dimanche 10 janvier 2016

X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française



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X. Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française. De Sarkozy à Hollande, L’Archipel, Paris, 2015

Paru dans le dernier numéro de la regrettée revue Alternatives Internationales.
Merci à toute l'équipe pour ces années de lecture partagée. FCh
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Dans un récit complet, Xavier Panon (RMC, BFM, La Montagne...) nous offre un bon livre de journaliste sur la politique étrangère de la France de 2007 à 2015, soit sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, et la première partie du mandat de François Hollande. Il s’inscrit là dans une veine (Albert du Roy, Hubert Coudurier...) utile pour qui souhaite garder une mémoire des bilans présidentiels globaux de l’action extérieure.

L’ouvrage comprend quatre parties, qui reprennent d’abord l’affrontement de style entre les sixième et septième chefs d’Etat de la Ve République, puis les conflits dans lesquels la France s’est trouvée engagée (Géorgie, Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan, Irak-Syrie, Mali, Centrafrique), les questions européennes, enfin les grands dossiers géographiques bilatéraux (Etats-Unis, Russie, Chine, Japon, Inde, monde arabe, Golfe, Israël, Iran, Afrique).

L’originalité vient naturellement de la comparaison Sarkozy - Hollande, dont il ressort certes les oppositions (alimentées par les témoignages nombreux des conseillers respectifs), mais également les continuités, qui datent même d’époques antérieures (Nicolas Sarkozy avait déjà entamé une relation de proximité avec l’Arabie depuis novembre 2009 ; Jacques Chirac, comme Premier ministre en 1974 puis comme Président en 1995, s’était déjà considérablement rapproché du Qatar). Le mélange de rappel des situations géopolitiques dossier par dossier, et d’anecdotes sur la politique conduite par la France, donne un résultat parfois déroutant par son aspect fragmenté, mais qui au final retranscrit bien cette ambiance décousue, dictée par les changements de priorités incessants au fil de l’actualité internationale, qui caractérise la pratique de la politique étrangère au XXIe siècle.

L’accès de X. Panon aux principaux acteurs de cette politique (conseillers majeurs, plusieurs ministres, François Hollande lui-même) a bien entendu son revers : en choisissant de retranscrire les informations données par les auteurs de la politique ainsi chroniquée, la critique, même le recul, deviennent plus difficiles. Ils ne sont pas absents toutefois, et plusieurs incohérences ou valses-hésitation, de chacune des deux équipes au pouvoir, sont soulignées. Cette proximité des acteurs a par ailleurs le mérite de faire vivre la diplomatie française en chair et en os, mettant en lumière le travail difficile des équipes (comme J-D. Levitte sous Sarkozy, Romain Nadal sous Hollande), et des ambassadeurs (François Gouyette alors en Libye, ou bien d’autres encore).

On peut - toujours - plaider pour plus de synthèse, plus de transversalité, plus de décryptage, regretter que certains dossiers ne soient pas davantage approfondis (L’OTAN, l’Afrique...). Mais l’ouvrage se lit comme un roman, l’enquête est minutieuse, et la fresque de la politique étrangère de ce début de XXIe siècle est réussie.
F. Charillon

dimanche 6 décembre 2015

Après le 13 novembre : ne pas laisser l’émotion aveugler la vision stratégique

















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Paru dans Ouest-France du 2-12-2015


Les attaques subies par la France ce 13 novembre dernier ont suscité une émotion légitime, et appellent des réponses fortes. Pour autant, elles n’invalident pas un certain nombre d’analyses stratégiques établies préalablement, qu’il serait dangereux de renier précipitamment.
En premier lieu, si la politique étrangère de la France doit incontestablement s’adapter à une nouvelle donne, le lien entre cette politique-là et les attentats reste à démontrer. On peut, on doit, évoquer les risques inhérents à l’interventionnisme militaire de la France dans les dernières années (du Mali à la Syrie), ou sa relation avec plusieurs Etats du Golfe. Mais on doit aussi reconnaître que d’autres Etats européens comme l’Allemagne ou la Belgique sont également menacés aujourd’hui, alors qu’ils affichent des postures internationales fort différentes.
Ensuite, le phénomène « Etat islamique » (comme le phénomène jihadiste en général) est d’une grande complexité, et une solution uniquement militaire à cette question n’existe pas, pas plus qu’une perspective de victoire à court terme. La France, comme les Etats-Unis et d’autres, ont jugé non-souhaitable d’envoyer des troupes au sol en Syrie : le terrain syrien ne s’est pas subitement modifié dans la nuit du 13 novembre.
le régime de Damas, appuyé par Moscou qui l’a sauvé à plusieurs reprises, a été jugé responsable du désastre syrien autant que Daech. Que l’avenir de son chef importe moins à l’heure actuelle, cela est sans doute vrai. Que la Russie modifie son comportement, cible enfin l'Etat islamique davantage que les autres groupes d’opposition syriens, pour se réinsérer dans un dialogue stratégique avec l’Occident après son coûteux isolement ukrainien, voilà qui ouvre quelques pistes. Qu’il faille, pour une politique étrangère sérieuse, parler avec tous les acteurs qui comptent, c’est une évidence : on sait ce que coûte la posture néo-conservatrice consistant à ne dialoguer qu’avec ceux qui nous plaisent. Pour autant, le passif de Bachar al-Assad d’une part, l’agenda politique de Vladimir Poutine de l’autre, restent probablement incompatibles avec la vision française, au-delà de quelques opportunités tactiques.
Enfin et surtout, la France se veut une puissance de proposition, capable d’élargir le champ de vision stratégique. Au-delà de l’émotion du moment, c’est bien à cela qu’il faut procéder. Proposer une vision inclusive des maux du Proche-Orient et des déséquilibres sécuritaires internationaux, ne pas réduire les enjeux à l’avenir d’un seul régime, ne pas remplacer la finesse d’analyse par quelques slogans, ne pas oublier que la France n’est pas seule à être touchée par le terrorisme, et que le soutien international dont elle a bénéficié ne doit pas se transformer en « deux poids deux mesures » par relativisation des maux des autres, sont autant d’impératifs en ces temps d’épreuve, pour éviter de nouvelles étranges défaites.

dimanche 29 novembre 2015

Penser la guerre

Collectif - Paru dans le Le Monde.fr | 27.11.2015 à 16h06

En réaction aux attaques terroristes de Daech, le président du CNRS a récemment appelé à « comprendre dans le détail et avec toute la profondeur nécessaire les phénomènes qui sont à l’œuvre aujourd’hui ». C’est une ambition forte et nécessaire. Il faut désormais s’en donner les moyens.
Une nouvelle génération de chercheurs
Au cours des dernières années, la France s’est dotée d’une nouvelle génération d’universitaires spécialistes des questions stratégiques et de défense : ils étudient les conflits armés comme les pensées et doctrines, les politiques et les phénomènes internationaux qui s’y rattachent. Des soutiens financiers leur ont été accordés par les pouvoirs publics, notamment par le ministère de la défense et l’Institut des hautes études de défense nationale qui dépend du Premier Ministre. Des organismes ont été créés, à l’image de l’Institut de Recherches Stratégiques de l’Ecole militaire (IRSEM) et une association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES) a vu le jour pour tenter de structurer ce champ d’études encore peu implanté en France.
De telles évolutions étaient urgentes : le paysage stratégique international est de plus en plus complexe et la sécurité du territoire national est soumise à des pressions internes et externes, comme le rappelle tragiquement la série d’attentats qu’a connu notre pays en 2015. Le voisinage européen est le théâtre de guerres, nouvelles ou anciennes (Sahel, Proche-Orient, Ukraine), davantage d’acteurs non-étatiques émergent dans le paysage stratégique, les pratiques diplomatiques changent et les politiques étrangères et de défense sont redéfinies.

Une reconnaissance insuffisante

Malgré la centralité de ces enjeux, la reconnaissance institutionnelle et scientifique de l’analyse universitaire sur la guerre, en France, reste insuffisante si l’on compare avec d’autres pays. Au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux Etats-Unis, les études sur la guerre et la stratégie, et plus largement l’étude des relations internationales, disposent d’un véritable écho et bénéficient de la présence d’importants départements pluridisciplinaires au sein des universités. Rien de tel en France, où la recherche internationale et stratégique est encore marginalisée et fragmentée.
Elle est d’abord marginalisée au sein de l’institution universitaire où ces sujets ne disposent pas de la légitimité et de la crédibilité scientifiques dont elles bénéficient à l’étranger. Dans le débat public, la recherche universitaire est aussi marginalisée par des experts auto-proclamés qui offrent aux médias des réactions à chaud. Dans le monde de la décision, enfin, elle se heurte au manque de temps des acteurs pour toute lecture supérieure à trois pages, et à leur réticence à accepter une vision extérieure à la machine d’Etat. Conséquence de cette situation, les meilleurs éléments de la recherche stratégique française sont sollicités et recrutés à l’étranger plutôt qu’en France, ce qui constitue une perte sèche pour notre pays.

L’étude de la guerre, en France, est également fragmentée en plusieurs disciplines (histoire, droit, science politique, géographie, sociologie, etc.) alors que, par définition, le phénomène guerrier est un « fait social total » qui relie tous les domaines de l’action humaine : l’objet « guerre » suppose une approche globale et transversale. Par conséquent, une collaboration des différentes disciplines du savoir au sein d’un même département universitaire pourrait grandement faire progresser notre connaissance des conflits contemporains.

La nécessité des approches universitaires de la guerre

Qu’apporte une analyse scientifique, universitaire, des questions stratégiques ? Une combinaison rigoureuse d’innovation conceptuelle et de connaissance empirique, régulièrement évaluée comme telle par des pairs. La mise par écrit d’un travail de terrain approfondi, au contact d’acteurs ou de populations de statuts extrêmement variés. Une complémentarité avec les expertises étatiques, qui ne traitent pas les mêmes sources et sont contraintes par des logiques bureaucratiques ou politiques. Cet apport-là ne saurait être compensé par quelques tweets d’« experts », par les synthèses prudentes de quelques institutions privées, par des notes internes de quelques bureaux d’études, ni, à l’Université, par des approches qui rejettent la spécificité des phénomènes internationaux et stratégiques.
Peut-on se passer aujourd’hui en France d’une telle analyse, simplement par manque de temps de lecture, pour préserver des rapports de force au sein de disciplines académiques consacrées, ou pour ménager le statut et la susceptibilité de tel habitué des médias ou des couloirs ministériels ? Est-il raisonnable de se priver d’interlocuteurs nationaux compétents pour échanger avec les chercheurs étrangers ? De penser que des non spécialistes des questions internationales pourront être pris au sérieux par des spécialistes, bien réels eux, de ces questions, dans d’autres Etats ? De balayer d’un revers de main les auteurs d’ouvrages rigoureux sur des situations internationales qui menacent notre sécurité ?

Écouter ce que les chercheurs spécialistes des questions internationales et stratégiques ont à dire n’est plus un luxe mais une nécessité. Leur donner les moyens d’exister institutionnellement (à travers des recrutements, des départements universitaires, des associations scientifiques, des chaires, des centres de recherche ou des observatoires) et cesser d’affaiblir les relais déjà existants est devenu prioritaire.

Thierry Balzacq, professeur de science politique à l’université de Namur en Belgique ; Frédéric Charillon, professeur de science politique à l’université d’Auvergne ; Jean-Vincent Holeindre, professeur de science politique à l’université de Poitiers et président de l’AEGES ; Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, titulaire de la chaire d’études sur la guerre du Collège d’études mondiales (FMSH) ; Hugo Meijer, Lecturer en études de défense au King’s College London ; Alice Pannier, doctorante en relations internationales à Sciences Po ; Frédéric Ramel, professeur de science politique à Sciences Po ; Jean-Jacques Roche, professeur de science politique à l’université Paris-2 ; Olivier Schmitt, Associate Professor au Center for War Studies de l’université du Danemark du Sud.