald Trump dans des régions à risque d’autre part. Néanmoins – et c’est le second point, paradoxal – cette diplomatie américaine brutale, au moins à court terme, génère parfois des évolutions positives, voire des opportunités ou des ouvertures pour l’Europe. Au final, les européens doivent retrouver les chemins de la réflexion stratégique afin de bien appréhender la nature de ce trumpisme dont rien ne dit qu’il s’arrêtera en 2020, et pour forger en retour, enfin, une vision stratégique pertinente.

Au final, les Européens doivent retrouver les chemins de la réflexion stratégique afin de bien appréhender la nature de cetrumpisme dont rien ne dit qu’il s’arrêtera en 2020, et pour forger en retour, enfin, une vision stratégique pertinente.

Les dégâts: des alliés inquiets

La présidence de Donald Trump a déjà fait mal à l’Europe – d’abord en ravivant la flamme de l’antiaméricanisme dans les démocraties libérales, de la France jusqu’à l’Allemagne. Plus généralement, les enquêtes d’opinion, comme celles du Pew Research Center, montrent une forte érosion de la confiance en l’Amérique parmi les alliés de celles-ci. En quelques semaines, l’image des États-Unis dans les opinions, qui s’était nettement améliorée sous Barack Obama par rapport aux années néoconservatrices de George W. Bush, s’est à nouveau dégradée. Le président américain a donné l’impression qu’il pouvait devenir l’ennemi – ce qui, dans l’histoire européenne, est hautement ironique compte tenu de l’engagement américain auprès des Alliés dans les deux guerres mondiales, du rôle des États-Unis dans la reconstruction de cette même Europe après 1945, et de sa protection par l’OTAN dans la Guerre froide.
Mais le style Trump a heurté, d’abord par l’image qu’il a donnée lors de la campagne électorale, et ensuite dans ses premières déclarations. Sa propension à l’insulte (vis-à-vis des femmes, des étrangers et, entre autres, d’un journaliste handicapé), si elle était faite pour conforter un certain électorat américain, a inquiété la vieille culture sociale-démocrate européenne. Et sa délectation à incarner la caricature d’une Amérique que certains aiment détester – à partir d’une image de milliardaire grossier, inculte et misogyne, soutenant la possession d’armes à feu et flirtant avec la suprématie blanche – a rendu la tâche difficile à tous ceux qui défendent la relation avec Washington.
Ensuite, Trump a touché aux garanties de sécurité américaines. En refusant de souscrire explicitement à l’article 5 du traité de l’OTAN, il a provoqué un sentiment de panique. Au malaise initial sur l’article 5 se sont ajoutées des critiques adressées aux alliés, et même des immixtions dans leurs affaires (soutenant le Brexit au Royaume-Uni, ou estimant que Boris Johnson ferait «un très bon Premier ministre»). Sa vulgarité envers Angela Merkel (refusant publiquement de lui serrer la main en mars 2017) et ses passes d’armes avec Emmanuel Macron tranchent avec le fait qu’il paraît s’entendre, du moins personnellement, avec Vladimir Poutine.
Ce dernier point tout particulièrement inquiète, aussi bien de par l’éventuel rapprochement qu’il implique avec la Russie (contre laquelle les États-Unis sont censés protéger) que pour la déstabilisation de l’exécutif à Washington. L’enquête et le rapport Mueller sur les possibles collusions russes de l’actuel président (dont les conclusions font l’objet d’interprétations variées), la nature exacte de sa relation économique, politique et personnelle avec Moscou, le nombre étonnant de décisions «trumpiennes» qui paraissent aller dans le sens des intérêts russes (surtout la fragilisation de l’OTAN, l’encouragement à un Brexit dur et le détricotage de l’Union européenne), constituent un ensemble de plus problématiques. Trump joue-t-il la carte de Moscou contre Pékin, comme Nixon avait fait l’inverse jadis? Est-il plus simplement fasciné par la personne de Poutine? Est-il tenu à une complaisance vis-à-vis du Kremlin du fait de quelques dossiers compromettants? Quelle que soit la réponse, la question elle-même est inédite à ce niveau du pouvoir américain.
Le sentiment que le locataire de la Maison-Blanche a plus d’appétence pour quelques émules ou partenaires autocratiques que pour ses alliés de longue date, qu’il est plus prompt à défendre le prince héritier saoudien à la suite de l’affaire Khashoggi qu’à soutenir les démocrates européens, qu’il est davantage intéressé par Kim Jong-un que par une discussion de fond sur l’OTAN, sont autant d’éléments d’ambiance. En envisageant l’adhésion du Brésil à l’alliance atlantique (au printemps 2019), il confirme à la fois son amateurisme politique, son mépris des affaires européennes, et son goût pour l’autoritarisme – de quoi inquiéter le Vieux continent. En jugeant l’alliance «obsolète», il fait peser le spectre d’un retrait américain, qui serait fatal à l’organisation et à la sécurité de l’Europe.
Plus encore, et même si le président n’est pas censé s’en occuper lui-même, le soutien apporté par son entourage ou ses ex-coéquipiers aux partis et mouvements nationalistes en Europe pose question. La visite européenne de son ancien conseiller Steve Bannon, à la veille des élections de mai 2019, montre que l’intention existe d’y fédérer les mouvements populistes à travers sa fondation «Le mouvement». Il y a, de toute évidence, une volonté trumpienne de susciter la progression et la victoire d’un courant «dur» dans une Europe jugée trop molle. Contre qui? C’est là toute la question. Au début de la Guerre froide, l’influence américaine en Europe était plus forte encore, mais agissait en faveur d’une démarche libérale contre le régime communiste soviétique. Désormais, le président américain favorise les acteurs illibéraux, ceux-là mêmes qui sont également choyés par Moscou. Dans les capitales qui n’ont pas succombé à la tentation populiste, on s’en inquiète forcément.
D’autant que ces pratiques d’immixtion dans les affaires nationales se conjuguent également sur le plan international, dans la parfaite logique de l’illibéralisme, lorsqu’il s’agit de s’opposer au multilatéralisme, aux traités internationaux et à tout dialogue institutionnalisé. Cette offensive est inquiétante pour l’Union européenne parce que c’est précisément sur ce terrain multilatéral que celle-ci était parvenue, notamment dans les négociations commerciales, à trouver une vitesse de croisière, tandis qu’elle reste plus maladroite dans les domaines stratégiques du hard power. La remise en cause par Trump – au mépris de l’engagement de l’État américain – des accords de la COP 21 et d’un certain nombre d’accords commerciaux, vient ruiner l’un des piliers de la tranquillité des européens, qui se sentaient en phase avec l’Amérique (avec laquelle ils avaient beaucoup travaillé) sur ces sujets.
Bref, en revenant sur des ententes forgées de concert avec leurs alliés, et en déclarant leur hostilité au principe du dialogue multilatéral dans des instances libérales, les États-Unis déstabilisent profondément l’Europe: «un monde s’effondre», pour reprendre le tweet prémonitoire de l’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud, au soir de la victoire électorale de Donald Trump.

Les opportunités: vers la prise de conscience des européens

LIRE LA SUITE DANS GLOBAL BRIEF