vendredi 22 août 2014

Le dilemme stratégique de Barack Obama


De la Syrie à Gaza en passant par l'Ukraine ou l'Irak, deux dilemmes classiques agitent la communauté internationale et font hésiter les politiques étrangères. Le premier porte sur la compatibilité entre les intérêts et les principes : faut-il agir dans une situation où la morale l'exige, mais dans laquelle le coût prévisible de l'action risque d'être trop élevé pour l'intérêt national réel ? Le second porte sur les moyens à mettre en œuvre pour faire triompher ses intérêts : l'usage de la force est-il toujours le meilleur moyen de s'imposer, ou bien cet instrument est-il devenu, dans le monde globalisé des années 2010, hautement contre-productif ?
Face à ces deux questions, l'approche conservatrice, qui maintient sa croyance en la puissance dure au service de l'intérêt des Etats dans un monde régi par la confrontation, répond par l'interventionnisme militaire comme démonstration de puissance et de crédibilité à destination des alliés comme des adversaires. Une approche plus moderne et libérale mise davantage sur l'effet contraignant d'un système global, où la coopération et les intérêts partagés en bonne intelligence par la société mondiale forment un carcan normatif auxquels tous les acteurs devront bien finir par se plier.

« RAJOUTER LA GUERRE À LA GUERRE »

Dans la première perspective, l'intervention est presque toujours la solution. Dans la seconde, elle ne fait que « rajouter la guerre à la guerre », pour reprendre une rhétorique mitterrandienne. Vieille question de théorie des relations internationales, à ceci près que le défenseur le plus audacieux de la seconde approche est aujourd'hui le président des Etats-Unis, que cette posture lui vaut d'être cloué au pilori, et que le résultat de son pari pourrait réserver des surprises.
Fallait-il intervenir en Syrie contre le régime de Bashar Al-Assad en 2013 ou même avant ? Faut-il une riposte massive à la politique russe en Ukraine, y compris si celle-ci doit intégrer la possibilité d'un volet militaire ? Faut-il un réengagement militaire massif en Irak pour arrêter le « calife » Abou Bakr Al-Baghdadi ? A ces trois questions, Barack Obama répond non, au nom d'une conviction exprimée à plusieurs reprises selon laquelle l'action militaire n'est plus la solution aux crises du monde actuel.
Ce non fut tardif et brutal en Syrie, immédiat en Ukraine, plus difficile à maintenir en Irak : procédant finalement à des frappes conte l'Etat islamique depuis le 7 août, Washington souligne systématiquement néanmoins que ces frappes sont destinées à protéger des Américains, qu'elles ont par ailleurs des raisons humanitaires et que les Etats-Unis ne peuvent résoudre tous les problèmes du monde en y intervenant chaque fois.

CONTORSIONS D'UNE COMMUNICATION HÉSITANTE

Cette posture, brouillée par les contorsions d'une communication parfois hésitante et des revirements, comporte au moins trois défauts.
D'abord, elle passe dans le débat américain pour un aveu de faiblesse, et contribue à la « cartérisation » du président par un Parti républicain prompt à l'accuser d'avoir perdu le Moyen-Orient, la Crimée, l'Asie, et à peu près tout le reste.
Ensuite, elle inquiète et mécontente certains alliés de Washington, qui se mettent à douter de la crédibilité de la garantie américaine en cas de problème pour eux-mêmes ou considèrent les réflexions trop subtiles de M. Obama comme l'annonce d'autant de trahisons pures et simples.
Elle a enfin le tort d'être minoritaire dans un monde où le fait accompli semble demeurer une valeur sûre, où la course aux armements reste de mise, où la détermination affichée des alliances continue de payer, et où le désengagement coûte cher.
Pour autant, le pari de M. Obama est loin d'être stupide. En premier lieu parce que le bilan récent de l'usage international de la force est désastreux. Les Etats-Unis le savent mieux que quiconque après les expériences irakienne et afghane.
Israël, qui continue de miser sur l'intervention armée, n'est ressorti ni réellement victorieux, ni plus sécurisé, ni renforcé de ses opérations au Liban en 2006, à Gaza en 2008-2009, et ne fera sans doute pas mieux au sortir de la crise de l'été. Le coût politique de l'opération de Crimée et de la situation dans l'est ukrainien, pour la Russie de Vladimir Poutine, pourrait s'avérer très lourd.
Les démonstrations réussies de l'outil militaire, dans les temps récents, sont à vrai dire plutôt rares et obéissent à quelques règles difficiles à réunir : elles doivent être pointues, proportionnées, limitées dans le temps, légitimées par les Nations unies, et en mesure de passer le relais à l'action multilatérale : à ce titre l'opération française « Serval » au Mali fait figure de cas d'école, mais ne sera pas reproductible tous les jours, et encore moins par n'importe quelle puissance.
Surtout, le monde ne répond plus aux règles d'un jeu à somme nulle où ce qui était gagné par un joueur était perdu pour ses adversaires. A M. Poutine qui veut démontrer la supériorité du fait accompli en prenant la Crimée, M. Obama répond : « Nous vous isolerons », excluant d'emblée une surenchère militaire et jouant le long terme.

LA CARTE DE LA PUISSANCE STRUCTURELLE CONTRE LA PUISSANCE BRUTE

Plutôt que d'opter pour la démonstration de force – bien incertaine – le pari du président américain est autre, consistant à prouver que nul ne peut se permettre le coût politique ni économique de ce type de comportement dans le monde de 2014. Il joue ainsi la carte de la puissance structurelle contre la puissance brute, et oppose à l'usage de la force la contrainte de règles internationales protéiformes, qui se jouent sur des terrains aussi variés que la sécurité, le commerce, l'investissement, l'image…
Barack Obama a probablement raison de croire que la prudence et l'évitement des erreurs sont bien une politique étrangère en soi, là ou d'autres veulent improviser des grands desseins au mépris des complexités du terrain.
Pour que sa politique paye, il faudra d'abord au président américain quelques résultats visibles obtenus par une politique de soft power (non violente) et de pression progressive : une désescalade en Ukraine et un assouplissement de la position russe à mesure que les sanctions contre Moscou se renforceront, seraient pour lui salvateurs.
Il devra ensuite compenser les mécontentements de certains alliés exigeants par le renforcement de nouvelles structures de solidarité autour de la garantie de sécurité américaine, notamment en Europe et en Asie.
Il faudrait enfin (Irak et Afghanistan), qu'un usage parcimonieux et maîtrisé de la force et de la présence militaire, couplé à la mise et œuvre de nouveaux pactes politiques initiés par les Etats-Unis, se montre rapidement productif, par comparaison avec le « tout militaire » de l'absurde « chaos créateur » des néoconservateurs dans les années 2000. Alors seulement, la démonstration sera faite que le hard power (usage de la force) à l'état pur n'est plus de mise, et que le système de l'après-guerre froide, jusque-là introuvable, entrerait enfin dans sa phase de consolidation.

Dans le cas inverse, le bilan de l'action de Barack Obama suscitera d'abord un redoutable retour de balancier aux Etats-Unis, puis le triomphe de la politique de la force ailleurs. Et les règles brutales classiques des relations internationales reprendront leurs droits.

mercredi 23 juillet 2014

Ariel Colonomos, La politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui


 
Ariel Colonomos, La politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui, Albin Michel, Paris, 2014
Retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM n°5-2014

On demande (trop ?) souvent aux savants de prédire le futur pour le compte des décideurs. Au point que le futur est devenu un marché et donc une compétition. Prédire l’avenir avec force est aussi une façon de le déterminer (et donc une manipulation). Le futur est désormais un récit en soi, voir loin est un devoir, mais voir juste reste un luxe. Etudes de cas à l’appui, Ariel Colonomos nous livre une sociologie des oracles, de leurs pythies et de leurs commanditaires, depuis le temps des superstitions jusqu’à celui des think tanks. Pour des raisons évidentes, cela intéresse directement la réflexion stratégique, elle-même sujette aux « scénarios », à la « prospective », aux « anticipations ». L’auteur avait d’ailleurs organisé un colloque au CERI en 2012, soutenu entre autres par l’IRSEM, sur ce thème (Predictions for International Security: The Knowledge Practice Enigma).

Qui sont les experts de la futurologie ? A. Colonomos en dresse quelques portraits ici, comme ceux d’Alvin Toffler, d’herman Kahn, ou en France de Bertrand de Jouvenel. Doit-on privilégier, pour reprendre la distinction d’Isaiah Berlin, l’expertise des hérissons (qui ne voient le monde qu’à travers quelques règles et spécialités), ou celle des renards (généralistes qui à l’inverse refusent les schémas monographiques et les idées simples) ? Si la domination des hérissons, selon l’auteur, semble forte dans le monde anglo-saxon, il se pourrait bien que les renards l’emportent en France (selon nous…). Pourquoi ce besoin d’anticiper l’avenir ? A cause des tensions internationales qui inquiètent et exigent de savoir comment s’y préparer ? Parce que le modèle économique libéral y pousse ? Et avec quels instruments ? Simulations, indicateurs ou « rapports d’experts » (le Global Trends  de la CIA est épinglé ici) ne sont jamais neutres, et construisent en partie, par leurs présupposés ou objectifs initiaux, les conclusions à venir. Ils ont leurs vedettes du moment et leurs modes (comme le « What if ? » de l‘histoire contrefactuelle, ou « que se serait-il passé si… ? [si l’histoire avait évolué autrement] ». ils ont leurs hantises : la linéarité (demain sera-t-il le prolongement d’aujourd’hui et donc d’hier ?), le couple rupture / continuité (assistons-nous à une rupture systémique ?), la spécificité d’une aire culturelle (cette région peut-elle s’analyser selon des lois internationales générales, ou dois-je avoir recours à ses seuls spécialistes ?), le risque pays (que risqué-je en y investissant ?), le développement (est-il économiquement porteur d’y investir encore ?), etc.

Les oracles ont aussi leur bilan, sur quelques grands tournants de l’histoire que presque personne, malgré les moyens déployés, n’avait su annoncer. La chute de l’URSS en constitue évidemment un exemple célèbre (p.108 et sqq.), dont Karl Deutsch avait été l’un des rares à déceler les signaux (Karl Deutsch, "Cracks in the Monolith: Possibilities and Patterns of Disintegration in Totalitarian Systems," in C.J. Friedrich, Totalitarianism, Harvard University Press, 1954). A partir de cette fin surprise de la guerre froide, l’auteur revient sur la sociologie du débat universitaire, sur la difficulté qu’il y a à exprimer publiquement la croyance en une rupture quand bien même on la voit venir, la difficulté à « oser se tromper », et à défier le « ralliement au pari de la majorité » (p.129). Si le cas soviétique montre la difficulté des généralistes des relations internationales à penser le changement de système, l’évolution du monde arabe illustre la difficulté des area studies à innover conceptuellement (R. Khalidi y avait annoncé en 1985 la fin des dictatures et en tout cas le sursis des élites, d’ici à dix ans). Le cas chinois, obsessionnel aujourd’hui et qui mobilise une grande partie des ressources investies dans les oracles modernes, souligne l’omniprésence, chez les décideurs, de la question de la confiance : « peut-on leur faire confiance ? ». la même question se posait sur Gorbatchev dans les années 1985. Dans ce marché de l’oracle, les think tanks fascinent. A. Colonomos en fait, là aussi, une sociologie passionnante, chiffres, cartes, données à l’appui, dans l’un des meilleurs passages de ce livre. Contrairement aux idées reçues qui peuvent circuler à cet égard en Europe, le think tank américain n’est pas cette structure souple, récente, moderne et adaptable : il est bien davantage marqué par la permanence (les plus grands think tanks américains sont nés dans la première moitié du XXe siècle et les nouveaux venus sont peu nombreux dans ce cercle fermé). Les think tankistes sont généralement des mâles baby-boomers (donc déjà âgés), issus des grandes universités proches de Washington, délivrant des analyses au nom du patriotisme et articulées autour de l’idée d’intérêt national.

plusieurs questions importantes ressortent de la lecture de ce livre. On peut d’abord se demander si les success stories  existent : des grands événements improbables ont-ils déjà été annoncés par des experts, et ceux-ci ont-ils été écoutés ? A. Colonomos évoque Peter Singer (Brookings Institution) dont  la thèse doctorale annonçait une tendance à la privatisation des armées. On pourrait aussi songer, en France, à Gilles Kepel luttant contre le scepticisme de l’université pour entamer finalement, grâce à Rémy Leveau, une thèse sur le mouvement islamiste égyptien qui assassinera Anouar el-Sadate quelques mois plus tard (thèse qui donnera l’ouvrage Le prophète et le Pharaon en 1984). Mais ont-ils été entendus en leur temps, ont-ils changé la politique menée ? on peut également s’étonner du fossé qui existe souvent entre d’une part l’exigence d’utilité sociale adressée à l’expert (« à quoi servez-vous si vous n’êtes pas capable de me dire avec précision ce qui arrivera ? »), et d’autre part la difficulté des commanditaires à organiser les canaux d’exploitation des expertises ainsi livrées : qui prend le temps de lire ou faire lire des travaux épais, qui prend le risque de consacrer un service à la lecture des travaux qui pourraient être utiles, ou d’aller à la rencontre de leurs auteurs ? La question centrale, toutefois, est posée par Ariel Colonomos lui-même en fin d’ouvrage : que faire, lorsqu’on l’entrevoit, pour éviter ce futur qui s’annonce, dans un monde où la préférence va à l’inaction, et où la prévision audacieuse se heurte à une régulation par la réputation ?

vendredi 18 juillet 2014

Y.H. Zoubir, L. Dris-Aït-Hamadouche, Global Security Watch – The Maghreb



Y.H. Zoubir, L. Dris-Aït-Hamadouche, Global Security Watch – The Maghreb, Praeger, Santa Barbara, 2013

North Africa remains much less studied (in the academic field) than the eastern part of the Middle-East (Egypt, Levant, Near East and the Gulf). This recent issue of the Global Security Watch series (see also former issues on Pakistan, Syria, Lebanon or Jordan) provides us with a timely and relevant introduction to the Maghreb (plus valuable bibliographies).

Starting with internal security dimensions, then addressing the collective security mechanisms (or their absence), the book depicts a region ridden with instability. The Moroccan-Algerian row over Western Sahara, the Libyan conundrum (under Qadhafi then because of his demise), and an increasing link with Sahel and Nigerian security challenges, undermine regional structures. Algeria’s complex game between Morocco and Libya, Morocco’s strong alliance with the U.S. and France, Tunisia’s efforts to survive in a troubled neighbourhood, the new presence of China, the ongoing presence of Russia (especially in Algeria), all account for new foreign policy puzzles. The encounter between transnational actors (such as AQIM, Boko Haram, or, in a different category, the Tuaregs) and national security forces (with much different traditions and relations to society, as chapter 1 by Cherif Driss remarkably illustrates), is also a key parameter to the future of the region.

A french reader might be surprised that France’s role is barely mentioned here. After decades of political presence in the Maghreb, a recent intervention in Mali (ongoing since 2013), and a newly reorganized military presence in West Africa, it might have deserved more. The book’s objective, though, was clearly to address the dynamics among Maghreb’s local actors. For they – and no one else – are the key to understand the great North African game.

mercredi 9 juillet 2014

Ch. Balssa, L’Australie et les relations internationales


Ch. Balssa, L’Australie et les relations internationales, Editions du Cygne, Paris, 2014

 

A signaler, ce petit livre qui récapitule l’équation stratégique australienne à l’heure d’un nouveau Livre Blanc (2013). Réinvention des liens avec les Etats-Unis à l’épreuve de l’avancée chinoise, correction d’une image d’arrogance (et d’une histoire pour le moins difficile avec les minorités indigènes), réinvestissement dans cette vaste zone insulaire qu’est le Pacifique Sud (comme lors de l’opération RAMSI sur les îles Salomon en 2003), crainte d’être pris dans un bras de fer sino-américain, une armée encore réduite (59.000 hommes en 2013), un effort pour renforcer les liens avec le Japon, l’Indonésie et l’Inde : tels sont quelques uns des paramètres de la posture stratégique du géant d’Océanie. Classée comme une puissance moyenne dans les typologies anglo-saxonnes, l’Australie, avec le Canada et quelques autres, fait partie de ces « émergents occidentaux » sur lesquels comptent de plus en plus les Etats-Unis, et desquels se rapproche la France (notamment par un partenariat stratégique en 2012).

 

mardi 17 juin 2014

Avenir de la mémoire


Avenir de la mémoire

Editorial de la Lettre de l'IRSEM n°4-2014




En ces temps de commémorations importantes, et structurantes pour la société qui est la nôtre, interrogeons le statut politique et social de la mémoire, ainsi que son avenir. Concept fort mobilisé dans les politiques d'Etat, mais réputé en sciences sociales pour sa complexité et ses pièges, la mémoire est d’autant plus mouvante qu’elle s’examine aux confins d’autres notions, comme l’identité, l’histoire, la culture, l’éducation… La mémoire a-t-elle des fonctions ? Comment se fabrique-t-elle et s’entretient-elle ? Comporte-t-elle des dangers ? Comment la réinventer demain ?

Des fonctions, la mémoire en a assurément, et les auteurs sont légion à s’y être penchés (A. HOUZIAUX, La mémoire pour quoi faire ?, P. RICOEUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, M. HALBWACHS, Les cadres sociaux de la mémoire, Y. DELOYE, Sociologie historique du politique…). Ciment national, armature de socialisation, raison d’un vivre ensemble, la mémoire est à la fois un agrégat de souvenirs individuels et collectifs vécus, pour les uns, la représentation transmise d’un passé non vécu, pour d’autres. Elle fait revivre, par le souvenir direct ou le témoignage, des moments forts qu’elle sacralise à l’occasion pour en faire des points de repère collectifs, dont la lecture peut d’ailleurs varier avec le temps (comme la « Grande guerre patriotique » en URSS puis en Russie). Elle permet à cet égard de rassembler, de respecter, de se situer. Rassembler d’abord, en permettant à des individus qui ne se rencontreront jamais physiquement, de faire communauté autour de ces points de repères (B. ANDERSON, Imagined Communities). Presque toutes les familles françaises ont été touchées par la Grande guerre : elles savent avoir cela en commun, même si elles n’en parleront jamais toutes ensemble. Respecter, ensuite, en rappelant ce qu’a signifié pour d‘autres avant nous, parfois venus d’ailleurs, le prix de la liberté et de la démocratie que l’on goûte aujourd’hui. La célébration du débarquement du 6 juin 1944, des soldats qui l’ont réalisé, des concepteurs qui l’ont pensé, des résistants qui l’ont préparé à leur échelle et dans les conditions que l’on sait, participe de cet apprentissage nécessaire du respect. Se situer ensuite, car les peuples ont des histoires communes qu’ils ont appris à maintenir (pour les Alliés américains, britanniques et français), ou à surmonter (avec nos voisins allemands). Dans les deux cas, le travail commun de mémoire est gagnant : se rappeler ce qui nous a unis, savoir ce que nous avons su dépasser pour vivre désormais ensemble, façonne chaque jour l’identité.

Cette mémoire ne tombe pas de nulle part. Elle s’entretient et fait l’objet de politiques publiques. Par les commémorations (O. IHL, La fête républicaine), par la production d’un discours (M-Cl. LAVABRE, « de la notion de mémoire à la production de mémoires collectives »), ou d’une éducation (L. de COCK, E. PICARD, La fabrique scolaire de l’Histoire), elle se diffuse. Elle s’écrit, surtout, et s’élabore : qui la fabrique, et a-t-elle des arrière-pensées ? Le débat sur l’écriture de l’histoire comme paramètre de la mémoire est connu (P. VEYNE, Comment on écrit l’Histoire, M. FERRO, Comment on raconte l’histoire aux enfants), et mène à la question de l’usage politique du passé  (F. HARTOG, J. REVEL, Les usages politiques du passé). On glisse alors vers les pièges de la mémoire, à ne jamais sous-estimer. Le premier d’entre eux est celui de l’occultation, qui transforme les pages peu glorieuses en tabous, puis en abcès de fixation. La mémoire est alors « empêchée », ce qui – les psychanalystes le savent – finit toujours mal. Dans la mémoire de guerre, éviter ces zones d’ombre est chose particulièrement difficile, et le rôle des historiens dans les démocraties n’en est que plus fondamental. Le deuxième piège est celui de la division, ou « l’Histoire comme champ de bataille » (E. TRAVERSO), lorsque la mémoire se fait plurielle, s’écrit dans le divorce, chacun de son côté, parfois au sein d’une même nation. C’est là tout le défi de la problématique mémoire et réconciliation, pour les sociétés convalescentes, du Cambodge à l'Afrique du Sud, des Balkans à l’ancien bloc de l’Est en passant par les anciennes dictatures sud-américaines, lorsque la mémoire, par une douleur trop forte, ne rassemble plus. Lorsqu’elle n’est plus partagée. Enfin, la manipulation de la mémoire reste d’actualité, plusieurs décennies après les grandes époques de la propagande. Manipulation par invention d’un passé qui ne fut jamais celui que l’on veut imposer aux esprits. Manipulation par exhumation, par résurgence, des pages douloureuses destinées à raviver des plaies dans une entreprise de violence à venir (à l’image de Slobodan Milosevic remettant au goût du jour après 1989, et à l’occasion de son 600e anniversaire, la Bataille du Champ des Merles au Kosovo, en même temps que l’ennemi « turc »). Manipulation sur les origines, et donc sur l’appartenance des lieux, des territoires ou des symboles (« cela nous a appartenu, donc cela nous appartient » : l’affaire de Crimée nous le rappelle aujourd’hui).

Quand bien même la vigilance contre ces dangers, en démocratie, serait intacte, à quoi donc doit servir la mémoire ? Pourquoi se souvenir ? D’abord pour assumer son histoire : la guerre en fait presque toujours partie, elle ne fut pas toujours juste ni intégralement héroïque, elle le fut aussi néanmoins, et rares sont les Etats à échapper à cette règle. Le reconnaître, l’examiner, permet ensuite de comprendre, et c’est là un deuxième objectif. Comprendre la sociologie de l’héroïsme et le pourquoi du non-héroïsme, comprendre ce que furent les comportements en temps de guerre, aide notablement à construire la paix. Enfin, la mémoire permet de se projeter, au nom d’une continuité et des acquis parfois chèrement payés : ni la frénésie de l’avenir dans l’ignorance du passé, ni l’obsession du passé (qui peut signifier celle du déclin) sans nouveau grand dessein, sans projet cohérent, ne sont bonnes conseillères d’une nation.

Si ces considérations ne sont pas nouvelles, l’acte de mémoire connaît aujourd’hui un triple défi, de nature à modifier sa signification comme ses modalités. Le premier défi consistera bientôt à devoir se souvenir sans les acteurs, c'est-à-dire sans les vétérans. Passer de la mémoire vécue à la mémoire transmise, comme on le voit déjà pour la Grande guerre après la disparition du dernier Poilu, change naturellement les mécanismes de la mémoire et de son entretien. Car le devoir de mémoire consiste certes toujours, au fil de ce processus, à rendre hommage à des hommes, mais de plus en plus aussi à célébrer des valeurs. Les valeurs en démocratie étant celles de la paix, survient un autre défi : commémorer pour prévenir, et non plus pour célébrer. Prévenir de nouvelles tensions avec l’autre plutôt que lui rappeler sa défaite. Se réjouir de la paix consolidée plutôt que de se satisfaire de la victoire passée. Insister sur le partage de la victoire (par exemple avec ceux qui, en Allemagne, ont résisté au nazisme), plutôt que de capitaliser sur elle, en termes de « réparations » hier, ou de « rang » aujourd’hui. Cela implique, on l’imagine, un travail important sur soi et sur ce qui fut pendant longtemps l’essence du patriotisme. Enfin, il faut imaginer ce qui sera – ce qui est déjà – la commémoration, la mémoire, à l’heure des nouvelles communications (M. CREPON, « La mémoire des guerres. A propos de la modernisation des commémorations », J. GARDE-HANSEN et al., Save as… Digital Memories). Dans son travail de thèse sur Les représentations du passé soviétique dans la Russie actuelle (Paris II, sous la direction de J. CHEVALLIER, 2014), Elena MORENKOVA attire notre attention sur l’individualisation croissante de la mémoire à l’heure du numérique. La 'commémoration en ligne', prévient-elle à partir de l’étude de cas russe, annonce une mémoire davantage familiale que nationale. A l’évidence, et même si les manifestations de ce phénomène ne seront pas les mêmes partout, il importe de se préparer aux nouveaux vecteurs de la mémoire, aux nouveaux instruments du souvenir, aux nouvelles quêtes personnelles de la commémoration.

jeudi 8 mai 2014

Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle





Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, Paris, 2014
Retrouvez les autres notes lectures dans la Lettre de l'IRSEM

Christian Malis nous livre ici un essai de stratégie future, en s’efforçant de tenir compte de ce que seront les paramètres de la sécurité, de la défense et de la guerre dans un proche avenir. Parmi les temps forts de ce travail, on note le chapitre 4 sur un « troisième âge nucléaire », qui propose plusieurs scénarios pour la dissuasion : 1- la peu probable disparition totale des armes atomiques, 2- le triomphe souhaitable du principe de l’interdiction (ou la dissuasion défensive s’interdisant toute action contre-force), 3- une relance de la course au nucléaire entre grands accompagnée de prolifération chez les puissances régionales, enfin 4- le choc que constituerait l’usage de la bombe dans un conflit qui aurait dégénéré (par exemple entre Inde et Pakistan). Dans tous les cas de figure, Christian Malis estime que le nucléaire cessera d’être le grand régulateur des rapports de force internationaux, ce qu’il fut depuis 1945.

Parfois aux confins de la science-fiction, l’ouvrage insiste également sur les nouveaux acteurs stratégiques, les nouveaux espaces de leurs confrontations, et le nouvel « amont » technostratégique de leur développement. Nouveaux acteurs non pas au sens des relations internationales traditionnelles (les ONG, les mafias, médias, entreprises multinationales, entrepreneurs religieux ou de violence…), mais au sens du soldat numérisé et hyper-connecté, du robot militaire (comme le drone), des forces spéciales, du mercenaire, du cyber-guerrier, cyber-activiste, cyber-terroriste ou cyber criminel. Des enfants soldats aussi, réalité à laquelle nous nous trouvons déjà confrontés. Les nouveaux champs de bataille sont, eux aussi, déjà connus : le cyberespace, d’accès très bon marché, et l’espace tout court, à l’inverse très onéreux. Enfin, un chapitre sur la techno-stratégie vient rappeler ce qu’une armée moderne doit au soutien logistique d’une part, à la R&D d’autre part. De ce point de vue, l’efficacité française au Mali fut celle non pas de quelque 4.000 hommes sur le terrain, mais d’une « armée de 400.000 hommes », personnels de l’industrie de défense compris.

L’ouvrage est l’occasion de nombreux rappels ou hypothèses utiles par les temps actuels. Aux frontières d’un empire, la sécurité n’est pas totale tant qu’on n’a pas assujetti les puissances voisines (p.17). Dans le monde qui vient, trois types de tensions stratégiques dominent : les rivalités pour les espaces régionaux, la compétition pour le contrôle des ressources naturelles, et les confrontations identitaires (p.63). De la même manière coexisteraient trois mondes stratégiques : un monde néo-westphalien où l’équilibre des puissances reste de mise (comme en Asie), un monde post-westphalien où la guerre n’est plus une perspective acceptable (dans le monde occidental), enfin un monde pré-westphalien où la désintégration de l'Etat entraîne le chaos (Moyen-Orient, Afrique).

Au final, l’ouvrage est critique à l’égard des choix stratégiques retenus en Europe, parfois souverainiste dans son bilan de l'Europe de la défense et de la dépendance dans laquelle celle-ci est entrée vis-à-vis des Etats-Unis, et se veut force de proposition dans sa conclusion, tout en appelant, exemples à l’appui, à une refonte de la pensée stratégique : « combien de livres de stratégie sont encore écrits comme à l’époque de Napoléon », s’interroge Christian Malis (p.183), non sans quelque vérité.

Frédéric Charillon


Logiques impériales



Logiques impériales

(éditorial de la Lettre de l'IRSEM n°3-2014)

Les relations internationales sont-elles entrées dans une phase post-westphalienne ? La question se pose notamment au regard du comportement de certains Etats, comme la Chine et la Russie, semblant se détacher du jeu de coopération globale rêvé par les libéraux depuis la fin de la guerre froide, pour se replier vers des rapports de forces concernant d’abord leur voisinage direct. Ces comportements relèvent-ils véritablement, comme on le répète à l’envi dans le débat public, d’un retour à des logiques de « jeux d’échec » ou de jeux à somme nulle, identiques aux habitus bipolaires de la guerre froide ? Nous explorerons une autre hypothèse ici, qui nous semble plus pertinente : celle d’un retour aux logiques impériales, cette fois au sens traditionnel du terme, et non plus au sens étendu d’un « empire américain », ni même d’un « impérialisme colonial ». Quelles seraient les caractéristiques d’un tel retour à la logique impériale d’action extérieure, et quelles en seraient les conséquences stratégiques ?

La littérature académique sur la notion d’empire est vaste (pour une revue des travaux les plus classiques, voir M.W. Doyle, Empires, Cornell University Press, 1986). Il en ressort plusieurs points. En premier lieu cette littérature nous rappelle que l’empire est une relation qui peut être formelle ou informelle entre un centre dominant et une périphérie subordonnée, laquelle peut s’exercer soit par la force, soit par la collaboration, soit par la dépendance sociale, économique ou culturelle (D. Battistella, P. Vennesson et al., Dictionnaires des relations internationales, Dalloz, 2012). Ensuite, plusieurs facteurs favorisent l’établissement d’un lien de type impérial : la volonté expansionniste des dirigeants de l’entité centrale, l’attitude favorable d’une partie de la périphérie à un lien de dépendance vis-à-vis du centre, l’inégale répartition de la puissance entre le centre et la périphérie. Enfin, l’existence d’un lien de type impérial génère auprès des acteurs politiques des mythes ou des croyances propres (J. Snyder, Myths of Empire, Cornell University Press, 1991). Bien plus qu’un Prince moderne situé dans une logique de souveraineté nationale, l’Empereur est par exemple prompt à croire à la théorie des dominos (les gains ou pertes de territoires sont cumulatifs, et la perte d’un élément est d’autant plus grave qu’elle entraînera d’autres séries) ; ce même empereur est également plus perméable à l’idée que la meilleure des défenses c’est l’attaque, sensible qu’il est, encore une fois, à la dimension territoriale et donc à l’encerclement possible ; enfin, l’Empereur a tendance à surestimer sa capacité de dissuasion et la faiblesse de son adversaire (Snyder mentionne à cet égard Mao et le « tigre de papier » américain).

A la lecture de ces quelques rappels, comment ne pas songer à l’attitude russe en Ukraine, ou à l’attitude chinoise en Mer de Chine Méridionale ? La prise au sérieux de cette hypothèse impériale se trouve renforcée par les discours récents des acteurs eux-mêmes – voir le discours de Vladimir Poutine du 18 mars 2014, et le Laboratoire de l’IRSEM n°22, E. Morenkova, Les principes fondamentaux de la pensée stratégique russe). Concrètement, quelles leçons en tirer ? En premier lieu, il importe de décrypter convenablement les attitudes internationales dérivées de ces logiques impériales. Elles ne constituent, on l’a dit, ni un retour à la logique de jeu à somme nulle, ni à la grammaire de la guerre froide, mais se situent davantage sur le plan de la reconnaissance, aux frontières comme dans le reste du monde, d’un lien de subordination. Il s’agit davantage de faire reconnaître des aires culturelles aux leaders naturels (le « monde russe », le « monde chinois », mais aussi peut-être ailleurs, demain, le « monde indien », turc ou d’autres), que de s’emparer d’une case de l’échiquier. Dans le langage international moderne, la combinaison conceptuelle qui s’approcherait le plus de cette logique serait celle de la sphère d’influence entraînant un processus de finlandisation (le voisin peut rester indépendant, à condition que son action extérieure n’aille pas à l’encontre de mes intérêts). C’est le sens semble-t-il de la crispation russe face au basculement de Maïdan. C’est peut-être le sens également de l’attitude chinoise face aux Etats de l’ASEAN, qualifiés par Pékin de « petits pays » en 2010, « tandis que la chine est un grand pays ». ceci n’excuse rien par ailleurs, mais doit être pris en compte pour mieux comprendre les logiques à l’œuvre et éviter les misperceptions (R.Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton University Press, 1976).

Ensuite, il faut intégrer dans l’analyse les sociétés périphérique qui font l’objet de cette logique impériale, et qui expriment, au moins au sein de certains cercles, un « appel d’Empire » (Gh. Salamé, Appels d’Empire. Ingérences et résistances à l'âge de la mondialisation, Fayard, 1996). La volonté de reconnaissance du centre répond à une demande de subordination de la périphérie, et même s’appuie sur elle. Les russophones d’Ukraine orientale le confirment, tout comme la prudence d’une partie des dirigeants et sociétés de l’ASEAN qui se refusent à avoir à choisir entre Pékin et Washington.

Tenir compte de ces éléments revient à accepter que l’approche politique restée sur le rêve d’un « brave nouveau monde » ou de l’égalité souveraine, n’est pas partagée ailleurs. Cela revient à admettre également que ceux qui ne la partagent pas n’en sont pas pour autant les partisans d’un retour au seul cadre de référence encore en mémoire en Europe, à savoir celui de la guerre froide. Il s’agirait plutôt, si cette hypothèse est la bonne, d’une réappropriation plus profonde encore de logiques aujourd’hui considérées comme salvatrices, et consubstantielles d’une identité dont il n’aurait jamais fallu, aux yeux des décideurs concernés, s’éloigner : les logiques d’Empire, avec leurs ressorts politiques, culturels et stratégiques si particuliers. Les intégrer dans l’analyse ne doit en rien autoriser la transgression du droit international, mais les négliger risque de nous aveugler sur les dynamiques à l’œuvre.