samedi 5 avril 2014

B. Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales




B. Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, Paris, 2014

retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'Irsem n°2-2014

Fidèle à sa lecture sociologique des relations internationales, Bertrand Badie fait de l’humiliation une clef de compréhension fondamentale du système international. Humiliation omniprésente dans l’histoire, principalement modelée au prisme du phénomène colonial, et aujourd’hui génératrice de dysfonctionnements dangereux car appelant en retour un « anti-système » nourri de fondamentalisme, de néo-nationalisme, en tout cas de contestation au besoin violente. Humiliation, surtout, dont l’auteur offre une typologie, nous expliquant pourquoi elle fait désormais système. L’humiliation internationale est définie ici comme « toute prescription autoritaire d’un statut inférieur à celui souhaité et non conforme aux normes énoncées » (p.13). Supériorité construite et imposée à l’autre, statut et usage du statut, sont au centre de cette analyse, qui présente l’humiliation comme bien plus qu’une simple perception psychologique, mais comme un ressort fondamental des relations internationales. A l’heure où les nationalismes resurgissent, où les sociétés s’expriment et où les institutions internationales se fissurent, cette question devient structurante. Dans son diagnostic, Bertrand Badie voit quatre types principaux d’humiliation, chacun déclinant différemment ses effets selon qu’il est exercé dans un système international structuré ou non structuré.

L’humiliation par rabaissement d’abord, qui impose au vaincu une réduction brutale de son statut de puissance (de la défaite de la Prusse à Iena en 1806 jusqu’au traitement de la Russie après 1990 ou de l’Iran aujourd’hui). L’humiliation par déni d’égalité ensuite, qui n’ouvre la vie internationale à l’autre que par la petite porte, en tant que vassal ou au mieux qu’assisté. L’humiliation par la relégation, qui vise à faire descendre l’autre en « deuxième division » : on retrouve là l’idée déjà explorée par l’auteur d’une diplomatie de club, qui ne reconnaît pas aux non membres le statut d’interlocuteurs à part entière, sinon comme invités provisoires (au G20 par exemple), ou sur un strapontin (aux Nations Unies). Enfin, l’humiliation par stigmatisation, qui dénonce l’autre comme déviant, refusant en quelque sorte de reconnaître son comportement comme une stratégie réaliste ou cynique, la caricaturant plutôt comme provocation dangereuse, parce qu’irresponsable, délibérément destructrice ou irrationnelle.

Ces humiliations laissent des traces : elles forgent des leaders contestataires qui n’oublient pas les traitements subis (voir les portraits de John Kotelawala, Ho Chi Minh et bien d’autres, p.108 et sqq.). Elles développent aussi leurs réseaux, qui tissent d’étranges correspondances, à partir notamment d’institutions universitaires (comme le MIT de Boston, p.161 et sqq.). Elles provoquent des réactions, parties des sociétés souvent, récupérées parfois par des gouvernants nationalistes ou populistes. Elles dérèglent donc le système international, par défaut d’intégration conduisant à la déviance, tout comme on l’a déjà observé depuis longtemps à l’échelle de la sociologie interne. Il est donc temps, nous prévient l’auteur, de mettre en place une politique étrangère en mesure de mettre fin à cette dérive. Une politique étrangère qui serait fondée sur l’altérité admise, qui serait sociale au sens où l’objectif est bien l'intégration de 7 milliards d’êtres humains, qui retrouverait enfin le chemin du multilatéralisme.

L’humiliation, qu’on ne s’y trompe pas, n’est pas l’apanage de « l’Occident ». On se souvient de Pékin, affirmant aux membres de l’ASEAN en 2010 que « la Chine est un grand pays, et les autres pays sont de petits pays ». On se souvient de Vladimir Poutine expliquant à ses invités américains, quelques années avant les événements de 2014 mais dans le droit fil de la doctrine de souveraineté limitée,  que « l’Ukraine, c’est à nous […] ne l’oubliez pas ».  Mais il y a bien derrière, une réaction, des enjeux de statut et de reconnaissance. Pékin n’oublie pas les humiliations subies lors des traités inégaux. Vladimir Poutine ne voit sans doute pas (de son point de vue certes contestable) pourquoi l'Union Européenne et Washington se permettent à Kiev ce qu’ils se garderaient bien de faire à Taipei. En érigeant l’humiliation à la fois comme effet de système et comme structurant d’un anti-système, Bertrand Badie nous rappelle que le temps des  monstres froids détenteurs du monopole du jeu international est terminé, qu’avec les sociétés ce sont les valeurs, les comportements et les attitudes qui reviennent, et que du Kosovo à Sébastopol (ou de Nankin à la Mer de Chine du Sud, entre bien d’autres exemples), on est toujours l’humilié de quelqu’un.

Le retour des crises majeures ? Une approche globale des crises internationales




On beaucoup insisté ces dernières années, à juste titre, sur la fin possible des guerres majeures (J.E. Mueller, Retreat from Doomsday: The Obsolescence of Major War, 1990 ; N. McDonnell, The End of Major Combat Operations, 2010 ; F. Ramel (dir.), La fin des guerres majeures, 2010). Les situations syrienne et désormais ukrainienne, les tensions en Mer de Chine ou dans la péninsule coréenne, nous amènent à nous interroger aujourd’hui sur le possible retour des crises majeures, au sens de crises internationales interétatiques pouvant dégénérer en conflit. Que nous disent les définitions de sciences sociales sur la notion de crise ? Comment ces définitions nous aident-elles à lire les crises actuelles et à mesurer leur intensité ? Quelles recommandation pour l’action est-il possible d’en tirer ?
La notion de crise renvoie d’abord à l’idée de « perturbation, de dysfonctionnement, dans le fonctionnement normal d’un système », et à celle de « rupture d’équilibre qui provoque une tension » (G. Hermet, B. Badie et al., Dictionnaire de la science politique, A. Colin, 1994). Nous savons par ailleurs que les sciences sociales distinguent deux grandes familles de crises : celles qui émanent d’un changement rapide mal vécu par certains acteurs (les crises de modernisation par exemple), et celles qui à l’inverse sont déclenchées par l’immobilisme, lorsque un système politique n’est plus en mesure de répondre aux demandes croissantes qui lui sont adressées. Dans les deux cas, la crise est la définition d’une situation qui ne peut trouver de règlement que par une modification définitive du système, le retour à l’équilibre antérieur étant devenu impossible. Entre ces deux approches, nous trouvons la théorie de la frustration relative (animée par Robert K. Merton, ou en France par Raymond Boudon, mais particulièrement intéressante chez Ted Gur, Why Men Rebel, 1970), qui voit poindre la crise lorsque un écart négatif se fait jour « entre ce qu’un [acteur] se considère comme en droit d’attendre [de la société dans laquelle il vit], et ce qu’il reçoit effectivement ». Plus porté vers l’analyse des sociétés internes, Lucian Pye (entre autres Aspects of Political Development, 1966) évoquait quant à lui cinq idéal-types de crises : a) la crise d’identité (disparition des valeurs et symboles qui ont forgé une identité commune) ; b) la crise de légitimité (lorsqu’un système ne fait plus autorité car il n’est plus légitime) ; c) la crise de participation (qui peut occasionner la sortie du politique et le passage à la violence) ; d) la crise de distribution (des ressources et des pouvoirs au sein d’une société) ; e) la crise de pénétration, ou résistance au renforcement de l’interventionnisme de l’autorité centrale.

Réconcilier ces analyses sociologiques avec les analyses internationales s’avère hautement utile. En redécouvrant les mécanismes sociaux (intégration, exclusion, frustration, reconnaissance…) dans une communauté internationale devenue société mondiale, en sortant du seul rapport de force militaire ou économique pour réintégrer les valeurs, les symboliques ou les aspirations des acteurs, en admettant l’idée que les Etats eux-mêmes sont perméables à ces processus, nous découvrons des hypothèses de travail que la seule approche par le rapport de force entre monstre froids, la théorie des jeux ou le paradigme de l’acteur rationnel, ne permettait pas d’appréhender. Admettons un instant que les cinq types de crise de Lucian Pye soient réunis avec une force particulière en 2014, que la frustration relative de Ted Gurr soit à l’œuvre et explique « why states rebel » ; qu’en effet, le retour à l’équilibre antérieur soit devenu impossible dans un système international qui ne permet plus de répondre aux attentes qui lui sont adressées. Nous avons alors des relations internationales marquées par : a) une mondialisation perçue comme destructrice d’identité et non comme rapprochant les peuples (crise d’identité) ; b) des institutions internationales perçues comme armes de domination des plus puissants et non comme organes d’aide ou de régulation (crise de légitimité) ; c) des acteurs qui estiment dès lors qu’il est plus rémunérateur politiquement de braver cette mondialisation et ces institutions, que d’en accepter les règles (crise de participation) ; d) une stratégie de sortie du politique d’autant plus populaire que la loyauté vis-à-vis de ces règles, « thérapies de choc » ou autres processus de paix n’avaient pas apporté d’améliorations visibles (crise de distribution), voire a été ressentie comme humiliante (B. Badie, Le temps des humiliés, 2014) ; e) d’où une résistance accrue aux autorités mondiales autoproclamées ou aux acteurs qui se réclament du droit international, d’une règle globale, ou d’un consensus. Nous voyons là le boulevard qui s’ouvre pour le populisme, la provocation, la démonstration de « virilité internationale », comme réponses à un sentiment de frustration relative (ou sentiment de ne pas se voir accorder le statut, ou le traitement, qui nous reviendrait de droit). En d’autres termes, le contexte international, lu au prisme d’une approche plus sociologique, s’avère hautement propice à de nouvelles crises majeures : la perception d’un manque d’intégration ou de reconnaissance de la part plusieurs populations mais aussi de la part de plusieurs Etats, favorise le jusqu’auboutisme. La nouveauté étant que ce mécanisme que l’on connaissait sur le plan interne (le processus révolutionnaire), et qui explique encore plusieurs soulèvements récents (arabes entre autres), se transfère désormais sur le plan international. Braver le consensus occidental, sa rhétorique ou ses relais (ou tout ce qui est ressenti comme tel), peut apparaître hautement rémunérateur, avant-hier pour les leaders du Sud (de Nehru à Nasser), hier pour Hugo Chavez ou Hassan Nasrallah, aujourd’hui pour Vladimir Poutine. D’autant plus que les acteurs garants de ce consensus sont perçus (sans doute un peu vite) comme en déclin : le jeu consiste donc à tenter de démontrer leur faiblesse face à la détermination de la force brute. George Bush senior avait vu, après l’invasion du Koweït en 1990, l’urgence qu’il y avait à répondre immédiatement à cette déviance par la construction d’un semblant de consensus international appuyé sur une détermination diplomatique et une démonstration de sa force. L’affaire est beaucoup plus compliquée désormais, comme la situation ukrainienne le montre après la Syrie.

plusieurs prises de conscience s’imposent donc pour éviter les scénarios du pire. En premier lieu, admettre l’existence de ces mécanismes sociologiques décrits plus haut : Vladimir Poutine n’est pas un simple « joueur d’échec » isolé dans un jeu de stratégie entre confrères, comme pouvaient l’être les puissants au Congrès de Vienne en 1815. Il est à la tête d’une société toujours choquée par sa perte de statut de superpuissance de 1991, et sa gestion brutale de la crise ukrainienne (après la crise géorgienne), lui vaut une popularité record dans son pays. Toute sortie de crise en Ukraine passe nécessairement par la capacité à s’adresser à cette société russe, comme à toute société tentée par le discours de sortie de consensus. Il s’agit donc, ensuite, de traiter pleinement cette dimension sociale (sorte d’ « approche globale » diplomatique), en proposant à la société qui a à sa tête un fauteur de trouble, davantage d’intégration et de reconnaissance, et non pas la promesse de plus d’isolement, de moins de reconnaissance encore. Enfin, il s’agit de faire en sorte que la sortie du politique ne soit pas payante, ce qu’il n’est pas facile d’appliquer sans entrer en contradiction avec le point précédent. Promettre à une société de (re)trouver toute la place qui est la sienne dans le monde et dans l’Histoire, s’avère toujours plus payant que de menacer de « punir, ignorer ou au mieux pardonner » (comme on le promettait respectivement à la France, l'Allemagne et la Russie après la crise irakienne de 2003). Mais laisser impunie la transgression de principes fondamentaux de stabilité, s’avère dangereux dans tout ce que cela envoie comme signal de faiblesse et dans tout ce que cela engendre comme perte de crédibilité. Nous voyons, dans l’affaire ukrainienne encore, à quel point la marge de manœuvre est étroite. Les Etats-Unis et leurs alliés européens tentent d’opposer au fait accompli militaire russe une contrainte globale resserrée des règles de la société mondiale, qui rendrait désormais ce type de pratique trop coûteuse politiquement et économiquement. Selon que cette tentative (et sa détermination collective) réussira ou pas, la politique menée par Vladimir Poutine en Ukraine apparaîtra comme une provocation d’un autre âge, ou au contraire préfigurera le retour des crises majeures faites d’un cocktail explosif : préemption territoriale par la force, retour des sphères d’influences, politique des nationalités (dont la protection incombe à la « mère patrie »).

Qu'est-ce que la puissance moderne ?

Les conflits récents – Afghanistan, Irak, mais aussi Liban en 2006, demain peut-être Mali ou Centrafrique – ont montré les difficultés des grandes puissances militaires, le plus souvent occidentales, à s’imposer face à des adversaires plus faibles. Au-delà de «l’asymétrie» régulièrement invoquée, c’est à une redéfinition de la puissance que nous sommes conviés, à une nouvelle typologie de ses détenteurs, à une nouvelle pratique de celle-ci enfin, qui doit combiner plusieurs types d’atouts. Les conflits à venir ne seront plus «symétriques». Ils mettront aux prises des forces disparates, cherchant toutes à combiner leurs forces avec des acteurs sociaux, à tirer partie du terrain, à gagner la guerre du récit. Autant s’y préparer.
Les dernières années ont considérablement remis en cause le concept de puissance. D’abord par une actualité internationale qui a montré les limites des acteurs traditionnellement considérés comme les plus «puissants», en particulier après les aventures américaines en Irak et en Afghanistan. Ensuite du fait d’une contrainte budgétaire qui, à partir de la crise de 2008, a touché les appareils militaires les plus performants, c’est-à-dire occidentaux, tandis qu’au «Sud», des grands acteurs émergents comme la Chine démontraient une volonté nouvelle de peser sur les affaires mondiales. Enfin, parce que la puissance semble s’exercer désormais par d’autres modalités, sur d’autres registres d’action, qui permettent à des acteurs nouveaux – micro-États, acteurs non étatiques… – de jouer un rôle dans le processus politique global.
Au final, l’opposition classique entre hard power et soft power, même réconciliée autour du «smart power» de Joseph Nye, paraît avoir laissé place à un clivage nouveau, qui oppose les pratiques anciennes de la puissance et ses pratiques modernes. Les premières continuent de miser sur la quantité des ressources (forces armées, budgets engagés, y compris pour le soft power…), les secondes misent davantage sur des formes qualitatives nouvelles, qui intègrent aussi bien les nouvelles technologies que les solidarités traditionnelles, réunies dans une combinaison où la priorité est donnée à l’efficacité de l’action, et non plus à la démonstration de souveraineté de l’État. C’est en quelque sorte à une conversion à une puissance modernisée et réinventée que les principaux acteurs étatiques de la scène mondiale sont conviés en ce milieu des années 2010.

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lundi 3 mars 2014

De quoi la crise ukrainienne est-elle le nom ?




La tension actuelle en Ukraine, née de l’action des troupes du Kremlin en Crimée à la suite de la perte de pouvoir du président pro-russe Ianoukovitch, constitue une crise internationale importante à plusieurs égards. Cette crise, qui s’apprécie sur plusieurs années à la lumière de l’enchaînement Géorgie (2008) – Syrie (2011- ) – Ukraine (2013-), et sur fond de dégradation rapide plus générale des relations entre les pays de l’OTAN et Moscou (depuis l’affaire Snowden jusqu’aux positions russes sur l’homosexualité), présente pour l’heure (début mars 2014) plusieurs caractéristiques. 1- Elle confirme (après la Géorgie en 2008) le choix russe du recours à la force militaire dans les anciennes républiques soviétiques ; 2- Elle ressuscite par là-même la politique du fait accompli (puisque, comme en Géorgie, on n’imagine pas l’utilisation d’une force adverse pour contrer les troupes russes) ; 3- Elle redonne vie à la dangereuse politique des minorités, qui nie la souveraineté d’un Etat tiers au nom de la présence sur son territoire de populations culturellement liées à la « mère patrie » ; 4- Elle redonne vie également à une conception des relations internationales fondée sur les sphères d’influence non négociables, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici (non sans avertissements politiques préalables clairs, il faut l’admettre) ; 5- Elle confirme enfin la fin d’une illusion européenne selon laquelle les conflits « à l’ancienne » (invasion d’un Etat par un autre) seraient définitivement à exclure dans le voisinage stratégique de l’UE.

Pour autant, la portée réelle de la crise ukrainienne sur le long terme se mesurera à trois questions. 1- Le drame ukrainien est-il anachronique ou précurseur ? 2- Annonce-t-il la fin définitive du monde onusien rêvé au début des années 1990, ou à l’inverse la reformation d’une communauté internationale en réaction aux événements actuels ? 3- Est-il le symptôme typique d’une pratique de realpolitik illustrant une stratégie parfaitement maîtrisée de joueur d’échec (de la part de Vladimir Poutine), ou à l’inverse, d’une perte de contrôle liée à une dérive autoritaire ?

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vendredi 7 février 2014

Cinq défis conceptuels pour 2014




Cinq défis conceptuels pour 2014
Interlocuteur, asymétrie, staying power, échelles de système et polarité

Editorial de la LETTRE DE L'IRSEM n°1 - 2014



L'année 2013 a été marquée par des événements nombreux, sur lesquels les annuaires stratégiques français comme anglo-saxons se sont déjà penchés. On retrouve dans cette année écoulée des confirmations de tendances déjà perçues les années précédentes : la France, puissance interventionniste (en Centrafrique après la Libye et le Mali), et en pointe de l'intransigeance sur plusieurs dossiers (Syrie, Iran) ; la Chine puissance en essor, abordant avec une nouvelle équipe dirigeante une phase supplémentaire de son affirmation de soi ; la Russie décidée à jouer entre tous les interstices (de l'affaire Snowden à la Syrie) pour regagner une image de puissance, et par ailleurs une influence sur son ex-étranger proche (comme en Ukraine, après la Géorgie) ; une Afrique qui peine à se stabiliser ; une Corée du Nord toujours moins contrôlable. On y trouve également des interrogations déjà pendantes précédemment, et restées sans réponse : quelle équation pour la puissance américaine, toujours dominante mais moins que jamais omnipotente, cherchant à concilier redéploiement (asiatique) et maintien (au Proche Orient), fidélité aux alliés traditionnels (Europe, Israël, partenaires asiatiques...) et coups d'audace diplomatiques (vers l'Iran par exemple) ? Quelle posture stratégique pour les grands émergents comme l'Inde, le Brésil, demain l'Indonésie ou le Mexique, dont on attend toujours une affirmation politique internationale plus 'extravertie', à la mesure de leur poids économique et démographique ? Quel réveil politique et militaire pour l'Europe ? Enfin, des indices de basculements possibles ou au moins de changements de paramètres, se sont fait jour. Un Japon décidé à ne pas jouer les second rôles face à la Chine, au risque de la tension régionale et de l'embarras de son protecteur américain ; une Turquie au pouvoir plus crispé, prompt à évoquer le complot étranger ; un monde arabe qui a tourné la page des printemps, négociant dans l'épreuve de force et peut-être le chaos le maintien ou retour au pouvoir d'acteurs traditionnels (Syrie, Égypte) ; et bien entendu un Iran qui oblige la communauté internationale - mais sans certitude – à se poser la question des conséquences de son retour éventuel dans le grand jeu diplomatique.

Ces évolutions posent bien sûr, pour la nouvelle année qui commence, des questions factuelles, des interrogations prospectives sur la persistance ou non des tendances ainsi esquissées, région par région. Mais l’avenir exige également des clarifications conceptuelles, ou au moins des réflexions à mener, qu'il vaut mieux ne pas repousser indéfiniment.

1- L'une des réflexions les plus urgentes porte sans doute sur la notion d'interlocuteur. Estime-t-on, dans un retour assumé à la Realpolitik, qu'il est nécessaire de parler sans condition avec tous les acteurs dont le poids politique est avéré sur un dossier donné, ou à l'inverse qu'il importe de définir ceux qui constituent, seuls, des interlocuteurs acceptables, et sur quels critères ? L'administration Bush, au début des années 2000, avait fait le second choix, l'administration Obama semble être tentée par le premier. Il est important de se mettre d'accord au moins entre alliés sur cette question, pour aborder l'après Karzaï en Afghanistan, la suite du processus syrien, l'équation palestinienne ou même, qui sait, l'Egypte qui vient.

2- Un deuxième concept doit être revisité d'urgence : celui d'asymétrie. Passé le triple constat que les nouvelles batailles mettent aux prises des protagonistes aux moyens différents, que la plupart du temps les moyens matériellement supérieurs appartiennent à des armées d'Etats et les moyens inférieurs à des groupes plus informels, et qu'au final les seconds rendent la tâche des premiers pour le moins difficile sur le terrain, que savons-nous ? Que l'implantation locale, l'équation sociologique et le discours militant de la 'nuisance' est en mesure de compenser la supériorité logistique de la 'puissance'. Que face à cette configuration, l'issue est davantage dans une combinaison militaire-politique que dans l'usage pur de la force. Que l'asymétrie doit donc être gérée et contournée, et non comblée dans des spéculations qui voudraient que la solution réside dans x hommes pour n habitants ou mètres carrés. Que la mobilité et le savoir-faire, alliés à l'action collective avec un choix judicieux des partenaires, y compris non étatiques, sont des clefs pour à la fois défaire militairement la nuisance, la couper de ses appuis locaux, et l'empêcher de gagner la guerre du récit. Plus facile à dire qu'à faire, bien évidemment, a fortiori depuis un bureau parisien. Mais il importe de sortir de la phase de fascination pour l'asymétrie en se posant la question de savoir comment la concurrencer dans ce qui fait ses atouts principaux : la mobilité dans la bataille, la géométrie variable de ses configurations qui n'hésitent pas à combiner provisoirement des acteurs de natures différentes, l'adhésion de populations séduites par un message d'engagement plutôt que par des principes abstraits. L'opération malienne semble, à l'heure où nous écrivons, présenter quelques leçons sur lesquelles il est possible de capitaliser.

3- Dans le prolongement de la réflexion précédente, il sera sans doute bénéfique de définir les conditions, en 2014, d'un staying power réussi. On entend par staying power cette capacité à aborder la phase qui suit le fire power, et fait de la force d'intervention initialement victorieuse une cible immobile, transforme le sauveur en occupant, la supériorité du feu au combat en infériorité sociologique sur le terrain, et qui enferme la puissance intervenante dans le dilemme 'action à perte ou engrenage'. Action à perte car le départ (qui naturellement règlerait le problème des dangers du maintien sur le terrain) signifie aussi le retour inévitable des forces que l'on avait défaites. Engrenage car le choix du maintien peut signifier perte de sens de la mission, multiplication des défis, vulnérabilité militaire accrue, et perte de légitimité politique probable. Plusieurs pistes de réflexion existent sans doute, comme la prise en charge collective et à tour de rôle du staying power pour éviter la stigmatisation d'un seul acteur, ou encore la prise de relais par des forces régionales. Mais il est bon, là encore, de réfléchir à cette question, dans des perspectives centrafricaines ou autres.

4- Un quatrième concept pourrait éclairer bon nombre de recompositions à venir : celui d'échelle de système. Pour être plus clair, à quelle échelle une configuration unissant les acteurs dans un fonctionnement commun fait-elle système ? Nous avons hérité de la période bipolaire l'idée d'un système international, producteur des mêmes règles du jeu (celle de l'affrontement américano-soviétique) pour l'ensemble de la planète. L’échelle du système était alors l’échelle globale. Nous avons constaté ensuite que la tentative européenne de construire un système à échelle cette fois régionale pour ses États-membres consentants, n'était pas reproduite ailleurs, voire ne s'implantait pas sur le Vieux continent lui-même au moins sur le plan des affaires stratégiques. Nous sommes entrés aujourd'hui dans une compétition des échelles pour l'imposition de systèmes : compétition en Asie, entre la Chine qui voudrait 'asiatiser' autour d'elle un système valant pour la Mer de Chine et dans lequel elle serait centrale, les États-Unis qui souhaitent élargir à l'échelle pacifique un autre système (TPP) dont l'avantage principal serait justement de re-marginaliser l'Empire du Milieu, et d'autres puissances encore qui évoquent plutôt une zone "indo-Pacifique" pour les unes, centrée plutôt autour de l'Asean pour d'autres, afin de se remettre dans le jeu. Compétition encore, en Amérique du Sud, entre les nombreuses variantes de la construction régionale américaine, pan-américaine, bolivarienne ou autre, dont l'enjeu est toujours de trouver la bonne échelle permettant de repousser les puissances gênantes ou d'intégrer les alliés.  Compétition demain sans doute entre les échelles méditerranéenne, arabe, proche-orientale ou golfique de la zone Afrique du Nord Moyen-Orient, en fonction des intérêts politiques en présence. Le choix de l’échelle dans les stratégies extérieures, au moins la bonne lecture de celles-ci, seront demain des éléments déterminants. La France, qui s'est promis de redevenir un acteur en Asie, doit-elle jouer la carte de l'Asean (par exemple dans l'ADMM+), de l'APEC, d'un espace 'indo-pacifique' ? Faut-il insister demain, en Afrique, sur l'unité du continent, la spécificité subsaharienne, le complexe de sécurité du Sahel ?

5- Enfin - mais c'est peu de dire que la liste est provisoire - il convient de s'interroger plus avant sur un concept de polarité fort malmené depuis la fin de la guerre froide. Non plus, cette fois, dans une perspective globale qui gloserait sur le caractère 'apolaire' d'un monde désormais sans repères, 'unipolaire' car toujours dominé par les États-Unis, 'multipolaire' car à l'aube de l'émergence de pôles européen, chinois, indien ou autres, ou encore 'rebipolarisé' par la force du 'G2' formé à par Washington et Pékin. Ces débats ont mobilisé beaucoup de revues universitaires pour des résultats que nous qualifierons d'incertains. Interrogeons-nous plutôt désormais sur la possibilité de polarités à l’échelle régionale, qui détermineraient à la fois les interlocuteurs incontournables, les systèmes de valeur ou les offres de sécurité en compétition, les acteurs clefs des sorties de conflit ou des médiations, dans un complexe de sécurité donné. L'Europe fonctionne-t-elle suivant une tri-polarité France – Allemagne - Grande-Bretagne ? Sur une bipolarité France – Allemagne ? Doit-on prendre acte, pour travailler à la sécurité africaine avec les Africains, de l’existence de pôles sur ce continent, comme par exemple le Nigéria et l’Afrique du Sud ? Y a-t-il une nouvelle bipolarité asiatique qui serait sino-américaine ? Y a-t-il multipolarité entre Chine, Inde, Japon et Etats-Unis ? Y a-t-il unipolarité brésilienne en Amérique du Sud ou tri-polarité Etats-Unis – Mexique – Brésil sur le continent américain ? Y aura-t-il une polarité arctique demain ? La question, à vrai dire, est moins de spéculer le nombre de pôles ici ou là, que de savoir s’il est souhaitable d’encourager ces nouvelles structurations polaires dans un mouvement qui ne serait pas sans rappeler les ‘Etats pivots’ ou les ‘gendarmes régionaux’ de la guerre froide, ou s’il faut au contraire soutenir les Etats qui s’y opposent (comme ces pays d’Asie du Sud-Est qui refusent de se trouver dans un choix régional impossible entre Pékin et Washington).

Ces réflexions n’excluent pas un retour permanent sur les grands fondamentaux que sont les mutations rapides des concepts de puissance, de sécurité, de paix et de bien d’autres encore. Mais leur non prise en compte, au vu de l’agenda 2014 qui s’annonce, exposerait dangereusement les politiques qui souhaiteraient s’en dispenser.

Frédéric Charillon