dimanche 6 novembre 2011

Annuaires stratégiques français


Trois annuaires stratégiques français

-       -  B. Badie, D. Vidal, Nouveaux acteurs, nouvelle donne. L’état du monde 2012, La Découverte, Paris, 2011.

- P. Boniface (dir.), L’Année stratégique 2012. Analyse des enjeux internationaux, IRIS – Armand Colin, Paris, 2011. 

-  Th. De Montbrial, Ph. Moreau Defarges, Ramses 2012. Les Etats submergés ?, IFRI – DUNOD, Paris, 2011.



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Depuis plusieurs années, la rentrée universitaire française est marquée par la publication d’annuaires stratégiques de renom. Avec quelques autres (comme l’Annuaire français des relations internationales, que nous mentionnerons ultérieurement), trois d’entre eux sont devenus des classiques : l’Année stratégique publiée par l’IRIS chez Armand Colin, L’Etat du monde (éditions La Découverte) et le Rapport Ramsès publié par l’IFRI (Dunod). Ces deux derniers célèbrent même, en cette année 2011, leur 30e anniversaire (le rapport sur L’Année stratégique, quant à lui, a été créé en 1985). Leur formule a évolué depuis leur création, renouvelant les équipes éditoriales, intégrant de nouvelles plumes, s’adaptant, surtout, à l’ère d’internet en prolongeant la publication papier par des bases de données en ligne. Cette offre variée en matière d’analyse stratégique est réjouissante : elle témoigne de l’intérêt que suscitent, dans notre pays, les questions internationales, stratégiques et de défense.

Systématique et chiffrée, L’Année stratégique donne la priorité, région par région, pays par pays, aux données statistiques (et chronologiques) précédées d’un texte d’analyse, à la manière de ce qu’était la version papier de L’Etat du monde il y a quelques années. Le rapport Ramses est peut-être celui qui ressemble le plus à son cousin de référence, le Strategic Survey de l’IISS de Londres, dans sa volonté de passer en revue les grands ensembles géographiques après un premier exercice de synthèse, en s’appuyant par ailleurs sur un appareil cartographique toujours apprécié. L’Etat du monde, enfin, refait désormais sa table des matières chaque année pour présenter en une trentaine d’articles un panorama problématisé de l’année écoulée. Trois exercices complémentaires donc, à l’usage différencié : aide-mémoire pour le premier, synthèse pour le deuxième, essai engagé pour le troisième. A la tonalité différente aussi : délibérément pédagogique (L’Année stratégique), géopolitique (Ramses), ou sociologique (L’Etat du monde). Tous insistent cette année, avec des mots différents, sur la revanche des sociétés, au point de poser, comme le fait le Ramses en sous-titre, la question de « l'Etat submergé ». Submergé par la profusion d’acteurs et de défis, qui remettent en cause la capacité du système à répondre aux inputs. Par souci de balayer l’ensemble du spectre, les deux premiers (Année stratégique et Ramses) se contraignent davantage à la figure imposée (géographique ou thématique), qu’ils renouvellent avec talent. L’Etat du monde se risque davantage à la figure libre, au thème iconoclaste (voir l’article sur « la médiocrité du personnel politique occidental ») ou à la dimension moins internationale (Guy Hermet sur « l’illusion électorale »).

Ces trois exercices ont en commun de s’être convertis à l’analyse microsociale, donc à l’approche de l'international et du stratégique par le bas. Par conviction de longue date, peut-on ajouter, pour les auteurs de l’Année stratégique (voir entre autres les articles « D’Abbottabad à Fukushima, de Chistchurch à Yeonpyeong. L’Asie dans tous ses états », et   « De la colère au soulèvement »), et sans doute plus encore pour ceux de L’état du monde : Bertrand Badie nous avait averti du Retournement du monde dès 1992, il confirme vingt ans plus tard - et les faits avec lui - que « le social défie le politique et fait trembler l’international ». L’action des Etats est pourtant loin d’être absente de ces ouvrages (on relira entre autres « Le jeu de l’Iran en Irak et en Afghanistan », par P-J. Luizard dans L’état du monde, « Etats-Unis : un retour à la grande guerre sous contrainte budgétaire », par C. Brustlein, ou « « Israël et la révolte arabe : la politique du déni », par D. bauchard, dans le Ramses, « Les occidentaux à l’épreuve des crises », par J-P. Maulny dans L’Année stratégique). Et si L’état du monde, contrairement à ses deux voisins, ne consacre pas explicitement de rubrique aux enjeux militaires et de défense, préférant souligner la contrainte que constitue sur eux le nouveaux contexte sociologique mondial, la question transparaît néanmoins régulièrement (voir Ph. Golub, « Les Etats-Unis au Moyen-Orient : un géant impuissant ? »).

Il ressort au final de ces trois annuaires la consécration d’une scène mondiale incroyablement plurielle. Des employés du secteur textile au Bangladesh jusqu’aux « acteurs récalcitrants » - comme les FARC de Colombie ou le mouvement islamiste armé  Boko Haram au Nigéria -, en passant naturellement par les foules des printemps arabes ou les animateurs de Wikileaks, combien d’acteurs sont en mesure, aujourd’hui, de peser directement ou indirectement sur les rapports de force stratégiques, jadis analysés sous le seul angle de la bataille rangée interétatique ? Le passage en revue de cette profusion, au fil des pages, donne le vertige mais de façon salutaire. Plutôt que de s’arrêter à une analyse convenue des réseaux sociaux en Tunisie et en Egypte (le risque existait…), le spectre a été élargi par chacun des trois ouvrages, chacun à sa manière, chacun avec son engagement et ses hypothèses propres. A nous d’en tirer les leçons.

Frédéric Charillon

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