jeudi 9 octobre 2014

Les leçons de l’émergence de l'Etat islamique





Les gains territoriaux rapides de Daech au Proche-Orient s’imposeront sans peine (avec la crise ukrainienne et celle de Gaza notamment), parmi les événements internationaux marquants de l’année 2014. A ce stade, plusieurs réflexions, sans doute provisoires, méritent d’être menées.

En premier lieu, la relativisation stratégique du Proche-Orient, souvent annoncée en 2013 au profit de l’Asie, n’est plus qu’un lointain souvenir. La situation syrienne, celle de l'Irak, l’incertitude égyptienne, mais aussi la nouvelle crise de Gaza dans l’été, ont témoigné une nouvelle fois et de façon dramatique, de la centralité persistante de cette zone aux déséquilibres tenaces, aux conflits non réglés. 

Ensuite, l’irruption de Daech dans le paysage démontre à la fois les impasses de l’Etat failli ou effondré, laissant un vide vite rempli par des entrepreneurs identitaires (en l’occurrence sunnites) dont la violence extrême s’affiche comme substitut voire comme remède aux systèmes claniques précédents (en l’occurrence chi’ites). N’en tirons pas, naturellement, la conclusion qu’il aurait fallu préserver les deux systèmes baasistes dans ce qu’ils avaient eux-mêmes d’extrême. Mais admettons que rien de viable n’a encore été construit sur les ruines du premier (en Irak), ni pour répondre à la fuite en avant du second (en Syrie).
Par ailleurs, l’affaire Daech a mis en lumière l’ambiguïté comme mode opératoire essentiel de la plupart des systèmes diplomatiques moyen-orientaux. 

Lire la suite sur Global Brief (Toronto)

mercredi 8 octobre 2014

A.J. Bacevich, The New American Militarism


A.J. Bacevich, the new American Militarism. How Americans Are Seduced By War, Oxford University Press, Oxford, 2013

Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°6 - 2014


En 2005, dans la première édition de ce travail, Andrew Bacevitch  nous expliquait, après le déclenchement de deux guerres américaines en Afghanistan et en Irak, pourquoi les Etats-Unis s’étaient fondamentalement, culturellement, durablement construits sur la militarisation de la société, ce qui allait, en toute logique selon lui continuer de favoriser les interventions militaires extérieures. Huit ans plus tard et sous le second mandat de Barack Obama, l’auteur persiste et signe, restituant presque intact son premier jet augmenté d’une mise à jour. Obama ne corrige pas à lui seul le militarisme américain, ne le peut pas, ne le souhaite pas. Très critique vis-à-vis de ce « mariage entre un esprit de caste militaire et un esprit d’utopie » (à la fois ancré dans le passé et objet de consensus bipartisan (p.3), Bacevitch, auteur de nombreux ouvrages de stratégie (Washington Rules, The Limits of Power, The End of American Exceptionalism…), en dresse la sociologie et les limites. Réponse de certains groupes au traumatisme du Vietnam, favorisé par les segments les plus religieux de la société, entretenu par Hollywood, le militarisme excessif (et ses rhétoriques dangereuses, comme cette « guerre contre la terreur » qualifiée de « quatrième guerre mondiale » - après la guerre froide qui aurait été la troisième), n’a plus permis de gagner de guerre véritable depuis 1945. Au fil des portraits de généraux et de politiques, l’auteur nous brosse le tableau d’une impasse et propose dix préconisations en fin d’ouvrage, qui culminent avec un appel au retour du soldat citoyen. On peut douter de certains pronostiques (le fossé de puissance entre les Etats-Unis et ses poursuivants reste bien profond, contrairement aux prédictions de 2005), de certains parallèles étranges (Reagan héritier de Wilson et de Roosevelt), contester l'hypothèse d’ensemble (car Obama semble tout de même, malgré les drones et les cyber-attaques, nettement moins portée sur l’action militaire que son prédécesseur). Mais Bacevitch a une thèse, et il la défend âprement, avec conviction et talent.

J. Soeters, P.M. Shields, S. Rietjens (dirs.), Routledge Handbook of Research Methods in Military Studies


J. Soeters, P.M. Shields, S. Rietjens (dirs.), Routledge Handbook of Research Methods in Military Studies, Routledge, Londres, 2014

Voir les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°6-2014

Ce nouveau manuel de l’éditeur Routledge (Londres) a tous les atouts pour devenir le livre de chevet des doctorants civils ou militaires, des auditeurs de l’Enseignement Militaires Supérieur, et de bien d’autres encore. Eminemment épistémologique, il revient sur la méthodologie permettant de saisir la spécificité du contexte militaire, à partir des approches qualitatives ou quantitatives. Poursuivant en cela le travail déjà remarquable dirigé par H. Carreiras et C. Castro en 2012 (Qualitative Methodes in Military Studies, Routledge), l’ouvrage reprend des débats certes connus des chercheurs (comment faire de la recherche scientifique en milieu conflictuel, comment communiquer entre chercheurs et militaires, comment accéder aux données dans un domaine sensible…), mais y ajoute des éclairages bienvenus. Jusqu’où faut-il pousser la réflexivité (ou réflexion sur sa propre démarche et son efficacité, par E. Ben-Ari), comment retracer les processus décisionnels dans les études de cas (P. Vennesson et I. Wiesner), que faire des égo-documents (comme les récits par des militaires de leurs propres campagnes, par exemple – par E. Kleinreesink), comment faire parle le net dans la recherche anti-terroriste (R. Brooks)…
On retient également les interrogations de F. Baudet et E.A. Sibul sur la place de l’histoire dans l’analyse militaire, les remarquables leçons afghanes de W. Maley sur l’étude des populations locales (voir sur ce point un autre manuel de Routledge, S. Carlton-Ford et M.G. Ender, The Routledge Handbook of War and Society, 2013), toute la partie sur l’approche quantitative, et l’analyse de P.M. Michels et T.A. Whetsell sur la publication des études militaires. Les bibliographies en fin de chapitres sont précieuses, l’ensemble (27 contributions) laisse peu de sujets de côté, et vient compléter encore l’effort notable de cet éditeur britannique pour baliser la tradition des military studies.


Du "choc des civilisations" au révisionnisme régional

Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°6 2014

Il y a maintenant plus de vingt ans dans la revue Foreign Affairs (Eté 1993, Vol. 72, N°3), Samuel Huntington signait son célèbre article sur le choc des civilisations, lançant ainsi une polémique durable. Le simplisme de sa vision, le flou du concept de civilisation sous sa plume (lequel prenait tour à tour le visage d'une alliance, d'une religion, d'une zone géographique ou parfois d'un État isolé - comme le Japon), les erreurs politique qu’il a justifiées, ont peu à peu marginalisé ce travail dans le monde académique (dont Huntington est pourtant issu). Mais nullement dans le débat public, où cet idiome resurgit presque chaque fois qu'une dimension religieuse ou ethnique transparaît dans un conflit. Rééditées après le 11 septembre 2001 (et présentées comme 'annonciatrices' des attentats), les thèses huntingtoniennes ont depuis été convoquées régulièrement. Il n'en reste pourtant rien à la lumière de l'actualité récente.

Les guerres à venir, nous disait Huntington, mettront aux prises des « civilisations », identités, cultures rivales, que rien ne peut plus amener à coexister, et qui voudront s'exclure mutuellement jusqu'à annihilation de l'autre. Il faudrait une singulière mauvaise foi aujourd’hui pour qualifier de choc de civilisations les rivalités entre sunnites et chi'ites au Moyen-Orient, ou la situation dans l'est de l'Ukraine. Ces situations opposent en effet des acteurs que le politologue américain classait jadis dans la même "case" civilisationnelle : le monde "islamique" pour les uns, "slave-orthodoxe" pour les autres. Passons sur les conflits africains, dont les protagonistes sont situés sur un continent qu'Huntington hésitait même à qualifier de civilisation. C'est bien au contraire la proximité culturelle de ces acteurs qui frappe, et la dimension proprement politique de leurs affrontements qui prévaut.

La grande menace qui pèse sur l'Occident, nous disait-on encore, résiderait dans une possible alliance "islamo-confucéenne", c'est-à-dire entre la Chine et le monde musulman. La situation dans le Xinjiang, pour dire le moins, n'en est pas annonciatrice. Le salut face à cette conjuration, promettait-on, était dans amarrage plus fort au sein de la « civilisation occidentale », des pays charnières situés inconfortablement aux confins de ces mondes, comme la Turquie, qui nous appelleraient à leur secours. La rhétorique actuelle du président Erdogan ne va pas tout à fait dans ce sens.

Si l'apocalypse d'une grande guerre civilisationnelle n'a pas eu lieu, on aurait tort néanmoins de se contenter de savourer la caducité des théories d'Huntington. Car les défis auxquels nous sommes confrontés sont plus complexes encore que cette carte des civilisations dont le mérite (qui a fait son succès) était d'être accessible à la compréhension de tous, y compris des moins informés.

Nous découvrons désormais un phénomène que l'on pourrait résumer en le qualifiant de révisionnisme régional, et qui touche plusieurs zones de la planète. Quelles en sont les caractéristiques ? En premier lieu, des acteurs aux identités proches et ayant autrefois coexisté, revendiquent ou imposent au nom de l'histoire la révision des frontières actuelles. En Crimée, l’annexion russe viendrait ainsi sanctionner un droit historique bafoué provisoirement par les errements d’une période soviétique. Dans l’est de l’Ukraine, sans annexion toutefois, on avance également les droits de populations russophones. beaucoup plus loin en Mer de Chine du Sud, les revendications territoriales (notamment chinoises) et l’invocation de l’histoire, servent cette fois à contester des frontières maritimes. En Irak et en Syrie, c’est un mouvement armé se revendiquant d’une religion, et non plus un Etat, qui raye les frontières actuelles au nom d’un « Califat », dans une allusion historique là encore.

Ces tensions – c’est le deuxième point – n’ont rien de « civilisationnel », car on peinerait à qualifier ainsi les ruptures entre sunnites et chi’ites, entre Kiev et Moscou, en Pékin et Taipei (ou même d’autres capitales voisines, comme Manille ou Hanoï). Tout au plus pourrait-on plaider un choc entre civilisations confucéenne et japonaise sur les îles Diaoyu / Senkaku, mais admettons qu’on s’éloignerait fort de l’esprit principal des écrits d’Huntington…

Surtout, ces conflits, ces revendications, les acteurs qui les expriment, remettent en cause les frontières et contestent ainsi un droit international réduit à un héritage passé jugé illégitime, tandis que les acteurs qui l’avaient imposé ont disparu, ou sont jugés en déclin. Il s’agit donc d’un mouvement révisionniste, d’origine étatique ou non étatique. Etatique, lorsque l’on bafoue les frontières européennes ukrainiennes ou lorsque l’on rejette la lecture classique de la convention de Montego Bay en Asie. Non étatique, avec le caractère transnational des jihadistes au Sahel à partir du sud de la Libye, avec Daesh en Irak/Syrie, avec les dépassements frontaliers des shebab somaliens, ou ceux de Boko Haram à partir du Nigéria.

En s’en tenant aux théories huntingtoniennes d’un choc des civilisations, on commet au moins trois erreurs dans l’appréciation de ce phénomène. 1- On en fait une lecture culturelle alors qu’il demeure éminemment politique. 2- On y voit une rupture novatrice alors qu’il s’agit d’un révisionnisme ayant le passé pour référent principal. 3- On l’imagine d’abord en danger global, en sous-estimant le fait qu’il vise d’abord à une redistribution régionale des cartes, ciblant en priorité des régimes précis et géographiquement proches. Un ordre international est aujourd’hui contesté, cette contestation prend différentes formes et mobilise différents types d’acteurs, unis dans un esprit de révisionnisme. Il importe d’en prendre la mesure.

lundi 29 septembre 2014

Questions sur le coût de la guerre



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Questions sur le coût de la guerre

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Un constat : la crise budgétaire des grands interventionnistes occidentaux

Lire la suite dans B. Badie, D. Vidal, Nouvelles guerres. L'état du monde 2015, La découverte, Paris, 2014 

Depuis l'avènement en 1989-91 d'un « entre-deux stratégique » ouvert par la fin de la bipolarité vers un système international encore incertain, les trois puissances militaires occidentales américaine, britannique et française, parfois accompagnées de partenaires, ont assuré la plupart des grandes interventions militaires et leur commandement. A l'exception de la guerre irakienne de 2003 (à laquelle la France de Jacques Chirac a refusé de participer), ce sont bien ces trois alliés que l'on retrouve ensemble, du Golfe (1991) à la Libye (2011), du Kosovo (1999) à l'Afghanistan (à partir de 2003). Agissant parfois plus individuellement, chacun des trois a conservé le soutien des autres: les États-Unis en Somalie en 1992, ou dans de nombreuses opérations contre « la terreur » après 2001, du Yémen jusqu’aux Philippines ; la France principalement en Afrique, comme en Côte d'Ivoire depuis 2001 (opération Licorne), en Ituri à la tête d'une opération labellisée Union européenne (2003), au Mali ou en Centrafrique aujourd'hui.

Or ce sont ces mêmes puissances qui affichent désormais, dans une grande transparence d'ailleurs, les restrictions imposées à leurs appareils de défense par une contrainte budgétaire que la crise financière internationale de 2008 a considérablement accentuée. Si sa marge de manœuvre reste énorme (37% des dépenses militaires mondiales en 2013, un budget militaire de 460 milliards d'euros), les coupes annoncées par l'Amérique sont impressionnantes (-7,8% en 2013, près de 500 milliards de dollars sur dix ans à partir de 2012).  Épuisée par ses deux aventures irakienne et afghane auprès de l'allié américain, l'armée britannique subit le programme d'austérité décidé par David Cameron en 2011 (8% de réduction sur la défense). La France a amorcé, avec le Livre Blanc de 2008 sur la défense et la sécurité nationale, un nouveau modèle d'armée, c'est à dire une réduction de son outil militaire intensifiée encore par le livre blanc de 2013. Si le budget global est à peu près maintenu du fait d'un effort sur les équipements (autour de 31 milliards d'euros annuels), ce sont 78.000 personnels qui sortent des effectifs (54.000 entre 2009 et 2015, plus 24.000 autres annoncés en 2013).

Un point amène certes à relativiser cette tendance: le temps n'est plus aux armées de masse, de conscrits ou de chair à canon, mais plutôt à des professionnels entraînés et équipés pour des missions de haut niveau. Et de ce point de vue les trois armées concernées maintiennent leur savoir-faire, ainsi qu'un niveau technologique peu égalé ailleurs. Elles conservent l’outil de la dissuasion nucléaire, qui leur confère un statut politique précieux. Mais comment ne pas voir également les rééquilibrages et les défis ? D'une part, ces trois puissances peuvent de moins en moins compter sur l'appoint de leur propre camp, otanien ou européen : les États membres de l'UE ont quasiment renoncé à la puissance, avec des budgets de défense dérisoires et la volonté politique qui va avec (-0,7% pour l'UE en 2013, mais huit pays ont diminué leur budget de plus de 10%, dont l’Italie, les Pays Bas et le Royaume-Uni). D'autre part, d'autres puissances, ailleurs, développent un instrument militaire à la vocation agressive peu dissimulée, tandis que des régions entières s'adonnent à la course aux armements. La Chine, avec un budget estimé depuis l'Ouest à environ 100-150 milliards de dollars annuels, travaille au développement de sa puissance maritime, et à des systèmes de déni d'accès aux espaces qu'elle considère comme siens en Mer de Chine du sud (les fameux A2/AD, ou anti-access/area denial). Elle a augmenté ses dépenses militaires de 7,4% en 2013 et annonce une augmentation de 12,2% de son budget défense pour 2014. La Russie, qui n'a pas la même marge de manœuvre, a augmenté son budget de 4,8% en 2013, et semble réhabiliter le fait accompli militaire, comme on l’a vu en Géorgie puis en Crimée. Dans le monde, 23 pays ont doublé leurs dépenses en dix ans, et aucun n'appartient à l'Alliance atlantique (par exemple l’Angola, tandis que l’Arabie Saoudite, avec 67 millliards de dollars et 9,1% de son PIB consacré à la défense, devient le 4e pays du monde pour les dépenses militaires, devant la France et après les Etats-Unis, la Chine et la Russie). A l'heure où de surcroît les troubles de sécurité issus du monde non étatique se multiplient (piraterie maritime, bandes armées, contestation religieuse armée, guerres de cartels…), le paysage se transforme, et le fossé, pour les grands intervenants occidentaux, semble se creuser entre les défis et les moyens.


Armées de riches, guerres de pauvres?


La question dépasse la simple promenade chiffrée, qui se résumerait comme au temps de la guerre froide à compter les missiles, chars et avions des uns et des autres. Car la mesure du rapport de force, avec les mutations de la guerre, a changé. Après l’armée rouge dans les années 1980, ce sont les Etats-Unis qui sortent d’Afghanistan sans avoir atteint leurs objectifs. Après le camouflet somalien de 1992 et peu de temps avant sa retraite afghane, la même Amérique quittait en 2011 un Irak en ruine. La France qui pouvait jadis, disait-on, « changer le cours de l’histoire » en Afrique avec quelques avions et une poignée d’hommes, s’est trouvée à la peine en Côte d’Ivoire (depuis le lancement de l’opération Licorne en 2002). Plus efficace dans l’opération Serval au Mali (depuis janvier 2013), elle fut prise ensuite dans une mission difficile en Centrafrique (opération Sangaris, depuis décembre 2013), sans jamais se trouver face à une armée régulière. Avec l’appui de son allié britannique et force soutien logistique américain, elle dut mobiliser des moyens importants pour venir à bout de la garde et des mercenaires d’un colonel Kadhafi tué dans l’opération, mais auquel ont succédé le chaos en Libye et la prolifération de violence au Sahel. Face aux machettes, aux pick-up et aux combattants de fortune, les riches peuvent-ils encore faire les guerres des pauvres ?



vendredi 22 août 2014

Le dilemme stratégique de Barack Obama


De la Syrie à Gaza en passant par l'Ukraine ou l'Irak, deux dilemmes classiques agitent la communauté internationale et font hésiter les politiques étrangères. Le premier porte sur la compatibilité entre les intérêts et les principes : faut-il agir dans une situation où la morale l'exige, mais dans laquelle le coût prévisible de l'action risque d'être trop élevé pour l'intérêt national réel ? Le second porte sur les moyens à mettre en œuvre pour faire triompher ses intérêts : l'usage de la force est-il toujours le meilleur moyen de s'imposer, ou bien cet instrument est-il devenu, dans le monde globalisé des années 2010, hautement contre-productif ?
Face à ces deux questions, l'approche conservatrice, qui maintient sa croyance en la puissance dure au service de l'intérêt des Etats dans un monde régi par la confrontation, répond par l'interventionnisme militaire comme démonstration de puissance et de crédibilité à destination des alliés comme des adversaires. Une approche plus moderne et libérale mise davantage sur l'effet contraignant d'un système global, où la coopération et les intérêts partagés en bonne intelligence par la société mondiale forment un carcan normatif auxquels tous les acteurs devront bien finir par se plier.

« RAJOUTER LA GUERRE À LA GUERRE »

Dans la première perspective, l'intervention est presque toujours la solution. Dans la seconde, elle ne fait que « rajouter la guerre à la guerre », pour reprendre une rhétorique mitterrandienne. Vieille question de théorie des relations internationales, à ceci près que le défenseur le plus audacieux de la seconde approche est aujourd'hui le président des Etats-Unis, que cette posture lui vaut d'être cloué au pilori, et que le résultat de son pari pourrait réserver des surprises.
Fallait-il intervenir en Syrie contre le régime de Bashar Al-Assad en 2013 ou même avant ? Faut-il une riposte massive à la politique russe en Ukraine, y compris si celle-ci doit intégrer la possibilité d'un volet militaire ? Faut-il un réengagement militaire massif en Irak pour arrêter le « calife » Abou Bakr Al-Baghdadi ? A ces trois questions, Barack Obama répond non, au nom d'une conviction exprimée à plusieurs reprises selon laquelle l'action militaire n'est plus la solution aux crises du monde actuel.
Ce non fut tardif et brutal en Syrie, immédiat en Ukraine, plus difficile à maintenir en Irak : procédant finalement à des frappes conte l'Etat islamique depuis le 7 août, Washington souligne systématiquement néanmoins que ces frappes sont destinées à protéger des Américains, qu'elles ont par ailleurs des raisons humanitaires et que les Etats-Unis ne peuvent résoudre tous les problèmes du monde en y intervenant chaque fois.

CONTORSIONS D'UNE COMMUNICATION HÉSITANTE

Cette posture, brouillée par les contorsions d'une communication parfois hésitante et des revirements, comporte au moins trois défauts.
D'abord, elle passe dans le débat américain pour un aveu de faiblesse, et contribue à la « cartérisation » du président par un Parti républicain prompt à l'accuser d'avoir perdu le Moyen-Orient, la Crimée, l'Asie, et à peu près tout le reste.
Ensuite, elle inquiète et mécontente certains alliés de Washington, qui se mettent à douter de la crédibilité de la garantie américaine en cas de problème pour eux-mêmes ou considèrent les réflexions trop subtiles de M. Obama comme l'annonce d'autant de trahisons pures et simples.
Elle a enfin le tort d'être minoritaire dans un monde où le fait accompli semble demeurer une valeur sûre, où la course aux armements reste de mise, où la détermination affichée des alliances continue de payer, et où le désengagement coûte cher.
Pour autant, le pari de M. Obama est loin d'être stupide. En premier lieu parce que le bilan récent de l'usage international de la force est désastreux. Les Etats-Unis le savent mieux que quiconque après les expériences irakienne et afghane.
Israël, qui continue de miser sur l'intervention armée, n'est ressorti ni réellement victorieux, ni plus sécurisé, ni renforcé de ses opérations au Liban en 2006, à Gaza en 2008-2009, et ne fera sans doute pas mieux au sortir de la crise de l'été. Le coût politique de l'opération de Crimée et de la situation dans l'est ukrainien, pour la Russie de Vladimir Poutine, pourrait s'avérer très lourd.
Les démonstrations réussies de l'outil militaire, dans les temps récents, sont à vrai dire plutôt rares et obéissent à quelques règles difficiles à réunir : elles doivent être pointues, proportionnées, limitées dans le temps, légitimées par les Nations unies, et en mesure de passer le relais à l'action multilatérale : à ce titre l'opération française « Serval » au Mali fait figure de cas d'école, mais ne sera pas reproductible tous les jours, et encore moins par n'importe quelle puissance.
Surtout, le monde ne répond plus aux règles d'un jeu à somme nulle où ce qui était gagné par un joueur était perdu pour ses adversaires. A M. Poutine qui veut démontrer la supériorité du fait accompli en prenant la Crimée, M. Obama répond : « Nous vous isolerons », excluant d'emblée une surenchère militaire et jouant le long terme.

LA CARTE DE LA PUISSANCE STRUCTURELLE CONTRE LA PUISSANCE BRUTE

Plutôt que d'opter pour la démonstration de force – bien incertaine – le pari du président américain est autre, consistant à prouver que nul ne peut se permettre le coût politique ni économique de ce type de comportement dans le monde de 2014. Il joue ainsi la carte de la puissance structurelle contre la puissance brute, et oppose à l'usage de la force la contrainte de règles internationales protéiformes, qui se jouent sur des terrains aussi variés que la sécurité, le commerce, l'investissement, l'image…
Barack Obama a probablement raison de croire que la prudence et l'évitement des erreurs sont bien une politique étrangère en soi, là ou d'autres veulent improviser des grands desseins au mépris des complexités du terrain.
Pour que sa politique paye, il faudra d'abord au président américain quelques résultats visibles obtenus par une politique de soft power (non violente) et de pression progressive : une désescalade en Ukraine et un assouplissement de la position russe à mesure que les sanctions contre Moscou se renforceront, seraient pour lui salvateurs.
Il devra ensuite compenser les mécontentements de certains alliés exigeants par le renforcement de nouvelles structures de solidarité autour de la garantie de sécurité américaine, notamment en Europe et en Asie.
Il faudrait enfin (Irak et Afghanistan), qu'un usage parcimonieux et maîtrisé de la force et de la présence militaire, couplé à la mise et œuvre de nouveaux pactes politiques initiés par les Etats-Unis, se montre rapidement productif, par comparaison avec le « tout militaire » de l'absurde « chaos créateur » des néoconservateurs dans les années 2000. Alors seulement, la démonstration sera faite que le hard power (usage de la force) à l'état pur n'est plus de mise, et que le système de l'après-guerre froide, jusque-là introuvable, entrerait enfin dans sa phase de consolidation.

Dans le cas inverse, le bilan de l'action de Barack Obama suscitera d'abord un redoutable retour de balancier aux Etats-Unis, puis le triomphe de la politique de la force ailleurs. Et les règles brutales classiques des relations internationales reprendront leurs droits.

mercredi 23 juillet 2014

Ariel Colonomos, La politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui


 
Ariel Colonomos, La politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui, Albin Michel, Paris, 2014
Retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°5-2014

On demande (trop ?) souvent aux savants de prédire le futur pour le compte des décideurs. Au point que le futur est devenu un marché et donc une compétition. Prédire l’avenir avec force est aussi une façon de le déterminer (et donc une manipulation). Le futur est désormais un récit en soi, voir loin est un devoir, mais voir juste reste un luxe. Etudes de cas à l’appui, Ariel Colonomos nous livre une sociologie des oracles, de leurs pythies et de leurs commanditaires, depuis le temps des superstitions jusqu’à celui des think tanks. Pour des raisons évidentes, cela intéresse directement la réflexion stratégique, elle-même sujette aux « scénarios », à la « prospective », aux « anticipations ». L’auteur avait d’ailleurs organisé un colloque au CERI en 2012, soutenu entre autres par l’IRSEM, sur ce thème (Predictions for International Security: The Knowledge Practice Enigma).

Qui sont les experts de la futurologie ? A. Colonomos en dresse quelques portraits ici, comme ceux d’Alvin Toffler, d’herman Kahn, ou en France de Bertrand de Jouvenel. Doit-on privilégier, pour reprendre la distinction d’Isaiah Berlin, l’expertise des hérissons (qui ne voient le monde qu’à travers quelques règles et spécialités), ou celle des renards (généralistes qui à l’inverse refusent les schémas monographiques et les idées simples) ? Si la domination des hérissons, selon l’auteur, semble forte dans le monde anglo-saxon, il se pourrait bien que les renards l’emportent en France (selon nous…). Pourquoi ce besoin d’anticiper l’avenir ? A cause des tensions internationales qui inquiètent et exigent de savoir comment s’y préparer ? Parce que le modèle économique libéral y pousse ? Et avec quels instruments ? Simulations, indicateurs ou « rapports d’experts » (le Global Trends  de la CIA est épinglé ici) ne sont jamais neutres, et construisent en partie, par leurs présupposés ou objectifs initiaux, les conclusions à venir. Ils ont leurs vedettes du moment et leurs modes (comme le « What if ? » de l‘histoire contrefactuelle, ou « que se serait-il passé si… ? [si l’histoire avait évolué autrement] ». ils ont leurs hantises : la linéarité (demain sera-t-il le prolongement d’aujourd’hui et donc d’hier ?), le couple rupture / continuité (assistons-nous à une rupture systémique ?), la spécificité d’une aire culturelle (cette région peut-elle s’analyser selon des lois internationales générales, ou dois-je avoir recours à ses seuls spécialistes ?), le risque pays (que risqué-je en y investissant ?), le développement (est-il économiquement porteur d’y investir encore ?), etc.

Les oracles ont aussi leur bilan, sur quelques grands tournants de l’histoire que presque personne, malgré les moyens déployés, n’avait su annoncer. La chute de l’URSS en constitue évidemment un exemple célèbre (p.108 et sqq.), dont Karl Deutsch avait été l’un des rares à déceler les signaux (Karl Deutsch, "Cracks in the Monolith: Possibilities and Patterns of Disintegration in Totalitarian Systems," in C.J. Friedrich, Totalitarianism, Harvard University Press, 1954). A partir de cette fin surprise de la guerre froide, l’auteur revient sur la sociologie du débat universitaire, sur la difficulté qu’il y a à exprimer publiquement la croyance en une rupture quand bien même on la voit venir, la difficulté à « oser se tromper », et à défier le « ralliement au pari de la majorité » (p.129). Si le cas soviétique montre la difficulté des généralistes des relations internationales à penser le changement de système, l’évolution du monde arabe illustre la difficulté des area studies à innover conceptuellement (R. Khalidi y avait annoncé en 1985 la fin des dictatures et en tout cas le sursis des élites, d’ici à dix ans). Le cas chinois, obsessionnel aujourd’hui et qui mobilise une grande partie des ressources investies dans les oracles modernes, souligne l’omniprésence, chez les décideurs, de la question de la confiance : « peut-on leur faire confiance ? ». la même question se posait sur Gorbatchev dans les années 1985. Dans ce marché de l’oracle, les think tanks fascinent. A. Colonomos en fait, là aussi, une sociologie passionnante, chiffres, cartes, données à l’appui, dans l’un des meilleurs passages de ce livre. Contrairement aux idées reçues qui peuvent circuler à cet égard en Europe, le think tank américain n’est pas cette structure souple, récente, moderne et adaptable : il est bien davantage marqué par la permanence (les plus grands think tanks américains sont nés dans la première moitié du XXe siècle et les nouveaux venus sont peu nombreux dans ce cercle fermé). Les think tankistes sont généralement des mâles baby-boomers (donc déjà âgés), issus des grandes universités proches de Washington, délivrant des analyses au nom du patriotisme et articulées autour de l’idée d’intérêt national.

plusieurs questions importantes ressortent de la lecture de ce livre. On peut d’abord se demander si les success stories  existent : des grands événements improbables ont-ils déjà été annoncés par des experts, et ceux-ci ont-ils été écoutés ? A. Colonomos évoque Peter Singer (Brookings Institution) dont  la thèse doctorale annonçait une tendance à la privatisation des armées. On pourrait aussi songer, en France, à Gilles Kepel luttant contre le scepticisme de l’université pour entamer finalement, grâce à Rémy Leveau, une thèse sur le mouvement islamiste égyptien qui assassinera Anouar el-Sadate quelques mois plus tard (thèse qui donnera l’ouvrage Le prophète et le Pharaon en 1984). Mais ont-ils été entendus en leur temps, ont-ils changé la politique menée ? on peut également s’étonner du fossé qui existe souvent entre d’une part l’exigence d’utilité sociale adressée à l’expert (« à quoi servez-vous si vous n’êtes pas capable de me dire avec précision ce qui arrivera ? »), et d’autre part la difficulté des commanditaires à organiser les canaux d’exploitation des expertises ainsi livrées : qui prend le temps de lire ou faire lire des travaux épais, qui prend le risque de consacrer un service à la lecture des travaux qui pourraient être utiles, ou d’aller à la rencontre de leurs auteurs ? La question centrale, toutefois, est posée par Ariel Colonomos lui-même en fin d’ouvrage : que faire, lorsqu’on l’entrevoit, pour éviter ce futur qui s’annonce, dans un monde où la préférence va à l’inaction, et où la prévision audacieuse se heurte à une régulation par la réputation ?