samedi 22 juillet 2017

Jean-Christophe NOTIN, Les guerriers de l’ombre



Résultat de recherche d'images pour "NOTIN, Les guerriers de l’ombre" Jean-Christophe NOTIN, Les guerriers de l’ombre. Taillandier, Paris, 2017

A la suite d’un documentaire réalisé sur Canal Plus par le même auteur, connu pour ses ouvrages sur les opérations militaires françaises (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Mali…), ce travail dresse un portrait de treize agents de la DGSE, qui acceptent (anonymement, et avec toutes les précautions d’usage, cela va sans dire), de parler. Ils ont accompli des missions difficiles, dans la clandestinité. De quoi parlent-ils au juste, sans pouvoir se livrer totalement, sans trahir de secrets ? De leur recrutement, du métier, qui n’est pas ce qu’on en dit, de ses joies comme de ses difficultés, de la solidarité comme de la solitude, de l’aventure comme de la bureaucratie, des succès et des échecs, des déceptions (au sens français du terme…) et des bonnes surprises. De l’Afghanistan, aussi, qui sert de fil rouge à leur discours (et ils ne sont pas tous d’accord).

Après un certain nombre d’ouvrages de fiction (citons plutôt DOA et son Pukhtu Primo que la série SAS, qui ne semble pas dans le cœur des interviewés, en dépit de son succès de gare et de l’estime de nombreux décideurs…), après la série Le bureau des légendes, après la création de l’Académie du Renseignement qui avait pris l’initiative courageuse de plusieurs colloques ouverts (notamment sur le renseignement dans la Première Guerre mondiale), ce travail confirme le regain d’intérêt du grand public pour le renseignement en France, sans doute en partie, hélas, du fait des attentats récents. Il vise sans doute, lui aussi, à encourager des vocations, en démystifiant ou en répondant par avance à un certain nombre de questions.

L’exercice est utile, et participe de ce que le monde académique qualifierait, avec sa pompe, d’approche sociologique qualitative sur la base d’entretiens semi-directifs. L’échantillon en est forcément réduit ici, ce qui n’amoindrit pas le tour de force, de faire parler ceux dont le métier est de se faire passer pour un(e) autre. Et d’insister sur le caractère irremplaçable de l’humain, tant l’électro-magnétique demeure contournable. Leur témoignage est rare et précieux. naturellement, il ne règle pas tous les maux que l’on connaît en France : des études universitaires de renseignement (ou intelligence studies) à développer en dépit de quelques auteurs très productifs, sérieux et talentueux (Forcade, Laurent…) ; surtout, des moyens financiers limités pour le renseignement (les salaires suivent-ils les défis géopolitiques ?..) en dépit d’un réel savoir-faire, internationalement reconnu ; comme partout ailleurs, des améliorations organisationnelles à imaginer, etc. Il n’en demeure pas moins que le livre mérite d’être lu, et confirme la contribution régulière de Jean-Christophe Notin aux questions de défense.

dimanche 9 juillet 2017

J.J. JABBOUR, La Turquie. L’invention d’une diplomatie émergente



La TurquieJ.J. JABBOUR, La Turquie. L’invention d’une diplomatie émergente (préface de Bertrand badie), CNRS Editions, 2017

Cet ouvrage de Jana Jabbour en français sur la politique étrangère de la Turquie était d’autant plus attendu que l’exercice est trop rare. Jana Jabbour décrit et décrypte, à travers l’ascension de l’AKP et d’Erdogan, les évolutions d’une stratégie internationale turque jadis formulée par Ahmet Davutoglu, aujourd’hui en disgrâce. De cette diplomatie émergente qui s’était promis une relation à « zéro problème avec le voisinage », que reste-t-il après des printemps arabes qui ont laissé zéro voisin sans problèmes ? D’abord l’élaboration d’une nouvelle conception de la puissance, qui réhabilite l’empire et en appelle à la grandeur civilisationnelle derrière un leader qui se veut charismatique. Ensuite des vecteurs de puissance originaux, à commencer par l’AKP en tant que parti, mais aussi l’utilisation d’acteurs non étatiques, ONG, acteurs religieux transnationaux, minorités, mais aussi think tanks (l’une des parties les plus réussies de l’ouvrage). Le Moyen-Orient – arabe – est l’espace d’exercice de cette puissance réinventée, la cible des entreprises diplomatiques turques. En dépit des drames politiques, ce sont les populations qui font l’objet d’une entreprise de séduction et d’un soft power « à la turque », fait de séries télévisées (un autre passage fort intéressant), mais aussi de politiques d’éducation. Rien n’est gagné bien sûr pour la Turquie, dans cet environnement proche-oriental si complexe, qui rappelle à toute puissance ses limites. Mais Ankara compte bien revenir en force dans ce grand jeu, fort de son passé et d’instruments d’avenir. Les contradictions, les paradoxes, les principaux traits originaux de cette politique nous sont dépeints ici avec précision, snas polémique inutile en dépit d’un contexte passionnel, et dès lors ce travail fait référence sur le sujet en langue française.

D. KEROUEDAN, J. BRUNET-JAILLY (dirs.), Santé mondiale



Santé mondiale. Enjeu stratégique, jeux diplomatiques D. KEROUEDAN, J. BRUNET-JAILLY (dirs.), Santé mondiale, enjeu stratégique, jeux diplomatiques, Presses de Sciences Po, 2016

Cette somme de presque 500 pages s’attaque à un thème trop peu exploré des relations internationales : la santé, comme enjeu de sécurité humaine au cœur de bien des rapports de force. Dominique Kerouedan est docteur en médecine et elle a été titulaire de la chaire « Savoirs contre pauvreté » du Collège de France. Joseph Brunet-Jailly enseigne à Sciences Po. A travers des exemples précis et concrets (MSF au Nigéria contre les épidémies, la lutte contre la mortalité maternelle au Mali, l'organisation des soins en Syrie sans l'Etat, la diplomatie de la santé au Brésil), et des thématiques plus transversale et problématisées (accès aux médicaments et propriété intellectuelle, géopolitique du médicament, justice et éthique médicale…) c’est un tour d’horizon dense qui nous est proposé. Les auteurs vont des chercheurs pointus aux politiques (Laurent Fabius, Bernard Kouchner), avec une dominante critique, qui souligne les apories d’un rapport Nord-Sud toujours vivant sur ces sujets, et plus encore les dégâts du tout libéral. Des « politiques de croissances à haut risque sanitaire », un contexte institutionnel contraint, font partie des constats de cette approche politique de la santé mondiale. On saluera également les bibliographies précieuses qui suivent chacun des 18 chapitres, pour proposer au final sinon un manuel du moins un ouvrage de référence sur cette question. A compléter par d’autres lectures utiles, par exemple sur les enjeux de santé tels que traités dans les organisations internationales ou les partenariats public-privé (voir notamment les travaux d’Auriane Guilbaud).

e nouveau départ de la politique internationale de la France


(article paru dans L'Orient Le Jour)

Un nouveau gouvernement de 33 membres avec plus de femmes que d'hommes, une équipe internationale mi-technique, mi-expérimentée, un entretien décapant du président à la presse européenne (le 22 juin), qui annonce une rupture avec « une forme de néoconservatisme » et confirme le credo européen et franco-allemand : le gouvernement Philippe, plus profondément remanié que prévu après les élections législatives, a sa feuille de route pour l'international... et de vifs débats de politique étrangère à venir.

Une équipe nouvelle
Après le départ des ministres issu du MoDem, deux membres de l'équipe régalienne (Sylvie Goulard aux Armées, Marielle de Sarnez aux Affaires européennes) ont été remplacées, respectivement par Florence Parly et Nathalie Loiseau, tandis que le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian conserve son poste. L'énarque Florence Parly a participé à la direction d'Air France puis de la SNCF, et fut membre du cabinet de Paul Quilès. Spécialiste des questions budgétaires mais pas de défense (Sylvie Goulard ne l'était pas non plus), sa nomination est parfois interprétée comme une priorité donnée à l'objectif de parvenir à 2 % du PIB pour les armées à l'horizon 2022. Directrice sortante de l'ENA, Nathalie Loiseau est une diplomate, diplômée de Sciences Po et de l'Inalco (Langues O'), excellente connaisseuse des rouages du Quai d'Orsay et connue pour son charisme réformateur, aussi bien à la tête de l'ENA que dans ses engagements personnels (son livre, Choisissez Tout, incite les femmes à ne renoncer à rien entre vie professionnelle et familiale). Deux secrétaires d'État sans portefeuille ont également été adjoints aux Affaires étrangères et aux Armées.

Confirmation d'une ligne gaullo-mitterrandienne
Ces nominations confirment l'inflexion perçue en faveur du projet européen et d'une ligne dite « gaullo-mitterrandienne », qui voit par ailleurs le retour de proches de Jacques Chirac ou de Dominique de Villepin à des postes-clés : Bernard Émié (ancien ambassadeur au Liban 2004-2007 et l'un des artisans de la résolution 1559 de 2004) devient directeur de la DGSE, Maurice Gourdault-Montagne est annoncé comme secrétaire général du Quai d'Orsay, Emmanuel Lenain, chef du pôle diplomatique à Matignon. Que peut signifier cette ligne aujourd'hui ? Dans une interview à la presse européenne le 22 juin, le président de la République insiste sur la nécessité d'une Europe forte en tant qu'acteur international autour du moteur franco-allemand, là où l'atlantisme avait prévalu depuis 2007 (réintégration du commandement intégré de l'OTAN en 2009), éloignant la France du projet d'Europe puissance. Il remet en cause l'intervention militaire comme outil diplomatique systématique, saluant l'opposition chiraquienne à la guerre irakienne de 2003 et critiquant les résultats de l'intervention sarkozienne en Libye de 2011. Enfin, il s'oppose au « regime change », surtout quand il n'y a plus de « regime » après le « change » : « Quel fut le résultat de ces interventions ? Des États faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. »

Un « parler vrai » diplomatique ?
Deux phrases, entre autres, dans l'interview présidentielle ont suscité des commentaires. « Avec moi, ce sera la fin d'une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans », et « Assad, ce n'est pas notre ennemi, c'est l'ennemi du peuple syrien » (la première partie de la phrase semblait ouvrir une porte, mais la seconde est une condamnation définitive). Ce « néoconservatisme » (en réalité mélange complexe d'occidentalisme, d'interventionnisme, d'atlantisme classique), qui l'a « importé » ? Qui l'a appliqué, sous Sarkozy et Hollande ? Le débat est ouvert. Sur Assad, son départ n'est plus un préalable, surtout sans plan précis pour la suite, mais la France est prête à le frapper, seule si nécessaire. Ces positions sont à la fois un inventaire sévère des deux quinquennats précédents, et une sorte de « parler vrai » (cher à feu Michel Rocard) sur l'international, qui veut poser les données du problème sur la table sans renoncer à l'action. Naïveté pour les uns (cette transparence et ce grand écart ne sont pas tenables dans le grand jeu des puissances), cynisme au contraire pour d'autres (où sont les valeurs libérales de l'atlantisme?), réalisme et pragmatisme enfin, la prise de parole présidentielle ouvre incontestablement un débat sur la politique étrangère de la France, ses valeurs et ses interprétations.

jeudi 6 juillet 2017

Face à Trump, Emmanuel Macron invente le gaullo-mitterrandisme global

 
(article publié dans The Conversation)

En janvier 2017, nous nous interrogions sur le fait de savoir si le Président américain pouvait devenir l’ennemi pour ses alliés, européens notamment. Entre-temps, la présidence Trump a confirmé de nombreuses craintes : amateurisme, repli, provocations, tensions avec les partenaires… Dépeint tour à tour comme le porte-parole des faucons les plus durs, ou – ce qui n’est pas exclusif – comme un personnage en mal de reconnaissance, détruisant tout autour de lui faute de pouvoir briller autrement, Donald Trump a sérieusement altéré la relation transatlantique.
Sa première sortie internationale, qui après le Proche-Orient passait par l’OTAN et le G7, a produit au moins trois résultats. Elle a collectivement inquiété les Européens sur l’avenir de l’Alliance, rendu à la fois pessimiste et déterminée une Angela Merkel exaspérée, et intronisé le nouveau Président français, Emmanuel Macron, comme le contradicteur occidental le plus assumé du « trumpisme ».

Naissance d’un duo

L’annonce, le 1e juin, du retrait américain de l’accord de Paris sur le climat, a intensifié ce face-à-face que l’on pressentait déjà : l’opposition de style entre le libéralisme, le multilatéralisme et le combat contre le repli nationaliste, prônés par Emmanuel Macron pendant sa campagne électorale, tranchaient avec les valeurs qui ont porté Donald Trump à la Maison Blanche. Dans son discours de sortie de l’accord climatique, Donald Trump a ainsi cité explicitement Paris, qui ne devait plus être « placé avant » un intérêt américain incarné pour l’occasion par « Youngstown, Ohio, Detroit, Michigan, et Pittsburgh, Pennsylvanie ». Dans les minutes qui ont suivi cette annonce, Emmanuel Macron a répliqué avec force sur le fond, et de manière inédite sur la forme.
Délivrant des messages en anglais qui depuis font florès sur les réseaux sociaux, il a invité les chercheurs américains à venir en France (osant un « la France est votre nation », et leur donnant du « you guys »). Il a rappelé que leur Président avait décidé de « mettre en péril » leurs budgets et leurs initiatives. Regrettant une décision américaine qualifiée de « véritable erreur pour les États-Unis et pour la planète », sa formule « Make the planet great again », détournant le slogan de campagne de Trump, a fait le tour du monde journalistique et numérique, comme un défi direct et personnel à celui qui annonce ses décisions présidentielles sur Twitter.
Deux récits, deux conceptions de la politique, deux hommes, deux générations, ont entamé un dialogue musclé, et seront systématiquement (et avec délice) présentés comme rivaux par les médias. La tension du dialogue dépasse désormais l’anecdote de la poignée de main, pour toucher à des questions de fond.

Une recomposition globale ?

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