lundi 28 mars 2016

Paris – Bruxelles : rappels



 

 
Le terrorisme a de nouveau frappé l'Europe, cette fois à Bruxelles, à proximité de ses institutions supranationales. L’émotion ou la colère, légitimes, ont suscité des commentaires nombreux. Quelques éléments de Realpolitik méritent toutefois d’être rappelés.

1-      En premier lieu, si l'Europe vit désormais en état d’alerte permanent, le phénomène est global et va le rester. Les attentats du 22 mars étaient certes les premiers de l’année 2016 sur le territoire de l'Union Européenne depuis ceux de Paris, le 13 novembre 2015. Mais plus de trente attaques terroristes ont été perpétrées dans le monde depuis le 1e janvier. D’Istanbul à Bamako en passant par Ouagadougou, Zliten (Tunisie), Peshawar ou Lahore (Pakistan), Grand Bassam (Côte d’Ivoire) ou Iskandariya (Irak), le phénomène est mondial. L’Etat Islamique a revendiqué beaucoup de ces actes récents, mais d’autres groupes ailleurs sont loin d’être en reste, comme Boko Haram ou Al Qaida. L’acte terroriste est devenu facile d’emploi dans notre monde, il est la réponse de groupes spécifiques aux appareils étatiques militairement plus puissants, et crier chaque fois à la stupeur est hélas à la fois illusoire et contreproductif. Tout comme il est contre-productif de traiter médiatiquement ces faits comme si les cibles occidentales étaient plus importantes que les autres, ou méritaient davantage de compassion.

2-      Les actions terroristes ne sont ni aveugles, ni nihilistes. Elles ne sont pas aveugles car elles touchent des Etats faibles, et l'Europe, aux yeux des terroristes, en fait désormais partie. C’est une différence frappante avec le cas du 11 septembre 2001, qui en visant les Etats-Unis voulait à l’inverse porter un coup à une superpuissance réputée invincible. Plus précisément encore, les auteurs de ces actions envoient des messages à peine cryptés, en s’attaquant à des symboles plus ou moins subtils : des cafés fréquentés par une jeunesse urbaine plutôt aisée et surtout, multiculturelle ; des lieux de spectacles qui en eux-mêmes ou de par les groupes musicaux qui y jouent, peuvent donner lieu à une stigmatisation en lien (parfois grossier) avec le conflit israélo-palestinien ; des lieux de transports (métro, aéroport bruxellois) symboles supposés des institutions supranationales, et d’une globalisation marquée elle aussi par le multiculturalisme et l’échange entre populations. Ces actions sont encore moins nihilistes, dans la mesure où ceux qui les revendiquent sont porteurs d’un projet politique précis, luttent ailleurs pour des gains territoriaux (comme le groupe Etat Islamique), recrutent en ligne sur la base de ce projet, et de promesses dans l’au-delà. Plaquer ici le concept très occidental de nihilisme paraît donc inadapté.

3-      Les attaques ne sont pas seulement non plus des représailles qui seraient infligées à des politiques étrangères précises : le phénomène est plus complexe. 

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jeudi 25 février 2016

T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter (dirs.), British Foreign Policy and the National Interest. Identity, Strategy and Security



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T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter (dirs.), British Foreign Policy and the National Interest. Identity, Strategy and Security, Palgrave, Londres, 2015

Le lien entre politique étrangère et intérêt national ne va plus de soi, comme on le voit aujourd’hui dans plusieurs Etats membres de l'Union Européenne où l’on rechigne à mobiliser ce dernier concept, soit par rejet explicite, soit par omission. La politique étrangère comme politique publique visant à organiser à l’extérieur la poursuite de l'intérêt national ne serait donc plus assumée comme telle. S’agit-il d’une incapacité à penser cet intérêt ? A l’assumer publiquement ? A procéder sa formulation sans rompre la cohésion entre différents cercles de décideurs ? S'agit-il plutôt d'une prise en compte des nouvelles contraintes du storytelling, qui imposent une rhétorique prudente à l'appui de son action extérieure ? En regrettant, le 5 février 2013, que l'intérêt national soit en train de « prendre le pas sur l’intérêt européen », ou en affirmant quelques jours plus tôt et peu après l'opération Serval, dans ses vœux à la presse, que la France n’avait « aucun intérêt au Mali [et ne défendait] aucun calcul économique ou politique », François Hollande illustrait en partie cette tendance, à propos d’une intervention militaire pourtant saluée internationalement comme réussie.

T. Edmunds, J. Gaskarth, R. Porter, et les auteurs rassemblés dans cet ouvrage collectif, reviennent sur ce lien entre politique étrangère et intérêt national, dans un Royaume-Uni où les interrogations publiques sur l’action extérieure sont désormais nombreuses (voir le rapport de la London School of Economics sur une « crise de confiance » de la politique étrangère britannique).

Outre plusieurs chapitres importants (celui d’Alexander Edmunds, « Organising for British National Strategy », sur les acteurs contribuant à la formulation de l'intérêt national ; celui de Helen Parr sur la guerre des Falklands), on retiendra d’abord une introduction présentant un récapitulatif utile des possibles définitions académiques de l'intérêt national, et la typologie proposée par Jamie Gaskarth dans son chapitre « The National Interest and Britain’s Role in the World ». Fondée sur la théorie du rôle en politique étrangère (perception d’un rôle spécifique par les décideurs pour leur pays), l’approche distingue les orientations possibles de ce rôle, les conceptions qui en découlent et les pratiques politiques qu’elles supposent de mettre en œuvre. Pour le Royaume-Uni, les orientations potentielles sont nombreuses : celle d’un Etat isolé, d’un partenaire régional, d’une puissance d’influence, d’un leader international responsable, d’une puissance interventionniste opportuniste, d’une grande puissance. Chacune de ces options impliquant des conceptions précises (un phare de la démocratie, un pont entre les deux rives de l’Atlantique, un allié fiable, un partenaire constructif, un garant du droit international et des droits de l'homme, un protecteur régional…), et des actions concrètes (interventions économiques sur les marchés ou militaires sur le terrain, une présence forte dans les organisations internationales, des discours diplomatiques ou des pratiques domestiques en adéquation…).  

On ne peut éviter de faire ici le parallèle avec la France, ou avec l'Allemagne, troisième membre de ce trio des puissances moyennes européennes, au sens de puissances qui, sans pour autant pouvoir prétendre à la comparaison avec les grandes puissances reconnues comme telles (les États-Unis, ou dans une moindre mesure la Chine) conservent suffisamment de ressources pour exercer une influence à l'échelle globale et non dans son seul environnement régional immédiat, sur un vaste ensemble d'enjeux, ce qui les place dans une catégorie d’influence supérieure aux puissances régionales ou aux Etats d'influence uniquement sectorielle.  

La France se voit-elle toujours comme une grande puissance ? Comme un moteur régional (en tandem avec berlin) ? Comme une puissance globale d’influence ? Un leader international responsable (membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies) ? une puissance interventionniste en dépit de ses limites de moyens ? Ou, en d’autres termes, de quel type puissance la formulation de ses intérêts nationaux est-elle le nom ? Le débat est lancé, et la comparaison britannique apportée par Gaskarth et ses collègues ne peut qu’être la bienvenue.

dimanche 10 janvier 2016

X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française



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X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française. De Sarkozy à Hollande, L’Archipel, Paris, 2015

Paru dans le dernier numéro de la regrettée revue Alternatives Internationales.
Merci à toute l'équipe pour ces années de lecture partagée. FCh
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Dans un récit complet, Xavier Panon (RMC, BFM, La Montagne...) nous offre un bon livre de journaliste sur la politique étrangère de la France de 2007 à 2015, soit sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, et la première partie du mandat de François Hollande. Il s’inscrit là dans une veine (Albert du Roy, Hubert Coudurier...) utile pour qui souhaite garder une mémoire des bilans présidentiels globaux de l’action extérieure.

L’ouvrage comprend quatre parties, qui reprennent d’abord l’affrontement de style entre les sixième et septième chefs d’Etat de la Ve République, puis les conflits dans lesquels la France s’est trouvée engagée (Géorgie, Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan, Irak-Syrie, Mali, Centrafrique), les questions européennes, enfin les grands dossiers géographiques bilatéraux (Etats-Unis, Russie, Chine, Japon, Inde, monde arabe, Golfe, Israël, Iran, Afrique).

L’originalité vient naturellement de la comparaison Sarkozy - Hollande, dont il ressort certes les oppositions (alimentées par les témoignages nombreux des conseillers respectifs), mais également les continuités, qui datent même d’époques antérieures (Nicolas Sarkozy avait déjà entamé une relation de proximité avec l’Arabie depuis novembre 2009 ; Jacques Chirac, comme Premier ministre en 1974 puis comme Président en 1995, s’était déjà considérablement rapproché du Qatar). Le mélange de rappel des situations géopolitiques dossier par dossier, et d’anecdotes sur la politique conduite par la France, donne un résultat parfois déroutant par son aspect fragmenté, mais qui au final retranscrit bien cette ambiance décousue, dictée par les changements de priorités incessants au fil de l’actualité internationale, qui caractérise la pratique de la politique étrangère au XXIe siècle.

L’accès de X. Panon aux principaux acteurs de cette politique (conseillers majeurs, plusieurs ministres, François Hollande lui-même) a bien entendu son revers : en choisissant de retranscrire les informations données par les auteurs de la politique ainsi chroniquée, la critique, même le recul, deviennent plus difficiles. Ils ne sont pas absents toutefois, et plusieurs incohérences ou valses-hésitation, de chacune des deux équipes au pouvoir, sont soulignées. Cette proximité des acteurs a par ailleurs le mérite de faire vivre la diplomatie française en chair et en os, mettant en lumière le travail difficile des équipes (comme J-D. Levitte sous Sarkozy, Romain Nadal sous Hollande), et des ambassadeurs (François Gouyette alors en Libye, ou bien d’autres encore).

On peut - toujours - plaider pour plus de synthèse, plus de transversalité, plus de décryptage, regretter que certains dossiers ne soient pas davantage approfondis (L’OTAN, l’Afrique...). Mais l’ouvrage se lit comme un roman, l’enquête est minutieuse, et la fresque de la politique étrangère de ce début de XXIe siècle est réussie.
F. Charillon