samedi 15 juin 2013

La politique étrangère de la France : changements de siècle



La politique étrangère de la France : changements de siècle

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En 1914, à la tête d’un empire colonial représentant plus de 10% des territoires immergés, la France comptait 10 ambassades et 32 légations. Un siècle plus tard, dotée de l’arme atomique et membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, elle en compte 162, pour une puissance que le débat public relègue pourtant à une gloire passée. Entre deux mythes – celui d’une France éternelle et celui d’un déclin inexorable –, il n’est jamais aisé de tirer le bilan d’un siècle de politique étrangère. Permettons-nous un constat simple : sans jamais plus aspirer à retrouver les fastes ni la fureur d’un Louis XIV ou d’un Napoléon, et en dépit d’épisodes qui auraient pu lui être fatals, la France s’est maintenue dans le rang des grands acteurs politiques mondiaux. Son instrument d’action extérieure, en dépit d’importantes critiques internes, reste reconnu par ses principaux alliés, qu’ils soient admiratifs ou agacés. En ce début de XXIe siècle pourtant, l’impression domine que la France, une fois de plus mais plus que jamais, devra faire preuve d’imagination et savoir se réinventer pour maintenir son rang. Son « rang », justement : un objectif de politique étrangère tellement français…

La France dans un monde post-européen


Le « long » XIXe siècle (1815-1914) fut déchirant. commencé avec la défaite Napoléonienne de 1815, il finit par la déclaration de guerre de 1914. Entretemps, après la défaite de Sedan en 1870, la France amputée de l’Alsace-Lorraine avait rêvé secrètement de revanche face à l'Allemagne tout en s’adonnant à de nouvelles conquêtes coloniales, diversion habilement encouragée par Bismarck. plusieurs fois sauvée par d’adroits diplomates, dont Talleyrand, elle connut tour à tour, entre plusieurs changements de régimes et quelques révolutions, la conquête puis la chute (avec Napoléon), la remontée en puissance puis l’humiliation (avec Napoléon III). toujours, les armes et une certaine culture stratégique, parfois foudroyantes et parfois malheureuses, avaient joué un rôle important. Le « court XXe » (1914 – 1989) allait, lui, être tragique. Par deux fois, l'Europe allait se suicider. Et les puissances du Vieux Continent qui avaient dominé le monde allaient devoir y repenser (à la baisse) leur place, leur rôle, leur marge de manœuvre.

Le double suicide européen, et le retour d’une France universaliste


La France dans le monde -RFI 15 juin

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Invités :
- Serge Sur, professeur de Droit public à l’Université Panthéon-Assas. Directeur du Centre Thucydide d’analyse et recherche en Relations internationales. Rédacteur en chef de la revue Questions internationales, éd. Documentation Française.
- Frédéric Charillon, professeur des Universités en Science politique et directeur de l’IRSEM, l’Institut de Recherches Stratégiques de l’Ecole militaire. « La politique étrangère de la France. De la fin de la guerre froide aux révolutions arabes », Documentation Française.
- Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique.

mardi 30 avril 2013

Penser l'influence

Penser l'influence

Voir l'ensemble du dossier dans la Lettre de l'IRSEM n°3 - 2013

Il n’est pas mauvais, à l’heure où l’on se penche sur la nécessité de développer des politiques d’influence, d’opérer un retour aux définitions. Dans le Lexique de science politique dirigé par Olivier NAY (Dalloz, Paris, 2011, 2e édition), Johanna SIMEANT nous rappelle opportunément ces quelques caractéristiques simples mais lourdes de conséquences lorsqu’on les applique à l’international : l’influence, résume-t-elle, « désigne certains processus de fabrication de l’obéissance et du consentement qui ne reposent pas, en dernière instance, sur la coercition […] L’influence s’appuie sur le capital de celui qui l’exerce, qu’il s’agisse du capital social (réseaux) ou économique (capacité à rétribuer) ».
Rien d’insolite à tout cela, et pourtant au moins trois points essentiels : a) l’influence signifie bien la capacité relationnelle d’agir sur d’autres (notamment par des réseaux), des autres qui n’auraient pas fait seuls ce qu’on les a poussés à faire (« processus de fabrication ») ; b) l’influence est le contraire de la coercition, donc de l’utilisation de la force, même si l’existence de cette dernière n’est pas absente ; c) surtout, l’influence repose sur une capacité à rétribuer, à récompenser, à faire comprendre à un acteur tiers qu’il est de son intérêt de suivre une démarche précise, à la fois parce qu’elle est opportune, parce qu’il en sera récompensé, et parce que celle-ci le place du côté d’un autre acteur important. En d’autres termes, l’influence sera fonction de la rencontre entre les ressources de l’influenceur et l’utilitarisme (ou le réalisme politique) de l’influencé. Soyons plus clair encore : pas d’influence sans capacités, pas d’influence sans capital, politique ou autre. De quelles capacités est-il question au juste ?

 

Définir les ressources de l’influence

Dans notre Cahier de l’IRSEM n°1, consacré en 2010 à l’influence française à Bruxelles, Frédéric RAMEL distinguait influence de position, influence de comportement, et influence de réputation. La première peut correspondre à la présence structurelle d’un État dans le système international (langue utilisée, nombre et localisation des agents dans les OIG, poids de ces agents dans les décisions importantes, dans la préparation de ces décisions, dans la communication sur ces décisions…) ; la deuxième est celle qui permet, grâce à un savoir faire, d’obtenir des résultats, des orientations (mise sur agenda, arbitrages, adoption de réglementations…) ; la troisième correspond à la perception par les autres acteurs d’une influence donnée, perception qui peut d’ailleurs sous-estimer ou surestimer l’influence de position réelle, et qui détermine l’intérêt que l’on peut avoir à la suivre.
 Dans tous les cas de figure, plusieurs leçons doivent être retenues. 1- L’influence d’un État ne se décrète pas, mais s’entretient, se construit sur le long terme, et sur des registres variés ; 2- Il n’y a influence d’acteur que s’il y a conscience d’acteur : une influence se construit à partir d’un centre de décision producteur d’une politique assumée, elle n’est pas donnée ; 3- Il n’y a influence que s’il y a volonté et stratégie d’influence, avec définition de priorités : l’influence n’est pas synonyme de simple reconnaissance ni « d’autorité naturelle », elle cible des objectifs, les classe, les poursuit, évalue les résultats obtenus. Lorsqu’il s’agit d’un État, l’influence fait bien l’objet d’une politique publique ; 4- Il n’y a influence que s’il y a relais d’influence : l’influence est un processus « top-down », qui  détermine des grandes lignes d’un message à diffuser à travers des réseaux – lesquels doivent donc exister, et être en état de marche (think tanks, entreprises, personnes ressources…).

Questionner l’influence

 Nous en arrivons donc à la considération que le concept d’influence ne se suffit pas à lui-même comme simple incantation. Il implique qu’on se penche sur ses objectifs, sur ses moyens, sur sa mise en œuvre. Cela suscite une autre série de questions.
 En premier lieu, qu’attend-on de l’influence ? En attend-on la reconnaissance générale d’un statut ou d’un rang per se ? (être considéré comme une grande puissance, comme un « État qui compte », sans objectif plus précis ? On a souvent soupçonné la France de ce « syndrome de classe » dans la société internationale). En attend-on la possibilité plus utilitariste de faire partie des États qui font les règles du jeu dans un certain nombre de champs précis, comptant ainsi parmi les puissances structurantes du système international, capables de formuler les normes et pratiques en vigueur, et ainsi orienter ces dernières vers ses intérêts propres ? C’est alors la vision de la « puissance structurelle » jadis théorisée par Susan Strange, qui voyait quatre domaines clefs pour la transformation de l’influence en puissance : sécurité (militaire), production (industrielle), finance, et connaissance (S. Strange, States and Markets, 1988). C’est davantage le soupçon qui pèse traditionnellement sur les États-Unis, capables en outre de transitivité entre ces domaines, et de s’appuyer sur l’un pour conquérir davantage d’influence dans l’autre. En attend-on enfin des avantages plus précis, plus ponctuels encore, qui ne nécessiteraient pas une reconnaissance permanente, mais simplement la possibilité d’agir sur des leviers sectoriels donnés, à un moment t, pour obtenir satisfaction sur un dossier (remporter un contrat à l’exportation par exemple) ? Il s’agirait dans ce cas d’une influence « chirurgicale », par opposition à l’influence structurelle ou permanente. Trois lectures de l’influence, trois cultures peut-être aussi.
 En second lieu, quelles sont les conditions à remplir pour exercer une influence ? Une croyance toujours vivace, chez bon nombre d'États, consiste à estimer que la première condition de l’influence demeure la présence. Ainsi le réseau diplomatique français (deuxième du monde avec 162 ambassades fin 2012), couplé à la présence militaire mais aussi culturelle (francophonie) et économique, est-il présenté comme un signe d’influence. L’hypothèse est alors posée que l’influence procède d’une permanence, elle-même facilitatrice d’intervention. D’autres font le calcul que la présence institutionnelle ne garantit plus à elle seule l’influence : ils préfèrent compléter par, ou sous-traiter cette présence à, des relais qui vont du think tank à l’ONG (voir le papier d’Elodie Convergne dans le dossier de cette Lettre). Les objections à ces deux équations ne manquent pas. La France est-elle particulièrement influente en Amérique centrale du fait de sa présence caribéenne ? Est-elle plus influente à l’échelle globale que la Chine parce qu’elle compte davantage d’ambassades ? Les think tanks suédois pourtant réputés (comme le SIPRI) font-ils de Stockholm un acteur politique mondial incontournable ? La Chatham House et l’IISS de Londres comblent-ils à eux seuls la réduction du format d’armée britannique ?
 Dans tous les cas, et au-delà de la polémique, un point d’accord subsiste : l’influence est un savoir-faire qui ne s’improvise pas. Elle nécessite une formation spécifique des agents (à la communication, au multiculturel, à l’interaction, à la logique de réseau) ; une veille sur les postes d’influence à pourvoir et sur les viviers de personnes ressources capables de les occuper ; une capacité à identifier ces postes dans des lieux clefs (UE, OTAN, ONU…), qui le plus souvent résident moins dans les postes prestigieux dont l’obtention a un coût politique, que dans les postes « d’entrée-sortie » permettant d’agir en amont et en aval de la décision ; du temps consacré à l’animation de réseaux et à procurer à leurs membres des raisons d’y contribuer. Sans la mise en œuvre d’une telle politique de A à Z, décréter que l’on doit avoir de l’influence est bien illusoire.

De la spécificité de l’influence militaire

Doit-on, dans ces considérations générales sur les mécanismes d’influence, accorder une place  particulière à la diplomatie d’influence militaire ? Quatre mentions spéciales nous semblent utiles ici. 1- En premier lieu, l’importance des réseaux d’influence propres au monde militaire doit être soulignée. Les liens des militaires égyptiens et tunisiens, au moment des premières révolutions arabes, avec leurs homologues occidentaux, ont joué un rôle déterminant (sur ces questions, lire Hazem KANDIL, Soldiers, Spies and Statesmen: Egypt's Road to Revolt, Londres, 2012 – ou notre Champs de Mars n°23 - 2012 sur « La place et le rôle des armées dans le monde arabe contemporain »). Le dialogue entre responsables d’armées, le rôle des formations militaires (productrices de réseaux sur lesquels il est possible de mieux capitaliser), l’interaction qui peut se jouer dans des processus aussi cruciaux qu’une réforme du secteur de sécurité (RSS), sont autant de relations d’influence qui méritent d’être pensées (elles le sont en partie), voire théorisées au sens d’une réflexion systématique. 2- L’influence militaire a ses lieux précis, qui peuvent parfois recouper les lieux politiques « civils » (bruxelles pour l’UE, Washington, Londres…), mais aussi avoir leur cartographie propre, formelle comme informelle. Cette cartographie, pour connue qu’elle soit des militaires, mérite d’être reprise explicitement, pour y définir des priorités et pourquoi pas des innovations. 3- Tout comme les acteurs politiques et diplomatiques, mais sans doute plus encore au contact de ce phénomène que ces derniers, les militaires se trouvent en concurrence, sur le terrain de l’influence, avec des entités non étatiques disposant de réseaux sociaux difficiles à contrer à l’heure de la guerre au sein des populations. La « force du lien faible », les solidarités communautaires transnationales dont la puissance dans beaucoup d’états effondrés surpasse celle de l’allégeance citoyenne, des médias au discours délibérément non-consensuel et affectif, donnent à des mouvements, à des groupes ou à des milices optant pour l’éthique de conviction, une panoplie d’outils d’influence difficiles à contrer pour un acteur caractérisé par son statut de représentant d’un État souverain, et tenu en cela par une éthique de responsabilité. Il importe, là encore, de réfléchir encore et toujours à ce que peut signifier le concept et la pratique de l’influence en ce contexte précis. 4- Enfin, il importe de ne pas tenir l’acteur militaire à l’écart des réflexions sur l’influence destinées aux acteurs politiques et diplomatiques. Favoriser les aptitudes à la socialisation informelle et à la mise en réseau, encourager l’intérêt pour le débat intellectuel et scientifique de type think tank, sont aussi des priorités pour les militaires. Connecter davantage encore les attachés de défense à l’ensemble de la politique d’influence, par exemple pour l’accueil et la valorisation de missions de conférenciers sur les questions stratégiques, permettrait de tirer profit de leur compétence dans ce domaine. Dans le cas des attachés de défense français, celle-ci est avérée, et beaucoup d’entre eux, dans des contextes variés, ont contribué à cette réflexion au cours de longues conversations : qu’ils en soient remerciés chaleureusement ici.
L’influence se définit soigneusement, mais elle ne se décrète pas. Elle se prépare et s’entretient, mais ne peut tourner à vide. Elle a ses objectifs, qui doivent être définis. Elle a ses acteurs, qui doivent être formés et avoir des instructions. Elle a ses interlocuteurs, qui doivent trouver de l’intérêt à se laisser influencer, et ses concurrents, qui tenteront la surenchère. Elle se pense et s’adapte en permanence, dans une tâche de longue haleine.

vendredi 5 avril 2013

Intérêt de possession, intérêt de milieu, intérêt de crédibilité

Intérêt de possession, intérêt de milieu, intérêt de crédibilité
Que signifie, pour un Etat, le fait de « défendre ses intérêts » sur la scène mondiale en ce début de XXIe siècle ? Alors que le dossier de cette nouvelle lettre de l’IRSEM, réalisé par Pierre Journoud, pose la question des intérêts de la France et de l'Europe en Asie, à l’heure surtout où la France s’interroge sur ce point et ses partenaires européens avec elle, il  n’est pas inutile de revenir sur ce concept. plusieurs approches de sciences sociales – l’approche constructiviste en tête – nous ont abondamment mis en garde contre cette notion présentée tour à tour comme subjective, biaisée, et donc dangereuse. Si pour les uns (on pense à plus particulièrement aux Réalistes) la notion d’intérêt est centrale, et découle du calcul rationnel de l'Etat cherchant à assurer logiquement sa survie et à maximiser sa puissance dans un contexte international anarchique et conflictuel, pour d’autres elle apparaît « construite » de toutes pièces : l’intérêt, fût-il national (et tout comme la sécurité) ne serait que ce que l’on veut bien en faire, pour paraphraser Alexander Wendt à propos de l’anarchie (« Anarchy is what states make of it: the social construction of power politics »,  International Organization, n°46, printemps 1992). Le « on » renvoyant aux plus hautes autorités de l'Etat, faisant partager leur discours à une population donnée. Ainsi François Mitterrand et Jacques Chirac ont-ils décidé, à trois ans d’intervalle (1992 et 1995) que l’intérêt national résidait tour à tour dans la suspension des essais nucléaires… puis dans leur reprise.
Si cette approche critique a le double mérite de nous mettre en garde contre les idées reçues et donc de nous inciter au débat, c’est toutefois un autre point de départ que nous choisirons ici. Car l’intérêt, en matière stratégique, n’est pas monolithique : il se décline. Nous en aborderons au moins trois aspects, comme autant de pistes de recherche possibles pour la réflexion à venir. Avant cela, mettons de côté la survie : elle est naturellement hors catégorie, et dépasse largement la notion d’intérêt, sauf à considérer qu’elle représente l’intérêt suprême. Il est du devoir d’un Etat, dans les relations internationales, de tout faire pour s’acquitter de cette tâche qu’est l’assurance de la survie de sa population, dans un Pacte hobbesien qui reste d’actualité mais se trouve singulièrement compliqué par les nombreuses définitions de cette survie : survie physique en tant que nation, survie politique en tant que nation libre, survie diplomatique et économique en tant que puissance, survie sociétale en tant que culture, etc. Dans le cas français, la dissuasion permet de traiter la première définition, la défense, la diplomatie et l’économie, entre autres, permettent de traiter les suivantes.
Revenons à l’intérêt, pour y distinguer trois composantes possibles. La première concerne ce qu’il est convenu d’appeler en science politique l’intérêt de possession : celui-ci renvoie à l’importance qu’il y a, pour une entité donnée, à posséder, à contrôle des ressources essentiellement matérielles (territoriales ou maritimes, humaines, énergétiques, agricoles, matière ou stratégiques, etc.). La poursuite de ce type d’intérêt de possession nous ramène presque immanquablement à la pratique d’un jeu à somme nulle où tout ce qui est possédé par l’un est nécessairement perdu pour l’autre. Elle a donc mauvaise presse en Europe où elle rappelle, entre autres, les partages territoriaux entre Allemagne et Russie, la question d’Alsace Lorraine avec la France, les rivalités entre puissances coloniales, pour ne citer que ces exemples. Il ne faudrait pas pour autant oublier que cette conception continue de prévaloir ailleurs, où la course aux ressources énergétiques demeure l’obsession première de plusieurs politiques étrangères, où l’eau, les terres rares, l’acquisition de terres agricoles, continuent de motiver les relations extérieures.
La seconde déclinaison réside en l’intérêt de milieu, qui s’oppose précisément à l’intérêt de possession. Plutôt que de raisonner en termes de compétition pour des ressources, il conviendrait ici de raisonner en termes de construction d’un système de coopération, en mesure de bâtir durablement un milieu international (ou régional) partagé, propice à la paix, à la prospérité, à l’investissement, car stable et doté d’un climat de confiance entre les acteurs. Aussi libérale que la précédente était réaliste, cette approche est plus appréciée de notre côté du monde, car réputée éclairée (à raison), fondée sur la réconciliation ou l’entente, et surtout mieux adaptée aux contraintes actuelles qu’une approche qui impliquerait une course aux armements. Mais il convient de se souvenir qu’un « milieu » ne se décrète pas seul. Il procède d’une interaction, se bâtit à plusieurs, et ne peut donc faire l’objet d’un vœu d’autant plus pieu qu’il serait unilatéral. C’est bien là, d’ailleurs, que l’approche réaliste réplique : ériger « la paix », « la prospérité » ou « la coopération » comme autant d’intérêts sans plus de précision, revient à un idéalisme dangereux, si d’autres, en face, n’ont pas l'intention de les bâtir avec nous. Ils n’auront cette intention que s’ils y trouvent leur compte, c'est-à-dire si cette coopération avec nous représente une alternative crédible à d’autres aventures.
C’est sur ce dernier point, en réalité, que les deux approches par la possession et le milieu se trouvent réconciliées par une troisième : celle qui raisonne en termes d’intérêt de crédibilité. Sans crédibilité, un acteur ne participe pas à la construction de son milieu. Pire encore, sans crédibilité, ses possessions ou positions acquises deviennent vulnérables. La crédibilité passe certes par la démonstration d’une volonté et par la pédagogie d’un discours, mais aussi par l’efficacité d’un instrument qui sera en mesure : a) de mettre en œuvre les intentions affichées pour construire un milieu stable, b) de préserver les atouts stratégiques dont on dispose pour ce faire. Sans crédibilité, toute posture est vaine. Sans crédibilité, toute proposition pour un environnement international pacifique peine à se faire entendre. Ce qui nous ramène bien entendu à l’instrument militaire. Un instrument militaire puissant mais qui ne serait pas mis au service d’un intérêt de milieu fondé sur l’esprit de responsabilité partagée, serait condamné à aller contre le cours de l’Histoire. Mais un esprit de responsabilité qu’aucun instrument ne permettrait de déployer, d’appliquer et même de protéger, serait pure chimère.
Pour défendre ses intérêts, il faut certes que ces intérêts soient pertinents et pensés pour être adaptés aux impératifs stratégiques du moment, impératifs que l’on situera sans hésitation davantage du côté de la construction collective d’un milieu stable, que du côté de la course belliqueuse à la possession individuelle. Mais il faut ensuite que la poursuite de cet intérêt s’appuie sur des atouts qui rendent la démarche crédible. La SDN, dans les années 1930, est morte de l’avoir oublié. L’intérêt de possession, l’intérêt de milieu, l’intérêt de crédibilité, constituent un triptyque quasi inséparable : sans la conservation du troisième, il est presque impossible de défendre les deux autres. Conserver une crédibilité demeure donc un élément incontournable de l’intérêt national.

samedi 30 mars 2013

Quelques ouvrages



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Olivier KEMPF, géopolitique de la France. Entre déclin et renaissance, Technip, Paris, 2012
Dans un exercice auquel il fallait penser, Olivier KEMPF nous offre un tableau des forces et faiblesses de cette France actuelle pour laquelle il ne dissimule pas son attachement. De fort belle facture avec des cartes en annexes, ce travail passe en revue l’espace, l'Etat (qui fait l’objet d’un chapitre particulièrement intéressant), les structures, les relations extérieures et la défense. Avec le style qu’on lui connaît, l’auteur pose de nombreuses questions : est-il si simple d’être français ? Quel rapport entre l'Europe et la paix ? Quelle ambition extérieure possible ? La synthèse est dense, la vocation pédagogique est évidente, et l’exercice plutôt original, entre histoire, géographie et science politique. (FCh)

Roland DUMAS, Bertrand BADIE, Gaïdz MINASSIAN,  La diplomatie sur le vif, Presses de Sciences Po, Paris, 2013
Le diplomate (qui aime la réflexion), l’universitaire (qui aime comprendre les acteurs) et le journaliste (qui aime le recul de la pensée) : tels sont les ingrédients de ce dialogue à trois qui retrace le processus décisionnel français des années Mitterrand, lorsque Roland Dumas était aux affaires. Au fil d’entretiens réalisés entre novembre 2010 et février 2011, l’ancien ministre des Affaires Etrangères revient sur la fin de la guerre froide et sur sa signification, sur l’adaptation de l’OTAN, les complexités de la construction européenne, le volcan proche-oriental, le « monde à part » iranien, l’énigmatique Extrême-Orient, l'Afrique en quête de structures, pour conclure que « refuser le mépris est la clef des relations internationales ». Le diplomate témoigne, plaide et révèle, aiguillonné par les hypothèses – parfois les contre-propositions – de l’universitaire et par les relances – parfois les protestations – du journaliste. Sur la fin du communisme, sur l'Allemagne, sur l’Iran entre autres, on apprend, on réagit. L’exercice est à rééditer. (FCh)

Marie-françoise DURAND, Patrice MITRANO et al., Atlas de la mondialisation, Presses de Sciences Po, Paris, 2012
Pour sa sixième édition, l’Atlas de l’équipe des relations internationales et de l’atelier de cartographie de Sciences Po fait une nouvelle fois œuvre de pédagogie et nous offrant une analyse d’abord visuelle, mais également accompagnée de commentaires, d’une société mondiale en mutation. Les espaces (contrastés), les acteurs (transnationaux), les processus à l’œuvre (quêtes d’allégeances, paix et guerre, régulations durables), sont mis en carte et en schéma, dans un souci de démonstration et de mise à jour. Surtout cette nouvelle édition est augmentée d’un dossier sur les Etats-Unis dans la mondialisation, qui du XIXe au soft power revient aussi bien sur les « tentations impériales » que sur un « multilatéralisme asservi ». Le lexique final, et la bibliographie, ne sont pas non plus les moindres qualités de cet ensemble complet. (FCh)

Samuel SOLVIT, Dimensions of War. understanding War as a Complex Adaptative System, L’Harmattan, Paris, 2012
Cet essai revient sur les approches multiples de la guerre, prise ici comme un système  en adaptation permanente, dans une réflexion issue de plusieurs missions de terrain, notamment en Afghanistan et en RDC. Repartant des classiques (de Hobbes à Clausewitz) pour poursuivre avec les penseurs internationalistes contemporains (comme Waltz), l’ouvrage retient d’abord la perspective du fait, processus et phénomène social, pour aborder la notion de complexité, et au final revenir à l’empirique par le biais de deux études de cas (Congo 1998-2003, et Vietnam 1954-73). (FCh)

Cynthia SALLOUM, Benjamin BRICE, Penser la violence collective, Nuvis, Paris, 2012
Publié avec le soutien de l’IRSEM, cet ouvrage collectif animé par des jeunes chercheurs rattachés à l’IRSEM passe délibérément du concept de guerre – atténué dans le débat public par les notions d’ « intervention », d’ « opération », de « maintien de la paix »… - à celui de violence, pour redécouvrir sur cette notion dans sa pratique politique et collective. Théorique et conceptuel, ce travail constitue néanmoins un guide pour la réflexion opérationnelle. Apprivoisée, politique plutôt que criminelle, cruelle ou stratégique, la violence tente aujourd’hui de se justifier, par l’identité, l’élitisme, le discours ou par une légitimité issue de ses tentatives de canalisation. L’IRSEM salue aussi bien l’initiative elle-même que son contenu final, particulièrement réussi. (FCh)

dimanche 24 février 2013

La puissance, doctrine et pratique

(éditorial de la Lettre de l'IRSEM n°1 - 2013 : retrouvez l'ensemble de la Lettre ICI)

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En cet hiver 2013, la France est simultanément aux prises avec deux exercices ayant la puissance pour énoncé : 1- la (re)définition, la programmation de cette puissance d’abord, avec la rédaction en voie d’achèvement du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationales ; 2- la pratique de cette puissance ensuite, avec l’action de ses troupes au Mali depuis le 11 janvier dernier (sans oublier sa présence militaire ailleurs dans le monde). Avec un recul encore faible, on peut dégager néanmoins, peut-être provisoirement, au moins quatre observations, ou plutôt de confirmations de tendances stratégiques.
 Première confirmation : la puissance se pense et s’exerce sur des temporalités différentes, qu’il faut bien arriver à concilier en dépit des contraintes du moment. La France n’est pas la seule à devoir adapter son outil militaire en temps réel, pour préparer l’avenir tout en gérant les impératifs du présent, appuyée sur des atouts hérités du passé. Lourde tâche qui tient à la fois de l’analyse des relations internationales (pour anticiper le monde à venir), de la politique publique (pour s’y préparer avec des objectifs et des moyens adaptés), et de la sociologie de la décision (pour gérer les hommes, leur formation, leurs schémas cognitifs). Tout en travaillant à la rationalisation des moyens et en privilégiant la réflexion à long terme (par l’exercice récurrent du Livre Blanc), la France, en Côte d’Ivoire en avril 2011, en Libye de mars à octobre de la même année (opération Harmattan), au Mali aujourd’hui (opération Serval), a joué un rôle ou pris des initiatives militaires rapides, qui ont rappelé qu’elle comptait parmi les puissances les plus aptes à utiliser l'intervention militaire comme outil d’urgence.
 Deuxième confirmation : l’autonomie de puissance – ou autonomie stratégique – se compose et se composera de plus en plus demain, de deux volets inséparables. Il importe, dans un premier temps, de disposer de l’outil militaire permettant d’agir seul. Il importe, dans un second temps, de disposer de la « capacité d’entraînement » diplomatique permettant de ne pas le rester. Le premier volet, à l’heure où nous écrivons ces lignes, est déjà mis en œuvre au Mali : Paris a déployé les moyens et la volonté d’agir en pionnier, estimant de sa propre analyse que la situation l’exigeait. Le second volet est en cours de construction, il est davantage diplomatique dans son exécution, et sa réussite constituera un test important pour la France, pour ses partenaires européens, pour ses alliés africains, pour ses amis en général.
 Troisième confirmation qui découle de la précédente : le concept de puissance demeure avant tout relationnel et relatif. La puissance n’est plus, comme on l’a cru longtemps au temps de la bipolarité, une somme de capacités matérielles mesurables en chiffres absolus (la possession de n missiles, le pouvoir de faire exploser n fois la planète contre n-x à l’adversaire, etc.). Elle consiste à être en mesure d’atteindre ses objectifs sur un enjeu et un terrain donnés, avec trois variantes de capacité : « faire », « faire faire », et « empêcher de faire ». Etre capable d’agir sans contrainte de pression extérieure ni de moyens (faire), engager d’autres acteurs, par la conviction et non la contrainte, dans des actions qu’ils n’auraient peut-être pas entreprises seuls (faire faire), et être en mesure de stopper des acteurs ou des forces menaçant nos intérêts (empêcher de faire), restent bien les trois registres d’action de la puissance moderne. C’est ce qui explique que chaque situation soit nécessairement sous-pesée à la lumière de ses caractéristiques propres, et non des seuls moyens militaires dont on dispose. C’est ce qui explique, en d’autres termes, que la Libye ne soit pas la Syrie, qui n’est pas non plus le Mali.
 Quatrième confirmation enfin : rien ne sera plus jamais comme avant, et les catégories de la pensée stratégique doivent évoluer avec les ressorts de la scène mondiale. L’intervention militaire française au Mali n’est pas un retour aux années 1960 ou 70, pas plus d’ailleurs que le pivot américain n’annonce le retour à une nouvelle guerre froide, ni la nouvelle politique étrangère turque le retour aux Empires, ou au « Grand Jeu » en Asie centrale. A l’inverse, on est frappé dans l’affaire malienne par tout ce qui va à contre-sens de ce que l’on croyait savoir : un État qui, en attendant mieux, lance sans longue préparation une opération sans ses alliés, ni ses partenaires européens ni l’ONU, sur un terrain qui n’illustre ni la guerre urbaine, ni la course aux ressources, voila qui déroute. Mais prenons l’habitude d’être déroutés. Qui aurait prédit, avant le 8 août 2008, le retour de l’invasion terrestre classique d’un État par un autre dans le double environnement stratégique européen et otanien ? Qui aurait prédit qu’Israël et le Hezbollah se livreraient en 2006 au Liban à une guerre à laquelle ni l’un ni l’autre n’avaient apparemment intérêt ? Qui aurait prédit que dans un Moyen-Orient qui semblait s’installer dans une équation stratégique dominée par le jeu entre ses trois puissances non arabes (Israël, Iran, Turquie), les acteurs arabes reprendraient si brutalement le devant de la scène ?
 Convenons-en, cet état de surprise stratégique permanent ne facilite guère la doctrine de la puissance. Mais il nous incite d’autant plus fortement à entretenir la marge de manœuvre de sa pratique.

lundi 18 février 2013

Les deux temps paradoxaux de l’autonomie stratégique



La décision française d’intervenir au Mali dans le cadre de l’opération Serval, lancée le 11 janvier 2013, confirme une caractéristique nouvelle des relations internationales contemporaines. Celles-ci en effet imposent aux principales puissances démocratiques, pour leurs initiatives stratégiques les plus importantes (essentiellement les interventions militaires), de procéder, en deux temps, à un double mouvement d’apparence paradoxale.
Dans le premier temps, celui de la décision et de l’initiative (procéder à l’intervention), il importe d’être en mesure d’agir seul. Dans un second temps (consolider et légitimer cette intervention), il importe d’être en mesure de ne pas le rester.
Le premier temps est éminemment politique et militaire. Il s’agit d’opérer un mouvement qui nécessite une combinaison de volontarisme politique (sans lequel rien n’est initié) et de savoir-faire militaire (sans lequel rien n’est crédible sur le terrain). Ce mouvement nécessairement pionnier puisque solitaire, doit être lancé s’il le faut sans attendre le consentement des alliés ou des partenaires, sans attendre la formulation d’une résolution parfaite des Nations Unies. Il s’agit donc d’une phase périlleuse, mais qui repose essentiellement sur des premiers succès rapides sur le terrain, accueillis favorablement par la société du pays « d’accueil ». L’enjeu est également de montrer que dans ces temps de globalisation complexe, une puissance garde son autonomie stratégique, dans l’analyse politique de la situation comme dans la réponse concrète.
Le second temps se déroule davantage sur le terrain diplomatique, où la capacité d’action doit laisser la place à la « capacité d’entraînement », pour reprendre une expression popularisée jadis par Hubert Védrine. A l’audace de l’élan solitaire doit succéder la réassurance du coalition building. L’entreprise, pour rester courageuse mais non aventureuse, doit s’assurer d’un soutien plus large qui laisse déjà entrevoir la possibilité d’une relève sur le terrain : d’autres acteurs, en d’autres termes, si possible issus d’autres sphères de la scène mondiale que du seul club otanien, devront prendre le relais de la puissance pionnière ou au moins accompagner substantiellement celle-ci. 

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