Affichage des articles dont le libellé est Lectures. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lectures. Afficher tous les articles

vendredi 31 juillet 2020

Alice EKMAN, Rouge vif. L’idéal communiste chinois


Rouge vif, l'idéal communiste chinois: L'idéal communiste chinois ...

Alice EKMAN, Rouge vif. L’idéal communiste chinois, L’Observatoire, Paris, 2020

 

Déjà à l’origine de l’ouvrage La Chine dans le monde (CNRS Editions, 2018), Alice Ekman se penche cette fois sur la politique intérieure de l’Empire du Milieu, mais étudie également les conséquences de ces évolutions chinoises pour le reste du monde. A partir de constats fort bien documentés, de la part de l’une des toutes meilleures spécialistes européennes du sujet (actuellement Senior Analyst en charge de l’Asie à l’Institut de sécurité de l'Union européenne), son travail défriche un terrain considérable. Surtout, il corrige un certain nombre d’idées reçues, ou largement diffusées dans le débat public. On retiendra, comme fil conducteur essentiel de ce travail, la persistance de l'idéologie communiste au sommet du pouvoir à Pékin. Dans les dix constats qui constituent la première partie du livre, l’omniprésence d’un Parti communiste chinois (PCC) qui n’a jamais renié ses fondamentaux marxistes, léninistes et maoïstes est frappante. La supervision des rouages politiques, administratifs, ceux de l'éducation, de la culture et même de la vie quotidienne personnelle, n'a peut-être jamais été aussi forte que sous Xi Jinping, accentuée par les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies. Un vocabulaire que l’on entendait plus depuis Mao, dur, idéologique, intransigeant, refait surface.

Il ressort naturellement de ce tableau une leçon importante pour le reste du monde. La Chine n'a nullement le projet de se convertir au capitalisme. Encore moins à la démocratie libérale, comme l'actualité récente le montre encore. Pékin entend bien promouvoir son modèle, et estime que les normes occidentales ont échoué. De nombreux canaux de diplomatie publique ont ainsi été mis en œuvre, depuis les relations entre partis politiques (notamment avec des pays du Sud, mais pas uniquement) jusqu'au développement des routes de la soie (la Belt and Road initiative, qui sert de cadre à de nombreux liens), en passant par la création de think tanks chargés de rivaliser avec la vision occidentale des relations internationales. Les concepts de politique étrangère occidentaux qui ont connu un large succès dans les dernières années (état de droit, droit d'ingérence, responsabilité de protéger…), sont particulièrement visés par le discours chinois. Pékin cherche à remplacer ces notions par d'autres plus nouvelles comme celle de « connectivité », et dénonce aujourd’hui le culte occidental de la « democrazy ».

L’auteur nous montre bien comment une compétition se met en place à l’échelle internationale, entre plusieurs systèmes politique. La Chine se veut maintenant puissance de proposition pour présenter une alternative à un ordre mondial jugé insatisfaisant. La bataille fera rage, notamment au Sud (Afrique) mais aussi dans l'environnement stratégique asiatique (Hong Kong, Taïwan…).

Ecrit et publié avant la crise du Covid-19, ce livre détecte néanmoins, déjà, une faiblesse chinoise potentielle dans le rôle omniprésent et rigide du PCC, peut-être incompatible avec une diplomatie souple, adaptable à une nouvelle scène mondiale traversées de nombreux soubresauts issus des sociétés civiles. La crise sanitaire actuelle rebat encore les cartes. La Chine, point de départ de l’épidémie, fait l’objet d’une défiance internationale et lutte pour retrouver un statut de modèle. Y parviendra-t-elle ? La tension croît avec les Etats-Unis et même avec leurs alliés européens, sur un vaste ensemble de sujets (Hong Kong, Huawei, le Xinjiang, la Mer de Chine du Sud…). Le debt trap chinois en Afrique est montré du doigt. les crispations du régime aussi. A l’heure où les observateurs se perdent en conjectures et où beaucoup d’analyses oscillent entre les deux extrêmes des « panda-kissers » et du « China bashing », le regard avisé d’Alice Ekman n’en est que plus précieux.


samedi 7 mars 2020

Christopher HILL, The Future of British Foreign Policy. Security and Diplomacy in a World After Brexit


 

Christopher HILL, The Future of British Foreign Policy. Security and Diplomacy in a World After Brexit, Polity Press, Cambridge, 2019

Spécialiste de politique étrangère aux nombreux ouvrages de référence (Foreign Policy in the Twenty-First Century, 2015), et co-éditeur (avec Christian Lequesne) de la European Review of International Studis (ERIS), Christopher Hill nous offre une synthèse éclairée de ce que pourrait être, désormais, la diplomatie britannique, ses priorités, ses marges de manœuvre, après la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Après un récapitulatif analytique de ce que fut la relation des britanniques à l'Europe, l’ouvrage passe en revue la portée possible de l’action extérieure de la Grande-Bretagne, ses cartes possibles, insiste particulièrement sur les deux relations bilatérales privilégiées avec la France et les Etats-Unis.
Dans la lignée d’autres travaux (M. Kenny et N. Pearce, Shadows of Empire, 2018 ; D. Owen et D. Ludlow, British foreign policy After Brexit, 2018), mais à sa manière et avec l’expérience qui est la sienne, Christopher Hill porte un regard sceptique sur le « Global Britain » promis par les partisans du Leave, aujourd’hui au pouvoir à Londres.

Quatre cartes, selon lui, s’offrent à présent à la stratégie de Whitehall, toutes difficiles à exploiter : 1- un renouveau de l’activisme britannique aux Nations Unies, 2- explorer davantage le réseau du Commonwealth, 3- se focaliser sur la solidarité de l’ « anglosphère », 4- se concentrer sur la relance de partenariat bilatéraux privilégiés.

Mais les Nations Unies ont montré à plusieurs reprises que Londres n’y ferait plus la pluie et le beau temps, en dépit de son droit de véto. Un échec du Royaume-Uni à se faire élire à la Cour International de Justice en novembre 2017, un soutien de l’Assemblée générale à une motion de l’île Maurice contre le Royaume-Uni sur les îles Chagos la même année, en sont autant de signes. Par ailleurs, la position de Londres en tant que membre permanent, comme celle de Paris, est critiquée, et le couple franco-britannique devra rester soudé pour maintenir son statut, ce qu’il a certes les moyens de faire. Le Commonwealth est un club réel, mais dont les membres sont devenus très hétéroclites, dont on imagine mal qu’ils se plient à la volonté d’une ancienne puissance coloniale qui a vu son influence se réduire en Asie comme en Afrique de l’Est. En outre la sortie de l’UE affaiblira Londres dans ses négociations avec les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), qui ont tissé des liens étroits avec l’Europe, notamment depuis les conventions de Lomé/Cotonou. L’anglosphère (principalement Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle Zélande) fournit des coopérations précieuses (les Five Eyes pour le renseignement, ou le Five Power Defence Agreement de 1971 avec la Malaisie, Singapour, l’Australie et la Nouvelle Zélande), mais que Christopher Hill ne voit pas se transformer en structure plus globale ni plus permanente. Enfin, les partenariats bilatéraux offrent l’embarras du choix, sans pour autant constituer une panacée, à l’heure où les BRICS dérivent vers le nationalisme autoritaire.

On aurait aimé davantage de développements sur cette solitude britannique à l’heure de Donald Trump, qui pose un véritable problème à tous ses alliés. Mais l’auteur cherche à s’extraire du conjoncturel, pour proposer une analyse durable, comme il l’explique de façon convaincante dès l’introduction.

L’exercice est réussi. On comprend, à la lecture de ce travail, ce que fut la complexité de la relation euro-britannique, ce que sera la difficulté du Royaume-Uni à l’avenir, et à quel point il restera indispensable, pour les européens du continent, à commencer par la France, d’imaginer les cadres permettant de maintenir des liens étroits avec ce partenaire indispensable que reste la Grande-Bretagne.

jeudi 2 janvier 2020

Daniel Jouanneau, Dictionnaire amoureux de la diplomatie



La collection des Dictionnaires amoureux est connue, et l’exercice consistant à en présenter un volume consacré à la diplomatie était une gageure. C’est à cette tâche difficile que s’est attelé Daniel Jouanneau, diplomate chevronné : entre autres fonctions, il fut ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). L’ouvrage, imposant comme le veut le genre (plus de 900 pages), est un hommage appuyé au métier de diplomate, à la carrière de ceux qui ont fait les grandes heures de la diplomatie. Il fait office de livre d’histoire, en nous rappelant ce que fut l’action extérieure des plus grands (Richelieu, Mazarin, Disraeli, Guizot, Bismark, Metternich…). Il nous rappelle les morceaux d’anthologie et le parcours professionnel des diplomates écrivains (Saint-John Perse, Jean Giraudoux ou Paul Morand, mais aussi Beaumarchais ou Chateaubriand). Il nous fait redécouvrir des personnages moins étudiés (Gromyko, Pechkoff…).

Il fait également – partiellement au moins – office de mémoires pour l’auteur, qui s’y exprime à la première personne et nous livre ses impressions, ses anecdotes, avec des développements appréciables sur les pays qu’il a connus : ainsi une surprenante entrée « Lesotho » s’immisce-t-elle entre Alexis Léger (Saint-John Perse) et Ferdinand de Lesseps. Des portraits issus de souvenirs personnels parsèment les lignes de ce Dictionnaire, contribuant, avec le reste, à redire que la diplomatie est une affaire d’êtres humains, d’interactions entre des caractères.

Il ne s’agit pas ici d’une analyse de politique étrangère, et l’on perçoit à quel point ce terme de « politique étrangère » (qui renvoie à la formulation de la grande stratégie), ne se confond pas avec celui de diplomatie, qui implique davantage l’exécution de cette dernière. On n’y trouvera donc pas d’entrées relatives à des épisodes de l’histoire, sinon à travers les parcours de ceux qui en furent les animateurs, ou à l’exception de quelques tournants historiques structurants (comme le Congrès de Vienne). On trouvera plutôt un hymne aux lieux de la diplomatie, avec des pages remarquables, et effectivement « amoureuses », sur les implantations diplomatiques françaises les plus exceptionnelles (comme le Palais Farnèse à Rome ou la Résidence des Pins à Beyrouth). 

Lire la suite dans Politique étrangère, vol. 84, n° 4, hiver 2019-20

mardi 26 novembre 2019

Idées reçues sur l'Allemagne, par Claire Demesmay





Claire Demesmay, Idées reçues sur l'Allemagne. Un modèle en question, Le Cavalier Bleu, Paris, 2018

Spécialiste reconnue de l'Allemagne, des relations franco-allemandes et des questions européennes, Claire Demesmay (directrice du programme franco-allemand de l’Institut allemand de politique étrangère à Berlin – DGAP) nous offre ici un panorama précieux de la République Fédérale au présent.

Comme le veut l’esprit de la collection, l'objectif consiste à revenir sur quelques perceptions fréquemment reprises, pour démêler ce qui tient du fantasme, de la réalité, ou d’une évolution plus subtile. On apprend beaucoup dans ce travail, qui explore les domaines politique, culturel, économiques et sociaux, ou relatifs à l’action extérieure.

Oui, l'ancienne RDA et sa disparition ont laissé des traces, le déclassement existe à l’est, la marginalisation guette et l’extrême droite en profite. Mais pas nécessairement de la façon dont on le dit vu de France ou d’ailleurs. Oui, la Chancelière a été fragilisée par la crise des réfugiés. Mais elle est toujours là, et sa stabilité au pouvoir ferait pâlir d’envie bien des présidents français. Oui, Berlin est central dans l’imaginaire allemand, mais les entités régionales sont fortes.

De la minorité turque à la Bundeswehr en passant par la place de la musique classique, du marché du travail à la question énergétique, cet ouvrage fait redécouvrir l'Allemagne, insuffisamment connue en France, où la crainte obscurcit encore le regard.

La relation franco-allemande connaît des difficultés, qui chaque fois inquiètent, mais devraient être abordées avec la sérénité d’une meilleure compréhension de la nouvelle République de Berlin, post-réunification. Ce travail y aide grandement.

jeudi 31 octobre 2019

Lire les mémoires de diplomates



Résultat de recherche d'images pour "ponton d'amécourt en guerre" Résultat de recherche d'images pour "claude martin gala" Résultat de recherche d'images pour "bajolet est" Résultat de recherche d'images pour "araud passeport"

Résultat de recherche d'images pour "gaudeul itinéraire" Résultat de recherche d'images pour "simon secrets d'afrique" Résultat de recherche d'images pour "gompertz mange" Résultat de recherche d'images pour "aubin de la messuziere"

Résultat de recherche d'images pour "jouanneau dictionnaire amoureux" Résultat de recherche d'images pour "charette raisins"

Les mémoires ou travaux de diplomates français se multiplient récemment, et il faut s’en réjouir. On ne saurait trop conseiller aux étudiants de relations internationales de commencer leur exploration du monde par ces témoignages vivants, avant d’aborder la théorie.

Une vieille tradition existe, dont on retrouvera quelques morceaux choisis dans le Dictionnaire amoureux de la diplomatie, de Daniel Jouanneau, qui fut (entre autres fonctions) ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). Comment, à cet égard, ne pas citer les Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931 – 1938 d’André François-Poncet, qui représenta la France en Allemagne à cette époque, et dont les chroniques permettent de retracer, avec une vision inégalée, la montée du nazisme ? On peut en continuer la lecture par Au palais Farnèse : après Hitler à Berlin, c’est Mussolini, de 1938 à 1940, que le même diplomate français a tenté de comprendre, de décrypter à Rome. De grands diplomates étrangers, ministres des Affaires Etrangères, ambassadeurs ou autres, ont nourri abondamment le genre, de Henry Kissinger (White House Years) à Evgueni Primakov (Au cœur du Pouvoir), de Hans-Dietrich Genscher (Erinnerungen) à Chris Patten (First Confession: A Sort of Memoir), en passant par Dennis Ross (The Missing Peace) ou Richard Holbrooke (To End a War).

Commencer par les mémoires, c’est comprendre la réalité diplomatique de l’intérieur, parcourir des témoignages sur un pays ou une région (comme sur le Moyen-Orient sous la plume de Bernard Bajolet), saisir un éclairage sur un épisode (comme sur le dossier nucléaire iranien, raconté par Gérard Araud), parfois sur une période longue (voir le remarquable ouvrage de Claude Martin qui retrace un demi-siècle d’histoire chinoise). C’est découvrir les faits avant les résumés qui en sont fait, souvent sommairement, dans le débat public. C’est comprendre l’histoire avant d’en lire une interprétation théorique voire idéologique.

Certes, les mémoires d’un acteur sont rarement neutres. Ils peuvent mêmes se prêter « à l’égocentrisme et au potin », comme l’indique d’emblée Gérard Araud. Ils peuvent dégager un parfum désuet à force d’être subtil, au détour d’une écriture convenue. Il peut même leur arriver d’être inintéressants. Mais même ennuyeux, ils dévoilent un auteur, une machine administrative, un dysfonctionnement. Lire les mémoires de nos diplomates, c’est entendre ceux qui ont fait vivre ou rencontré l’histoire. C’est retrouver le vivant derrière la théorie. C’est préférer le terrain aux analyses de seconde main.

samedi 31 août 2019

Mémoires de diplomates : Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l'Est



Cet article a été publié dans la revue Politique Etrangère de l'IFRI et est accessible sur le site de l'IFRI
Ambassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.
Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?
Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.
L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.
Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.

mardi 30 avril 2019

Géopolitique des séries




Dans son ouvrage éponyme daté de 2016, Dominique Moïsi s’attaquait à la Géopolitique des séries avec le regard de l’internationaliste. Il voyait, dans ce type de production désormais dominant, le reflet de nos peurs contemporaines, établissant d’ailleurs un parallèle entre le succès croissant de ces séries, et l’après 11 septembre 2001 (sans y voir pour autant un rapport de cause à effet, bien entendu). Les titres retenus par lui, dans cette étude qui en réalité prolongeait son ouvrage antérieur, Géopolitique des émotions (2008), étaient alors Downton Abbey, Occupied, Game of Thrones, Homeland, House of Cards.

Les analyses des séries sont nombreuses, mais celle de Dominique Moïsi, en français, innove à bien des égards et mérite d’être prolongée ou mise à jour par quelques réflexions, et étendue à d’autres titres, qui ont fleuri depuis (ou dont le succès s’est confirmé).

En premier lieu, les séries ne datent naturellement pas des années 2000, mais Moïsi a raison de voir dans ce moment un tournant dans la globalisation de leur succès, même si antérieurement, le Prisonnier, Les Envahisseurs, Au-delà du réel, et autres X-Files (diffusé pour la première fois en 1993), mériteraient bien des commentaires sur le plan de la peur, du rapport à l’Etat, et même du rapport à l’autre.

Ensuite, il faudrait naturellement poursuivre ce travail sur des succès ultérieurs, desquels on tirerait plusieurs observations, en particulier sur la plus grande variété des pays producteurs, sur la fin du monopole anglo-saxon, et surtout, sur le statut de ces séries comme reflet d’une société ou comme instrument d’influence. Le bureau des légendes (France), Fauda (Israël), Bürü ou Diriliş Ertuğrul (Turquie), Adaptatsia (ou Adaptation, Russie), en témoignent. Ces productions pourraient par ailleurs faire l’objet d’une analyse comparée, et être mises en parallèle avec les romans d’espionnage ou thriller, parmi ceux qui, chaque année en différents endroits atteignent des niveaux de vente importants, avec des auteurs récurrents (Daniel Silva et son agent israélien Gabriel Allon, ou d’autres fictions d’excellente facture venues notamment d’Asie).

Dans les régimes autoritaires, on note le rattrapage croissant des fictions politiques par l’Etat : celles-ci mettent en scène l’invulnérabilité d’une culture donnée, sa résurgence, à travers elle l’action bénéfique menée par ses autorités actuelles, le tout destiné à un public ciblé, non seulement domestique mais choisi à l’extérieur, comme les sociétés arabes pour les fictions turques. Les fictions produites dans les démocraties libérales opèrent différemment, qui développent en apparence une critique sans concession du système bureaucratique de leur propre pays, tout en avalisant la réalité de la menace à laquelle les services font face. Ainsi, si Homeland brosse un sombre tableau des méandres américains, la menace terroriste est bien réelle. Idem dans la série israélienne Fauda, où les dysfonctionnements de l’Etat hébreu sont – en partie – exposés, mais pour mieux confirmer la menace du Hamas, entre autres.

Les séries touchent désormais un large public, et cela intéresse donc les Etats. Comme du temps de la guerre froide, le vecteur populaire le plus répandu est susceptible d’être instrumentalisé. Il doit donc être aussi étudié à la lumière de cette probabilité.

lundi 3 décembre 2018

Mémoires de diplomates - Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala


Résultat de recherche d'images pour "Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala"



Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin, Editions de l’Aube, Paris, 2018, 964 pages

Le récit de Claude Martin est exceptionnel à plus d’un titre et la formule de Pierre Haski est fort juste (comme souvent), qui en fait une lecture « recommandée sinon obligatoire ». Si l’ouvrage est, de l’avis général, supérieur à la moyenne des mémoires d’ambassadeurs, c’est d’abord parce qu’il n’est pas tout à fait cela. Carnet de voyage, chronique politique de cinquante années de diplomatie sous la Ve République, déclaration d’amour à la Chine d’un homme qui ne fait que suivre les soubresauts d’Orient même lorsqu’il est en charge des affaires européennes… Il faut saluer aussi l’éditeur, qui en accepta les 964 pages en faisant le pari réussi qu’elles seraient un coup de maître.

L’aventure s’ouvre sur la fine équipe de la toute nouvelle relation diplomatique franco-chinoise après la reconnaissance de 1964, et s’achève sur la disparition de Paul-Jean Ortiz en 2014. De Malraux cherchant, à Pékin et malgré la gêne des Chinois, à « revoir les copains » qu’en réalité il n’a jamais rencontrés, jusqu’aux ministres plus récents, parfois gaffeurs, souvent grossiers, rarement inspirés, la fresque est croustillante. Tant pis pour Alain Peyrefitte, moins connaisseur que ne le fit croire son « Quand la Chine s’éveillera » ; pour Jean Sauvagnargues, peu sobre et élégant à table, aux côtés de l’épouse de son homologue ; pour Claude Cheysson, moins téméraire qu’on ne le dit un temps ; pour Louis Mermaz, Dominique Strauss-Kahn et bien d’autres, que n’atteignirent pas les subtilités de l’Orient. Car il y a dans ce panorama les initiés, et les autres, imperméables au voyage, ou qui ne viennent en Chine que parce qu’il faut s’y faire photographier. BHL, Bernard Kouchner, Nicolas Sarkozy, entre autres, y apparaissent conformes à la réputation que leur ont faite leurs détracteurs. Le gaulliste Claude Martin leur préfère nettement Jacques Chirac (qui aime l’Orient, il est vrai), ou Hubert Védrine, qui une fois de plus (c’est devenu fréquent dans les témoignages de diplomates) s’en tire le mieux, aussi bien pour son professionnalisme que pour ses qualités humaines. Le tout émaillé d’innombrables dirigeants, artistes, intellectuels chinois, entre lesquels se glissent quelques touches d’actualité française, de « l’insupportable Léon Zitrone » aux chroniques des cohabitations successives en passant par les visites pékinoises d’artistes français.

Cette Lettre à la Chine, riche en détails, en couleurs, en paysages et impressions, en hommages répétés à la beauté des femmes chinoises, nous fait rencontrer Mao, Zhou Enlai, Deng Xiaoping et les autres, nous fait revivre la Révolution Culturelle de 1966 et la place Tian’anmen en 1989 (où l’auteur se trouvait lorsque le drame se jouait), nous guide dans les dédales des intrigues de palais ou des reprises en main. Et c’est bien difficilement que l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, l'élargissement de l'Europe ou même l'Allemagne réunifiée (dans laquelle l’auteur resta tout de même presque neuf ans comme ambassadeur, de 1999 à 2007), trouvent une place dans cette histoire. Comment, à côté de ces péripéties chinoises, ne pas paraître fade ? Dans ces mille facettes de la relation que la France tente de maintenir en Asie, quelques épisodes récurrents prennent une place particulière. Celui de la médiation française, jusqu’aux accords de Paris de 1991, pour trouver une issue à la situation cambodgienne et une place au Prince Sihanouk ; celui de la double affaire des frégates et des mirages pour Taïwan, qui opposa visions courtes et longues de la Realpolitik. Au fil de ces imbroglios et de quelques autres, Claude Martin ne cache pas les options qu’il défendit alors. Il souhaitait que l’on crût en Sihanouk, que beaucoup à Paris (notamment VGE) dépeignaient en loser. Il s’opposait à la vente de quelques armes à Taipei, jugées désastreuse au regard de la mission historique entamée par le général de Gaulle en 1964. C’est pourtant avec élégance qu’il relate les volte-face de Roland Dumas, et les éclaire par non-dit en fin d’ouvrage.

Cela pose bien entendu une question classique. Un diplomate, lorsqu’il passe trop de temps au contact d’un pays, ne devient-il pas le défenseur de ce pays plutôt que le représentant du sien propre ? Et ce, à partir du meilleur sentiment du monde, à savoir la quête de la compréhension de l’Autre ? Ne vaut-il mieux pas, finalement, jouer la carte de l’agent banal, insensible aux charmes de si puissantes machines, de si redoutables interlocuteurs ? Claude Martin plaide pour l’immersion, l’osmose, la découverte. Il fustige sans relâche – et de manière convaincante – la médiocrité de ceux qui veulent gérer le monde tout en s’en préservant. C’est un flâneur au sens baudelairien du terme. Ne laissant passer ni un village, ni une rue, ni un regard, il regarde les ombres derrière les projecteurs de la géopolitique. On lit les déceptions, les affres, les tortures d’un homme qui après les folies maoïstes, puis les massacres de Tian’anmen (une « tâche » dans l’œuvre de Deng), veut rester fidèle à son rêve de Chine, tout en vivant si mal, chaque fois, les terribles retours en arrière. On voit avec lui, sur cinquante ans, passer la Chine de l’état artisanal à la modernité actuelle, où la brutalité perdure sans plus être la même. « Etait-ce mieux avant ? », lui demandent, pour finir, de jeunes interlocuteurs chinois...



mardi 20 novembre 2018

Mémoires de diplomates - Evgueni Primakov



Evgueni Primakov, Au cœur du pouvoir : Mémoires politiques, Editions de Syrtes, 2002 (version en anglais 2001)




Evgueni Primakov fut l’un des acteurs soviétiques puis russes les plus influents de la fin de la guerre froide et de la période qui suivit. Orientaliste distingué à la tête de l'Institut d'économie mondiale et des relations internationales de l'Académie des sciences, journaliste, c’est sous Gorbatchev qu’il devient en 1989 Président du Soviet de l'Union, puis membre du Conseil présidentiel (1990-91), où il suit la guerre du Golfe. Nommé ensuite sous Boris Eltsine Directeur du Service des renseignements extérieurs de Russie (SVR, 1991-96), ministre des Affaires Etrangères (1996-98), et enfin Premier ministre – ou « président du gouvernement » (1998-99), il sera, après son éviction candidat aux législatives puis Président de la Chambre de commerce et d'industrie (2001-2011). Il disparut en 2015.

L’homme n’est pas un repenti. Il défend son système, réfute les accusations nombreuses portées à l’encontre de l’URSS (par exemple celle d’avoir incité l’Egypte à attaquer Israël à plusieurs reprises), et a même témoigné en faveur de Slobodan Milosevic à La Haye. Ses mémoires retracent, de son point de vue précieux, des épisodes clefs : les soubresauts de la fin de l’URSS et des débuts de la Russie (jusqu’au départ d’Eltsine et à l’arrivée de Poutine, auquel il se rallie finalement), la guerre du Golfe (1990-91), les paradoxes de la perestroïka de Gorbatchev et ses erreurs, son action à la tête des renseignements extérieurs, puis à la tête de la diplomatie russe, notamment sur les dossiers du Kosovo, du processus de paix au Proche-Orient. On y croise les leaders russes bien sûr mais aussi les présidents et secrétaires d'Etat américains, Saddam Hussein, Arafat, Hafez al-Assad, Milosevic, Castro, des dirigeants européens, surtout Chirac et Védrine, qu’il apprécie tous deux visiblement. Il plaide naturellement pour la sincérité russe, et contre les erreurs occidentales, notamment dans les guerres du Golfe de 1991 et du Kosovo en 1999, sans parler bien sûr de l'élargissement de l’OTAN, dont les américains avaient promis sous Bush senior qu’il n’aurait pas lieu. Opposé à l'intervention militaire russe en Tchétchénie, il n’épargne pas pour autant les boïeviki (combattants) tchétchènes « sanguinaires ».

Avec humour et élégance, il trace le panorama de près d’un demi-siècle russe et international, souvent à partir de sa spécialité : le Moyen-Orient. En guerre avec « la famille », ou l’entourage de Eltsine qui finit par l’écarter, il dénonce la corruption qui s’est emparée de la russie dans la décennie 1990, sans glorifier pour autant Gorbatchev. Peu tendre avec la politique américaine, il reste objectif et brosse le tableau de relations de confiance, et même amicales, avec de nombreux américains. Plus qu’un militant, c’est en membre éminent de l’élite diplomatique internationale qu’il témoigne dans son ouvrage, avec humanité souvent, mais sans regrets.

Mémoires de diplomates - Jean-Marc Simon, Secrets d'Afrique




Jean-Marc Simon, Secrets d’Afrique. Le témoignage d’un ambassadeur, Cherche Midi, 2016

Jean-Marc Simon fut ambassadeur en République centrafricaine, au Nigéria, au Gabon et en Côte d’Ivoire, et dans plusieurs cabinets ministériels. Elevé à la dignité d’ambassadeur de France par François Fillon en 2011, proche de Michel Roussin (l’un des hommes des dossiers africains de la chiraquie), toujours actif dans le conseil en Afrique (à la tête de Eurafrique Stratégies), il revient, dans un style diplomatique classique mais efficace, sur plusieurs de ses postes ou missions, au Tchad, dans l’afrique du Sud de l’apartheid, sur le Rwanda, longuement sur la Centrafrique, au Nigéria (où il fut maître de stage ENA d’un certain Emmanuel Macron), au Gabon, en Côte d’Ivoire. Rien hélas sur sur les Philippines, le Pérou et le Liban, certes hors d’Afrique, où il fut pourtant en poste. Des portraits saisissants – souvent aimables – parsèment ces mémoires : Hissein Habré, Pik Botha, Ange-Félix Patassé, Omar Bongo surtout, ou encore les protagonistes du drame ivoirien, Gbagbo, Ouattara et Bédié. Pas de révélation fracassante sur la « françafrique », quelques passages peut-être même trop courts (sur le rôle de l’armée française en Côte d’Ivoire dans l’extrême tension de 2004, ou la chute de Gbagbo en 2011). Le fil de nombreux épisodes est retracé de l’intérieur, avec quelques scènes saisissantes. La politique française est défendue dans un exposé assez clair, et revendiqué à droite, tandis que la méthode jospin (1997-2002) est égratignée pour son « ni ingérence, ni indifférence », auquel l’auteur ne croit pas : « En l’occurrence, c’est souvent l’indifférence qui prévaut ». Les ambiguïtés ou complexités de plusieurs chefs d'Etat apparaissent, sous une plume pourtant diplomatique. Hissein Habré n’en est pas l’un des moindres. L’opération Manta de 1984 et l’affrontement de François Mitterrand avec Kadhafi, la cohabitation de 1986-88, bien d’autres épisodes sont retracés. Ni regrets ni remords, ni sur le système Foccart ni sur le Rwanda. Peu de secrets en réalité, mais un témoignage qui permet de mieux comprendre ce que fut l’approche française et celle de ses acteurs, dans une Afrique qui aujourd’hui n’est plus la même.

lundi 29 octobre 2018

Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde


Résultat de recherche d'images pour "Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, La Découverte, Paris, 2018"


Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, La Découverte, Paris, 2018

Dans son nouvel ouvrage, Bertrand Badie reprend les thèmes qui lui sont chers : le coût international de l’humiliation, l’échec de l’Etat importé et de la décolonisation, les conséquences d’une diplomatie de club trop longtemps confisquée par l’Occident, dans une tentative du vieux monde pour résister à la réinvention pourtant nécessaire du système international.

Le chapitre I, qui revient sur l’occasion ratée d’une décolonisation dont l’ancien maître colonial a tout fait pour limiter les effets, est l’un des plus convaincants. Incapables de tourner réellement la page de la violence physique et symbolique qui avait marqué la colonisation, les institutions post-coloniales ont détourné le sens d’ouverture du jeu mondial qu’aurait dû prendre la création de nouveaux Etats. Il en a découlé un certain nombre de réactions, ou plutôt de « contre-socialisations », dont l’islamisme politique fut l’une des manifestations. Au Sud, les nouveaux pouvoir n’ont pas réussi à dépasser le stade d’un nationalisme de combat pour imaginer un nouveau nationalisme de projet. Ils ne furent, à travers leurs expressions (de Bandoeng au mouvement des non alignes ou MNA), que réactifs.

Par la suite, Bertrand Badie nous montre comment le multilatéralisme qui aurait dû être inclusif fut contourné par les clubs (du G7 au G20) et autres formats diplomatiques ad hoc. Comment, surtout, la faiblesse des uns s’est imposée à la force des autres, au point que cette sociologie de la faiblesse est devenue un impensé majeur de l’étude des relations internationales. On retrouve là l’idée de la force du faible, ou de la nuisance plus forte que la puissance. Les conséquences de cette situation sur les sociétés en guerres (la guerre devenant cadre socialisateur pour de nombreux acteurs en quête de contre-socialisation), et sur l'intervention militaire de « seconde génération » après la fin de la guerre froide, n’en sont que plus forts.

Plusieurs hypothèses fortes émanent de ce livre. L’idée, par exemple, qu’un néo-souverainisme compatible avec la mondialisation, porté par les émergents avec un goût de revanche sur les humiliations passées, ouvre la voie à un renouvellement en profondeur du système international. Celle encore, selon laquelle l’acteur local a une marge de manœuvre supérieure à celle de l’acteur régional, qui lui-même est plus fort que l’acteur global. Une « re-régionalisation » du monde pourrait alors constituer une sortie de l’impasse.

En prenant le point de vue de l’exclu, ou du Sud, après être parti du point de vue du Nord dans son « Nous ne sommes plus seuls au monde » (2016), Bertrand Badie tente d’expliquer les dynamiques actuelles dans ce Sud porté vers l’autoritarisme (le Brésil en est le dernier exemple, consacrant encore un peu plus les BRICS comme club national-autoritaire). Comme toujours, le débat est ouvert, l’agitateur d’idées a donc accompli sa mission.

vendredi 31 août 2018

Le Quai croqué par la fiction


L’air du large

Les auteurs français de fiction (espionnage, romans policiers…) mettent rarement en scène l’action internationale de la France elle-même, sauf sur un mode comique (la reprise au cinéma dans les années 2000 de l’OSS 117 de Jean Bruce, qui transforme le héros initial en caricature franchouillarde, la bande dessinée Quai d’Orsay également portée à l’écran…). Il n’est donc pas anodin d’assister depuis peu à un réinvestissement du sujet « diplomatie française » par la littérature noire, à l’heure des luttes d’influence et du storytelling. En 2018, trois livres parmi d’autres ont fait parler d’eux : que nous disent-ils de l’outil diplomatique français dans son contexte international ? En comparaison avec des littératures étrangères, le thriller français se veut réaliste au risque du pessimisme, informé et universaliste, surtout hanté par la dictature au Sud.
Le diplomate français, nouveau personnage de roman
Dans ses 200 aventures de « SAS » très prisées du monde diplomatique français, Gérard de Villiers évitait le sujet. Son héros, le Prince Malko, était autrichien, travaillait sous contrat pour la CIA et sa mission principale consistait à faire voyager le lecteur francophone sous d’autres tropiques, dans un exotisme à fantasmes qui éloignait de la routine parisienne. Les services français n’étaient pas dans le jeu. Les quelques romans à succès des dernières années (comme les Pukhtu de DOA), s’attachaient également à d’autres acteurs, sociétés militaires privées américaines ou autres. Cette absence dans la littérature n’était pas compensée par les séries télévisées. Jusqu’au Bureau des légendes, succès français mais aussi succès commercial international, qui met en scène la DGSE dans des scénarios dont le talent tient au réalisme. Là où les Etats-Unis, le Royaume-Uni, plus récemment quelques émergents, glorifiaient leurs services dans la fiction, la France commençait seulement à rattraper son retard, sans James Bond, à sa manière, avec pour principale qualité de se critiquer elle-même.
Pour la seule année 2018, trois romans situent leur intrigue au cœur du milieu diplomatique français. Dans Kisanga, l’écrivain Emmanuel Grand montre un ministère des Affaires étrangères (dirigé par un ministre flamboyant, « François-Xavier de Meyrieux », à la crinière argentée…), et des agents de la défense, entre intérêts industriels et partenariats chinois, empêtrés dans les doubles-fonds d’une Afrique (en l’occurrence d’une RDC) en proie à tous les maux, et pillée par les grandes puissances. Dans Les saisons inversées, Renaud S. Lyautey (pseudonyme de l’actuel ambassadeur de France à Mascate, donc diplomate de carrière en pleine activité), met en scène l’assassinat en 2003, peu après la crise irakienne, du directeur général des Affaires politiques et de sécurité du Quai, qui eut quelques jardins secrets dans ses postes passés, en Iran ou en Amérique latine. Dans Le suspendu de ConakryJean-Christophe Rufin, écrivain qui fut ambassadeur, dépeint un consul de France qui s’ennuie, qui boit et joue du piano, réveillé et révélé par l’assassinat spectaculaire d’un français sur place. Rien de tout cela n’est fortuit, et les deux derniers auteurs annoncent même une suite, avec les mêmes héros.
« Le grand bâtiment retrouva dans l’instant sa vocation première, celle d’un tombeau servi par des prêtres mutiques, industrieux et bronzés. Chacun s’affaira à ce qu’il savait le mieux faire : la limitation des dégâts »
Le quai sans concession
Les héros, justement. Ces sans-grade qui mènent l’enquête à la place des enquêteurs, dans des romans policiers sans policiers. Ils ont une profondeur, une intelligence, que rien n’a facilitées, ni que personne n’a reconnues, au quai d’Orsay. Chez Rufin, le raté Aurel Timescu, diplomate d’origine roumaine qui finit consul de France en Guinée mais dont personne ne veut, devient pourtant une sorte d’inspecteur Columbo dans un décor de SAS, tout en subissant ce qui s’apparente à un harcèlement moral de la part de sa hiérarchie. Le René Turpin de Lyautey est choisi pour aider l’enquête en raison précisément de ce que l’on croit être sa médiocrité : lui non plus, n’est pas aidé par la machine. L’anti-héro de Grand est un journaliste assisté d’un ingénieur idéaliste, considéré comme fini parce que le système l’a fait taire autrefois, et qui a maintenant le Quai et Balard à ses trousses pour le supprimer en Afrique. Sur le plan de la gestion des ressources humaines, le quai n’en sort pas grandi.
Il n’est pas épargné non plus sur le plan de la morale, décrit comme complice de faits graves, à différents degrés d’implication suivant les ouvrages. 

Lire la suite dans L’air du large

samedi 30 septembre 2017

Pernille RIEKER, French Foreign Policy in a Changing World


Pernille RIEKER, French Foreign Policy in a Changing World: Practising Grandeur. Palgrave MacMillan, Londres, 2017



Il n'est jamais facile d'écrire avec justesse sur la politique étrangère d'un autre pays. A cet égard il convient de saluer la publication du livre de Pernille Rieker sur la politique étrangère de la France, qui se distingue dans cet exercice pour au moins trois raisons: l'auteur ne sur-théorise pas, et délaisse avec raison ce terrible appauvrissement académique qui consiste à tout réduire à la question agent-structure ; elle évite également les clichés habituels sur le gaullisme, l'ENA, etc., qui marquent encore trop souvent la littérature scientifique anglo-saxonne sur la France ; enfin elle propose un tour d'horizon certes non exhaustif mais pertinent, des grands dossiers de notre diplomatie (Afrique, Russie, Etats-Unis, OTAN, terrorisme...). Si un chapitre à part entière sur l'Europe eut été utile, on ne peut s'empêcher de penser que son absence (l'ouvrage a été achevé avant l'élection d'Emmanuel Macron) est significative. Idem sur l'Asie ou l'Amérique du Sud, rarement présentées à Paris comme des priorités. Tout au plus pourrait-on souhaiter une perspective plus assumée sur les approches de la Méditerrannée et du Proche-Orient (les cas libyen ou syrien sont néanmoins bel et bien discutés).

Mais l'essentiel est ailleurs. Pernille Rieker, dont les travaux au sein du Norvegian Institute of International Affairs font référence, pose des questions justes : Paris a-il  plus de leviers ou au contraire moins de "grandeur", dans un monde globalisé et régionalisé? Comment  la France peut-elle continuer à influencer le monde, plaider pour son exceptionnalisme, compte tenu de ressources contraintes qui l'obligent souvent à boxer au-dessus de sa catégorie ? Réponse: par la promotion des valeurs liées à son universalisme, ou perçues comme telles. Elle peut compter pour cela sur plusieurs atouts: un rôle global qui lui confère une légitimité historique, des institutions et une élite administrative fortes, une présence dans les principales institutions internationales, des instruments de projection qui participent aussi bien du hard power (l'outil militaire) que du soft power (diplomatie culturelle).

En opposant la puissance matérielle à la puissance symbolique, et en croyant davantage à la seconde qu'à la première, la chercheuse lance un vrai débat, qui rejoint celui sur lesintérêts opposés aux valeurs dans l'action extérieure. On pourrait lui objecter que c'est le discours français qui était en panne, plutôt que l'outil matériel (comme l'ont montré les récentes opérations militaires, au Mali, en Centrafrique, en Libye...). C'est le message symbolique qui n'était plus perçu, alors même que la puissance structurelle demeure (l'image de la France dans le Sud, notamment s'est considérablement brouillée dans les dernières années). On  peut aussi estimer que puissance symbolique et puissance matérielle se rejoignent dans la pratique concrète, car une diplomatie d'influence digne de ce nom a un coût, et croire qu'on peut la décréter "à moyens constants" est une dangereuse illusion. Mais l'important était de briser le tabou et de poser la question.

En liant le destin de la France comme puissance d'influence à sa capacité à réinventer l'universalisme, Pernille Rieker ouvre encore un chantier important, valable également d'ailleurs pour le Royaume-Uni, l'Allemagne, même les Etats-Unis, et le monde occidental en général.

Après plusieurs discours de politique étrangère du nouveau président, et les premières indications sur la tonalité de ce que pourrait être un "macronisme de politique étrangère", les questions posées dans l'ouvrage apparaissent plus pertinentes encore. Comme si la nouvelle équipe au pouvoir, elle aussi, se posait la question de la pérennité de l'influence française, avec déjà quelques éléments de réponse, proches des hypothèses de Pernille Rieker. La réinvention du message universaliste est un souci visible à Paris, qui semble passer par la promotion du multilatéralisme ("multilateralism is the new universalism", pour reprendre une structure de phrase à la mode). La reconquête de l'influence telle que proposée se fait en trois temps: 1- dégager des marges de manœuvre budgétaires et montrer une crédibilité sérieuse dans la remise en ordre de la gestion intérieure ; 2- relancer le projet européen, meilleure garantie de notre rôle dans le monde ; 3- enfin, à partir de ce socle, proposer ensuite un agenda international. On retrouve bien la dialectique entre puissance symbolique et puissance matérielle, discutée dans le livre. Mais on retrouve aussi les mises en garde sous-jacentes qu'implique ce travail: le système international, comme régional, est bien là, avec ses acteurs et ses contraintes. La France ne pourra, seule, réinventer le multilatéralisme ni imposer le dialogue, si elle n'est pas suivie par d'autres sur ce terrain. Un Donald Trump à la Maison Blanche, une Angela Merkel maintenue mais affaiblie, une Grande-Bretagne qui doute, une Europe orientale qui se crispe, ne seront pas pour aider.

La France "compte toujours", pour répondre à une question posée jadis par un ouvrage antérieur. Et Pernille Rieker le prouve, en s'y intéressant au point de lui consacrer un livre. Mais la "pratique de la grandeur" devra suivre une voie parsemée d'embûches.