dimanche 24 mai 2020

QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?

QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?



Article rédigé pour L'association des Jeunes de l'IHEDN


La crise sanitaire qui déferle sur le monde depuis le début de l’année 2020 contribue indéniablement à réécrire l’histoire de la pensée stratégique et à redéfinir un certain nombre de concepts des relations internationales. La vulnérabilité avérée d’un certain nombre de sociétés, plusieurs interrogations sur le rapport de force global qui sortira de cette crise, une compétition mondiale pour l’influence et la puissance, sont autant de signaux qui indiquent une reconfiguration importante.

En premier lieu, nous avons la confirmation selon laquelle la sécurité n’est pas seulement militaire, ni même économique, mais avant tout humaine. Dès lors, la capacité des États à assurer la sécurité à leurs populations est un facteur essentiel de leur crédibilité et donc un paramètre central de la définition de leur puissance. À partir du moment où la sécurité physique des populations est en jeu, à partir du moment également où la sécurité économique est en cause, c’est toute la notion de défense qui doit être repensée.

 

Par Frédéric CHARILLON,


 

 

La redéfinition de la sécurité

 

Les relations internationales ont vu progresser depuis plusieurs années le concept de sécurité humaine, qui tend à se superposer à celui de sécurité nationale, en mettant l’accent sur la préservation des populations, sur leur survie physique et économique, sur celle de leur mode de vie. On a pu constater à plusieurs reprises qu’une mise en danger de la sécurité humaine était l’un des facteurs de conflits les plus importants. La spirale « anxiété des populations, contraction économique, montée des nationalismes » est un phénomène connu.

La crise du covid-19 pourrait ne pas échapper à cette règle. Les répercussions économiques du confinement, les traces psychologiques que laissera cette pandémie au sein de populations désormais méfiantes à l’égard des échanges internationaux, pourraient provoquer un climat d’insécurité générale. Les tensions entre Pékin et Washington, les dissensions au sein de l’Union européenne, la tentative de plusieurs régimes autoritaires de tirer profit de cette crise pour faire avancer leur influence, montrent à quel point un enjeu initialement sanitaire peut devenir un enjeu de sécurité politique internationale. Bien plus encore que la situation provoquée il y a quelques années par le virus ebola en Afrique, qui n’a pas touché l’intégralité des échanges internationaux, la situation actuelle impose une réflexion stratégique sur le lien entre santé et sécurité mondiale.

 

 

La redéfinition de la puissance

 

Les critères pour mesurer la capacité d’un État à protéger sa population s’en trouvent également profondément modifiés. On savait déjà que la force militaire n’était pas en mesure de régler toute situation (et moins encore la détention de l’arme nucléaire). On constate aujourd’hui que la possibilité d’effectuer des tests sanitaires à une population entière, de lui fournir des équipements de protection (masques, gel hydroalcoolique…) sont des critères essentiels pour statuer à la compétence de l’État et au respect et de sa part du pacte hobbesien (assurer la sécurité d’une population en échange du renoncement de celle-ci à une partie de sa liberté). Donc des critères pour mesurer sa puissance.

La capacité d’un État à imposer sa force de négociation sur la scène internationale pour obtenir des masques fait soudainement figure d’indicateur important de son statut. Tout comme la capacité à anticiper, à augmenter une production stratégique, à monter en puissance sur le plan de politiques publiques sanitaires ou autres. L’Allemagne sort ainsi grandie de cette crise, même si son fonctionnement fédéral peut à terme lui compliquer la tâche. Plusieurs pays asiatiques ont également démontré une aptitude à gérer correctement la crise, notamment en innovant sur le plan technologique. Le fait qu’il s’agisse de démocraties (Taiwan, Corée du sud, le cas particulier de Hong Kong, et la démocratie dirigiste de Singapour) n’est pas sans conséquences politiques dans le rapport de force régional.

 

La redéfinition de la défense


LIRE LA SUITE SUR le site de l'IHEDN

jeudi 30 avril 2020

Crise sanitaire : la démocratie en danger?

CRISE SANITAIRE : LA DÉMOCRATIE EN DANGER ?

Publié sur le site du think tank Amadeus 
La crise sanitaire partie de Wuhan plonge le monde dans une période d’incertitude. Au-delà des considérations médicales et scientifiques, la problématique politique et même géopolitique demeure omniprésente. On en distingue au moins trois dimensions. La première d’entre elles est domestique : le contrôle d’une épidémie suppose un traçage de la population, ce qui génère immédiatement une problématique relative aux libertés fondamentales. La deuxième dimension du problème est internationale. La crise étant mondiale, elle touche différents types de régimes politiques. La comparaison entre les gestions respectives de cette crise s’impose donc : les régimes démocratiques sont-ils plus, ou moins, efficaces que les régimes autoritaires face à la menace actuelle ? Enfin, les conséquences internationales de cette crise, sinon sa fin définitive puisqu’elle semble se prolonger jusqu’à obtention d’un remède ou d’un vaccin, posent la question de la reconfiguration géopolitique mondiale. Y aura-t-il des vainqueurs et des vaincus de cette crise, et si oui, lesquels ?

La problématique interne : le prix de l’efficacité

Lutter contre l’épidémie suppose, comme on l’a vu dans les démocraties asiatiques (Corée du sud, Taïwan), un traçage rapide et précis des populations. Cela pose naturellement la question des libertés publiques. Le recours à la technologie, aux smartphones personnels (donc aux données qu’ils contiennent), aux bases de données qui pourraient rassembler tous ces éléments, s’est avéré efficace. Mais l’utilisation qui peut en être faite à des fins commerciales ou surtout politiques, participe d’un débat amplement connu.
Comme l’indique le débat parlementaire français actuel sur l’application « stopcovid », ou encore le débat politique allemand, ce type de mise en œuvre nécessite un contrôle démocratique et un encadrement normatif spécifiques. Encore s’agit-il là de deux démocraties solidement ancrées. On imagine donc les craintes que pourraient susciter l’utilisation de ces technologies dans un régime autoritaire. Plus largement, le risque de voir une dictature profiter de la crise sanitaire pour renforcer son contrôle sur la société, voire son poids dans la compétition internationale, est largement évoqué. Plusieurs exemples de changements constitutionnels ont suscité le doute. C’est le cas par exemple en Hongrie.

La problématique internationale : régime politique et gestion de crise

Une compétition semble donc engagée entre différents types de régimes pour démontrer leur efficacité. La bataille fait rage notamment entre Pékin et Washington, qui s’accusent mutuellement d’hostilité ou de dissimulation, dans un contexte déjà a marqué par une guerre commerciale âpre. Les insinuations de la Chine selon lesquelles le virus aurait pu être importé par des militaires américains, et la rhétorique américaine sur le « virus chinois », alimentent une dynamique négative.
Il existe une croyance tenace selon laquelle les régimes autoritaires détiendraient une supériorité naturelle de par la discipline qu’ils sont capables d’imposer à leurs populations. Or, face à une pandémie globale qui nécessite coordination, transparence scientifique, et mise à jour régulière du partage des données, les démocraties semblent mieux armées. On sait depuis l’accident de Tchernobyl que les dictatures gèrent mal les catastrophes, dissimulant tout ce qui peut remettre en cause leur image. Par nature, les régimes autoritaires n’acceptent pas les chiffres alarmants, ni les mauvaises nouvelles. Les démocraties, avec parfois une atteinte au moral mais dans l’exigence de vérité, « encaissent » les mauvaises nouvelles pour mieux gérer la réalité de la situation.
Elles ont certes davantage de difficultés à imposer des restrictions et une discipline rigoureuse à leurs populations. Mais face à une pandémie, la liberté scientifique et le débat critique sont des atouts. Qu’on le veuille ou non, à la fin de l’épidémie, un bilan des différentes gestions sera dressé. La comparaison ne s’effectuera pas uniquement entre démocraties et autoritarismes. Au sein même des démocraties, la rapidité des mesures prises, les moyens que les Etats auront su mobiliser, la réactivité et la pédagogie à l’égard de la population, seront évalués. Déjà, des différences apparaissent, des polémiques s’installent. Le fait qu’en Asie, les régimes les plus démocratiques semblent maîtriser mieux l’épidémie tout en préservant leurs libertés, n’est pas neutre. Les gestions de Hong Kong, Taipei ou Séoul, sont remarquées et interprétées politiquement. La difficulté américaine à s’accorder sur une stratégie, notamment en comparaison avec l’Allemagne, autre système fédéral, l’a été également. La situation sanitaire, n’en doutons pas, a déjà eu et aura encore des conséquences politiques.

Prospective : interrogation sur « le monde d’après »

Lire la suite sur Amadeus

samedi 7 mars 2020

Christopher HILL, The Future of British Foreign Policy. Security and Diplomacy in a World After Brexit


 

Christopher HILL, The Future of British Foreign Policy. Security and Diplomacy in a World After Brexit, Polity Press, Cambridge, 2019

Spécialiste de politique étrangère aux nombreux ouvrages de référence (Foreign Policy in the Twenty-First Century, 2015), et co-éditeur (avec Christian Lequesne) de la European Review of International Studis (ERIS), Christopher Hill nous offre une synthèse éclairée de ce que pourrait être, désormais, la diplomatie britannique, ses priorités, ses marges de manœuvre, après la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Après un récapitulatif analytique de ce que fut la relation des britanniques à l'Europe, l’ouvrage passe en revue la portée possible de l’action extérieure de la Grande-Bretagne, ses cartes possibles, insiste particulièrement sur les deux relations bilatérales privilégiées avec la France et les Etats-Unis.
Dans la lignée d’autres travaux (M. Kenny et N. Pearce, Shadows of Empire, 2018 ; D. Owen et D. Ludlow, British foreign policy After Brexit, 2018), mais à sa manière et avec l’expérience qui est la sienne, Christopher Hill porte un regard sceptique sur le « Global Britain » promis par les partisans du Leave, aujourd’hui au pouvoir à Londres.

Quatre cartes, selon lui, s’offrent à présent à la stratégie de Whitehall, toutes difficiles à exploiter : 1- un renouveau de l’activisme britannique aux Nations Unies, 2- explorer davantage le réseau du Commonwealth, 3- se focaliser sur la solidarité de l’ « anglosphère », 4- se concentrer sur la relance de partenariat bilatéraux privilégiés.

Mais les Nations Unies ont montré à plusieurs reprises que Londres n’y ferait plus la pluie et le beau temps, en dépit de son droit de véto. Un échec du Royaume-Uni à se faire élire à la Cour International de Justice en novembre 2017, un soutien de l’Assemblée générale à une motion de l’île Maurice contre le Royaume-Uni sur les îles Chagos la même année, en sont autant de signes. Par ailleurs, la position de Londres en tant que membre permanent, comme celle de Paris, est critiquée, et le couple franco-britannique devra rester soudé pour maintenir son statut, ce qu’il a certes les moyens de faire. Le Commonwealth est un club réel, mais dont les membres sont devenus très hétéroclites, dont on imagine mal qu’ils se plient à la volonté d’une ancienne puissance coloniale qui a vu son influence se réduire en Asie comme en Afrique de l’Est. En outre la sortie de l’UE affaiblira Londres dans ses négociations avec les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), qui ont tissé des liens étroits avec l’Europe, notamment depuis les conventions de Lomé/Cotonou. L’anglosphère (principalement Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle Zélande) fournit des coopérations précieuses (les Five Eyes pour le renseignement, ou le Five Power Defence Agreement de 1971 avec la Malaisie, Singapour, l’Australie et la Nouvelle Zélande), mais que Christopher Hill ne voit pas se transformer en structure plus globale ni plus permanente. Enfin, les partenariats bilatéraux offrent l’embarras du choix, sans pour autant constituer une panacée, à l’heure où les BRICS dérivent vers le nationalisme autoritaire.

On aurait aimé davantage de développements sur cette solitude britannique à l’heure de Donald Trump, qui pose un véritable problème à tous ses alliés. Mais l’auteur cherche à s’extraire du conjoncturel, pour proposer une analyse durable, comme il l’explique de façon convaincante dès l’introduction.

L’exercice est réussi. On comprend, à la lecture de ce travail, ce que fut la complexité de la relation euro-britannique, ce que sera la difficulté du Royaume-Uni à l’avenir, et à quel point il restera indispensable, pour les européens du continent, à commencer par la France, d’imaginer les cadres permettant de maintenir des liens étroits avec ce partenaire indispensable que reste la Grande-Bretagne.

Bernard BAJOLET - Le soleil ne se lève plus à l’est

Le soleil ne se lève plus à l’est

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2019). Frédéric Charillon propose une analyse de l’ouvrage de l’ancien ambassadeur Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l’est. Mémoires d’Orient d’un ambassadeur peu diplomate (Plon, 2018, 464 pages).
Ambassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.
Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?
Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.
L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.
Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.
Frédéric Charillon

jeudi 2 janvier 2020

Daniel Jouanneau, Dictionnaire amoureux de la diplomatie



La collection des Dictionnaires amoureux est connue, et l’exercice consistant à en présenter un volume consacré à la diplomatie était une gageure. C’est à cette tâche difficile que s’est attelé Daniel Jouanneau, diplomate chevronné : entre autres fonctions, il fut ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). L’ouvrage, imposant comme le veut le genre (plus de 900 pages), est un hommage appuyé au métier de diplomate, à la carrière de ceux qui ont fait les grandes heures de la diplomatie. Il fait office de livre d’histoire, en nous rappelant ce que fut l’action extérieure des plus grands (Richelieu, Mazarin, Disraeli, Guizot, Bismark, Metternich…). Il nous rappelle les morceaux d’anthologie et le parcours professionnel des diplomates écrivains (Saint-John Perse, Jean Giraudoux ou Paul Morand, mais aussi Beaumarchais ou Chateaubriand). Il nous fait redécouvrir des personnages moins étudiés (Gromyko, Pechkoff…).

Il fait également – partiellement au moins – office de mémoires pour l’auteur, qui s’y exprime à la première personne et nous livre ses impressions, ses anecdotes, avec des développements appréciables sur les pays qu’il a connus : ainsi une surprenante entrée « Lesotho » s’immisce-t-elle entre Alexis Léger (Saint-John Perse) et Ferdinand de Lesseps. Des portraits issus de souvenirs personnels parsèment les lignes de ce Dictionnaire, contribuant, avec le reste, à redire que la diplomatie est une affaire d’êtres humains, d’interactions entre des caractères.

Il ne s’agit pas ici d’une analyse de politique étrangère, et l’on perçoit à quel point ce terme de « politique étrangère » (qui renvoie à la formulation de la grande stratégie), ne se confond pas avec celui de diplomatie, qui implique davantage l’exécution de cette dernière. On n’y trouvera donc pas d’entrées relatives à des épisodes de l’histoire, sinon à travers les parcours de ceux qui en furent les animateurs, ou à l’exception de quelques tournants historiques structurants (comme le Congrès de Vienne). On trouvera plutôt un hymne aux lieux de la diplomatie, avec des pages remarquables, et effectivement « amoureuses », sur les implantations diplomatiques françaises les plus exceptionnelles (comme le Palais Farnèse à Rome ou la Résidence des Pins à Beyrouth). 

Lire la suite dans Politique étrangère, vol. 84, n° 4, hiver 2019-20

mardi 31 décembre 2019

Bilan géopolitique de l'année 2019


Publié dans : L'Opinion

L’air du large

«Rétrospective 2019: étranges défaites avant travaux?» La chronique de Frédéric Charillon

« Si les démocrates ont mal géré les derniers mois, semblant sur la défensive ou même sur le repli, si les “hommes forts” en ont profité pour diffuser largement une image flatteuse d’eux-mêmes comme véritables et nouveaux maîtres du monde, les jeux ne sont pas faits »


En cette année 2019, la démocratie a globalement reculé dans son exercice du pouvoir, tandis que les régimes autoritaires avançaient de moins en moins masqués, ne cachant plus leur ambition de remodeler les règles du jeu international pour y imposer un ordre souverainiste et illibéral. Dans la rue toutefois, la résistance s’organise. Dans l’attente d’un soutien européen qui ne vient toujours pas, dans l’espoir de recevoir l’appui d’une Amérique devenue bien incohérente, la foule, surtout au Sud, s’oppose seule, bien seule, aux despotes, à leur arbitraire, à leurs caprices, à leur volonté de toute puissance. Si les démocrates ont mal géré les derniers mois, semblant sur la défensive ou même sur le repli, si les « hommes forts ​» en ont profité pour diffuser largement une image flatteuse d’eux-mêmes comme véritables et nouveaux maîtres du monde, les jeux ne sont pas faits.

Démocraties en miettes

L’Amérique déchirée par les rodomontades du président le plus clivant de la période contemporaine, qui se fracture sur plusieurs fronts (riches-pauvres, démocrates-républicains, millennials-baby-boomers…), perd pied en politique étrangère. Et quand les Etats-Unis vont mal, le monde occidental ne va pas bien non plus. Donald Trump est sous le coup d’une procédure de destitution qui déstabilise l’édifice. Ses attaques contre la presse et l’opposition (notamment des opposantes priées de « retourner d’où elles viennent ») minent le pays. A l’extérieur, ses coups de menton n’ont rien donné : on attend toujours les résultats du dialogue avec la Corée mais l’Iran s’enferme à nouveau, la guerre commerciale avec la Chine nuit à la confiance des marchés, les alliés doutent, le fiasco syrien reste dans les esprits, ses affinités avec les leaders les plus brutaux inquiètent et son retrait de multiples cadres multilatéraux (accords de paix, traités interrégionaux, climat…) laisse un vide dangereux.
L’allié traditionnel britannique, empêtré dans le Brexit jusqu’en ce mois de décembre, n’avait pas la tête à reprendre le flambeau, ce dont il n’a d’ailleurs pas les moyens. l’Allemagne reste sur sa ligne prudente et sa chancelière est occupée à tenir sa coalition pour arriver, peut-être, jusqu’au bout de sa fin de règne annoncée. La France d’Emmanuel Macron tente, comme souvent sous la Ve République, de profiter des désordres américains pour donner de la voix, mais le discours ne suffit pas, et de Gilets jaunes en grèves multiples, les hivers sont décidément difficiles. Ailleurs dans l’Occident démocratique on est soit trop petit pour peser, soit tenté par les sirènes illibérales. Ces dernières ne chantent pas qu’à l’Est : sur les réseaux sociaux français, des universitaires vantent les résultats économiques de Trump ou de Poutine. On lit des comparaisons entre les torts du système chinois et ceux du système français (comme, jadis, Ségolène Royale trouvait la justice chinoise efficace).
Il est confondant de voir, dans les grands rendez-vous internationaux sur la sécurité, à quel point l’efficacité a changé de camp

Les populistes osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît

Le club autoritaire populiste, dans ce contexte, croit son heure venue. Moscou développe sans complexe sa critique d’une démocratie libérale « dépassée ​» et dresse le bilan pitoyable de trois décennies de domination américaine. Avec une efficacité incontestable, la Chine reprend la rhétorique de la « ​democrazy ​», dénonçant le culte démocrate libéral auprès de pays du Sud séduits par le discours alternatif de Pékin sur la « connectivité » (c’est-à-dire la promotion des nouvelles routes de la soie chinoises), et promeut ses propres partenariats, ses banques d’investissements, sa nouvelle « bonne ​» gouvernance. Il est confondant de voir, dans les grands rendez-vous internationaux sur la sécurité (notamment organisés par les think tanks), à quel point l’efficacité a changé de camp : le discours russe ou chinois, autrefois trop rigide, gauche et mal à l’aise dans ce type d’enceinte, fait mouche désormais. Tandis que les PowerPoint américains apparaissent loin des réalités, trop vides et trop attendus pour séduire au-delà d’un public convenu, plus soucieux du politiquement correct que du stratégiquement efficace. Sur cette toile de fond, il est plus facile à Bolsonaro de dire à un journaliste qu’il a « une tête d’homosexuel », ou à Erdogan, de menacer l’Europe.
Si l’on fait le bilan de l’année, les démocrates ont donc reculé sur beaucoup de fronts, comme dans une défaite intellectuelle que rien ne laissait prévoir voici une décennie. Distancés sur le terrain des idées, et même dans la maîtrise technique d’instruments qu’ils avaient pourtant créés (les réseaux sociaux, les rendez-vous internationaux de type « track 2 »…), ils finissent par subir des revers graves sur le terrain géopolitique le plus concret : Ukraine, Syrie, Afghanistan, mer de Chine du Sud…
Si l’on fait le bilan de l’année, les démocrates ont reculé sur beaucoup de fronts, comme dans une défaite intellectuelle que rien ne laissait prévoir voici une décennie ; distancés sur le terrain des idées et dans la maîtrise technique d’instruments qu’ils avaient pourtant créés

Résistances populaires, résistance de la démocratie ?


Lire la suite dans L'Opinion

mardi 26 novembre 2019

Idées reçues sur l'Allemagne, par Claire Demesmay





Claire Demesmay, Idées reçues sur l'Allemagne. Un modèle en question, Le Cavalier Bleu, Paris, 2018

Spécialiste reconnue de l'Allemagne, des relations franco-allemandes et des questions européennes, Claire Demesmay (directrice du programme franco-allemand de l’Institut allemand de politique étrangère à Berlin – DGAP) nous offre ici un panorama précieux de la République Fédérale au présent.

Comme le veut l’esprit de la collection, l'objectif consiste à revenir sur quelques perceptions fréquemment reprises, pour démêler ce qui tient du fantasme, de la réalité, ou d’une évolution plus subtile. On apprend beaucoup dans ce travail, qui explore les domaines politique, culturel, économiques et sociaux, ou relatifs à l’action extérieure.

Oui, l'ancienne RDA et sa disparition ont laissé des traces, le déclassement existe à l’est, la marginalisation guette et l’extrême droite en profite. Mais pas nécessairement de la façon dont on le dit vu de France ou d’ailleurs. Oui, la Chancelière a été fragilisée par la crise des réfugiés. Mais elle est toujours là, et sa stabilité au pouvoir ferait pâlir d’envie bien des présidents français. Oui, Berlin est central dans l’imaginaire allemand, mais les entités régionales sont fortes.

De la minorité turque à la Bundeswehr en passant par la place de la musique classique, du marché du travail à la question énergétique, cet ouvrage fait redécouvrir l'Allemagne, insuffisamment connue en France, où la crainte obscurcit encore le regard.

La relation franco-allemande connaît des difficultés, qui chaque fois inquiètent, mais devraient être abordées avec la sérénité d’une meilleure compréhension de la nouvelle République de Berlin, post-réunification. Ce travail y aide grandement.