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dimanche 23 mai 2021

Dix ans après les « printemps arabes » : feu l’influence française ?

 


On se souvient d’abord d’une confusion extrême. La démission de Michèle Alliot-Marie en février 2011, à la suite de ses propos sur la situation tunisienne, trois mois après sa nomination au quai d’Orsay. La disparition de plusieurs interlocuteurs arabes encombrants mais familiers. Un processus décisionnel qui semble flotter malgré les efforts d’Alain Juppé, appelé pour redresser la machine diplomatique. La campagne libyenne de Bernard-Henri Lévy. Puis les regrets acerbes de Barack Obama pour avoir suivi la France en Libye.

2On se remémore ensuite un sentiment d’impuissance en réalité plus profond, plus ancien. L’attentat contre le Drakkar, quartier général des forces françaises à Beyrouth, en 1983, et le départ de cette France, dont les dirigeants assuraient qu’elle « n’avait pas d’ennemis ». Une Europe absente du processus israélo-palestinien supervisé par les États-Unis après 1991, et qui arrive trop tard, à Barcelone en 1995, pour accompagner une paix qui n’existe déjà plus. Les efforts français pour rester dans le jeu proche-oriental après les bombardements israéliens de Cana en 1996. Les navettes quasi mensuelles, mais vaines de Bernard Kouchner en 2007 pour tenter de trouver une issue à la crise institutionnelle libanaise, laquelle sera finalement dénouée à Doha.

3Bien sûr, il y eut des images fortes. Jacques Chirac dans la vieille ville de Jérusalem en 1996, houspillant la sécurité israélienne au plus grand bonheur des télévisions arabes. Jacques Chirac encore, quelques mois plus tôt à l’Université du Caire, appelant à une nouvelle politique arabe de la France. Jacques Chirac, toujours, recevant un accueil triomphal fin 2001 à Bab El-Oued. Jacques Chirac, surtout, s’opposant à la guerre états-unienne en Irak en 2003. Ces images ne sont pas négligeables et restent dans les mémoires. Elles rappellent que la France est là. On cherchera d’ailleurs à en créer de nouvelles : Emmanuel Macron à Beyrouth, prenant une femme libanaise dans ses bras au lendemain de l’explosion du 4 août 2020, après des mois de protestations contre un système moribond.

4Mais ces images ne changent pas la réalité profonde. La France subit une séquence difficile en Méditerranée depuis les « printemps arabes ». La région va de Charybde en Scylla. Et les temps qui s’annoncent risquent de réduire encore la marge de manœuvre.

Une séquence difficile

5Le « petit roi » Hussein de Jordanie entretenait des relations de confiance avec la France. Lors du voyage de François Mitterrand au royaume hachémite en novembre 1992, l’arrivée du Concorde présidentiel avait été filmée de longues minutes en direct, sur une télévision jordanienne fascinée par le faste majestueux de ce drôle d’oiseau français. C’est ensuite à l’hôtel Old Cataract d’Assouan, en 1995, que François Mitterrand choisit de passer son dernier Noël, sous la fidèle bienveillance d’Hosni Moubarak. Le « Docteur Chirac », lui, était régulièrement l’un des premiers acteurs informés par Yasser Arafat, au retour de ses voyages et discussions diplomatiques. Il félicitait le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali de ses scores improbables aux élections présidentielles : 99,45 % en 1999, 94,49 % en 2004. Il était l’ami de Rafic Hariri, dont il écoutait les conseils sur la politique moyen-orientale. Hassan II du Maroc, dont il était un intime, fut, avec la Garde royale marocaine, son invité d’honneur aux cérémonies du 14 juillet 1999.

Changement d’époque

6Mais déjà, une page d’histoire se tournait. D’abord avec la disparition physique ou politique de ceux qui l’avaient écrite. 


Lire la suite dans Revue internationale et stratégique 2021/1 (N° 121), pages 151 à 160

dimanche 28 février 2021

Si la rivalité sino-américaine tournait mal

 

What if? (5) Si la rivalité sino-américaine tournait mal». La chronique de Frédéric Charillon

« De part et d’autre du Pacifique se trouvent des faucons qui rêvent d’en découdre. Même sans imaginer de confrontation militaire, les terrains du rapport de force s’accumulent »


      

« Jusqu’ici tout va bien », pour reprendre le leitmotiv du film La Haine. L’Amérique de Joe Biden adopte une posture plus prévisible et un ton plus modéré que l’administration Trump face à Pékin. La Chine n’a pas intérêt à une confrontation avec des Etats-Unis toujours surpuissants. Donald Trump, tout en multipliant les pommes de discordes (Huawei, TikTok, tarifs douaniers…), n’a jamais coupé les ponts. Avec la nomination dans la nouvelle équipe diplomatique de quelques connaisseurs de la Chine déterminés à en contenir la montée en puissance (Ely RatnerKathleen HicksMira Rapp-HooperMelanie Hart), Joe Biden s’inscrit dans un consensus national bipartisan, mais insiste davantage sur la compétition que sur la confrontation. La trajectoire des deux grands rivaux reste donc sous contrôle. Les choses pourraient toutefois s’envenimer.

En premier lieu, un choc frontal n’est pas à exclure : si une montée préméditée aux extrêmes est peu probable, les occasions de dérapage ne manquent pas. Plus vraisemblable, l’augmentation des tensions indirectes qui, accumulées, finiraient par instaurer un climat de guerre froide aux inévitables conséquences économiques. Dans les deux cas l’Europe se retrouverait en position difficile, sans moyen de se distancier de la protection américaine, ni de résister aux tentations économiques chinoises.

Risques de choc frontal


Lire la suite dans L'Opinion

dimanche 2 août 2020

Il y a trente ans : la guerre du Koweït



Il y a trente ans ce jour, le 2 août 1990, l’armée irakienne de Saddam Hussein envahissait le Koweït. Cet épisode a déclenché ou révélé une cascade de recompositions géopolitiques.

Il a d’abord révélé la profonde division du monde arabe, à parts presque égales, soit à l’époque 11 contre 10 (l’Autorité palestinienne n’existait pas encore), entre ceux qui condamnaient l’invasion, et ceux qui fustigeaient « les émirs ». Il a permis ensuite aux Etats-Unis de s’implanter dans la région, à la suite d’une démonstration de force capacitaire (535.000 hommes projetés, des technologies de pointe que le monde allait découvrir, et qui faisaient ressembler – faussement - la guerre à un jeu vidéo). Une démonstration de force diplomatique également (une coalition de 34 pays, dont plusieurs pays arabes hors du Golfe, comme le Maroc ou la Syrie, pour un total de 938.000 hommes), ainsi que de « soft power » : CNN eut le quasi-monopole des images de cette guerre en direct. La France mitterrandienne finissait pas suivre après avoir tenté de tergiverser, et le président demandait aux français de « faire blocs avec nos soldats ». Si plusieurs dirigeants, comme Margaret Thatcher qui allait quitter le pouvoir peu après, faisaient l’analogie avec Munich (arrêter le tyran avant qu’il soit trop tard), le ministre français de la défense Jean-Pierre Chevènement démissionnait, refusant en âme et conscience une opération occidentale contre un pays arabe, qui lui rappelait plutôt Suez ou les guerres coloniales.

La guerre a permis à un président américain plus éclairé que ne le sera sa progéniture, d’imposer un processus de paix au Proche-Orient, conscient qu’après ce conflit, un geste fort à l’égard des Arabes était indispensable pour consolider la région. Elle a permis aussi à plusieurs puissances de prendre conscience de leur faiblesse militaire. Sur le papier, la France pouvait projeter 50.000 hommes. Elle peina à en envoyer plus de 15.000, et tirera les leçons de cette situation en professionnalisant son armée. Sur le papier également, les monarchies du Golfe étaient dotées du matériel (souvent américain) le plus sophistiqué. Mais leur vulnérabilité éclata au grand jour, dans un traumatisme durable. Le poids des acteurs non étatiques, transnationaux, dans ce conflit, allait surprendre. On craignait, dans les chancelleries, le poids des acteurs religieux, l’impact des médias, les opinions publiques… A l’issue de la guerre, la résolution 688 allait imposer à l'Irak de laisser entrer les ONG humanitaires sur son territoire, première brèche importante au principe de souveraineté, au nom du devoir d’ingérence. Ce qui n’empêcha pas la survie de la Realpolitik : le vaincu, Saddam Hussein put s’acharner sur les Kurdes au nord et sur les chi’ites au sud. On découvrait alors que les notions de vaincu et de vainqueur s’étaient considérablement brouillées, puisque le vaincu survivait (sans compter qu’aux Etats-Unis, le vainqueur, qui fit aussi le « vainqueur » de la guerre froide, George H. Bush, allait être battu aux élections).

que reste-t-il de cet épisode ? beaucoup de leçons que l’on croyait durables, cependant, se révélèrent être des illusions à court terme. Le « brave nouveau monde » qui apparut lorsque l’URSS finissante soutenait les Etats-Unis contre son ancien allié, et qui devait sortir de la fin de la guerre froide, n’a pas perduré. Le processus de paix israélo-arabe n’est plus. Le « moment unipolaire » (Charles Krauthammer dans la revue Foreign Affairs) a tenu en apparence une dizaine d’années, sérieusement ébranlé cependant par les épisodes somalien, balkaniques, ou d’autres. Et la prochaine guerre d’Irak, en 2003, allait ruiner les acquis américains au Moyen-Orient, en discréditant moralement une Amérique enlisée dans deux conflits simultanés (Irak et Afghanistan), offrant à l’Iran une prépondérance régionale inespérée. Les tergiversations américaines en Syrie, encore dix ans plus tard, permettront à Moscou de rejoindre Téhéran pour combler le vide américain, un vide que l'administration Trump allait porter à son paroxysme, ce dont Ankara allait profiter à son tour. En lieu et place d’un monde d’ingérence au nom du droit international et des droits humains, les interventions occidentales répétées, toujours à  l’égard d’anciens alliés de Moscou (Irak, Serbie…) allaient finir, avec la goutte d’eau libyenne qui fit déborder le vase en 2011, par reconstituer un front souverainiste, alliant Moscou et Pékin. Les belles idées libérales démocratiques allaient finir par être perçues, dans ces capitales mais aussi au Sud, comme un savoir-faire occidental machiavélique visant à faire exclusivement du regime change à leur avantage. Un regime change qui a donné lieu à plusieurs chaos effroyables, où les rogue states se sont transformés en collapsed states, comme en Irak (ou en Libye). Ce qui donne aujourd’hui des arguments importants à la Russie ou à la Chine, pour s’attaquer à plusieurs décennies de gestion occidentale des affaires du monde.

La guerre du Golfe de 1991, qui suivit l’invasion du Koweït, a été lancée par George H. Bush pour de bonnes raisons (le droit international et la stabilité dans un moment crucial), menée avec un savoir-faire politique et militaire indéniable, et accompagnée d’une initiative louable, à la suite du processus d’Oslo. Trente ans plus tard, cette guerre apparaît non comme annonciatrice des nouveaux conflits, mais comme le dernier cas anachronique d’une guerre interétatique en bonne et due forme, avant le retour des conflits asymétriques et hybrides. Non comme le point de départ d’une stabilité hégémonique américaine sur le Proche-Orient, mais comme le début du power shift dans cette zone. Non comme le déclencheur d’une domination médiatique occidentale avec CNN, mais comme celui du règne des médias globaux dans un environnement terriblement concurrentiel (Al Jazeera, Russia Today…), lorsqu’apparaîtront les technologies numériques puis les réseaux sociaux. C’est sans doute ce que l’on appelle des ruses de l’Histoire.



vendredi 31 juillet 2020

Alice EKMAN, Rouge vif. L’idéal communiste chinois


Rouge vif, l'idéal communiste chinois: L'idéal communiste chinois ...

Alice EKMAN, Rouge vif. L’idéal communiste chinois, L’Observatoire, Paris, 2020

 

Déjà à l’origine de l’ouvrage La Chine dans le monde (CNRS Editions, 2018), Alice Ekman se penche cette fois sur la politique intérieure de l’Empire du Milieu, mais étudie également les conséquences de ces évolutions chinoises pour le reste du monde. A partir de constats fort bien documentés, de la part de l’une des toutes meilleures spécialistes européennes du sujet (actuellement Senior Analyst en charge de l’Asie à l’Institut de sécurité de l'Union européenne), son travail défriche un terrain considérable. Surtout, il corrige un certain nombre d’idées reçues, ou largement diffusées dans le débat public. On retiendra, comme fil conducteur essentiel de ce travail, la persistance de l'idéologie communiste au sommet du pouvoir à Pékin. Dans les dix constats qui constituent la première partie du livre, l’omniprésence d’un Parti communiste chinois (PCC) qui n’a jamais renié ses fondamentaux marxistes, léninistes et maoïstes est frappante. La supervision des rouages politiques, administratifs, ceux de l'éducation, de la culture et même de la vie quotidienne personnelle, n'a peut-être jamais été aussi forte que sous Xi Jinping, accentuée par les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies. Un vocabulaire que l’on entendait plus depuis Mao, dur, idéologique, intransigeant, refait surface.

Il ressort naturellement de ce tableau une leçon importante pour le reste du monde. La Chine n'a nullement le projet de se convertir au capitalisme. Encore moins à la démocratie libérale, comme l'actualité récente le montre encore. Pékin entend bien promouvoir son modèle, et estime que les normes occidentales ont échoué. De nombreux canaux de diplomatie publique ont ainsi été mis en œuvre, depuis les relations entre partis politiques (notamment avec des pays du Sud, mais pas uniquement) jusqu'au développement des routes de la soie (la Belt and Road initiative, qui sert de cadre à de nombreux liens), en passant par la création de think tanks chargés de rivaliser avec la vision occidentale des relations internationales. Les concepts de politique étrangère occidentaux qui ont connu un large succès dans les dernières années (état de droit, droit d'ingérence, responsabilité de protéger…), sont particulièrement visés par le discours chinois. Pékin cherche à remplacer ces notions par d'autres plus nouvelles comme celle de « connectivité », et dénonce aujourd’hui le culte occidental de la « democrazy ».

L’auteur nous montre bien comment une compétition se met en place à l’échelle internationale, entre plusieurs systèmes politique. La Chine se veut maintenant puissance de proposition pour présenter une alternative à un ordre mondial jugé insatisfaisant. La bataille fera rage, notamment au Sud (Afrique) mais aussi dans l'environnement stratégique asiatique (Hong Kong, Taïwan…).

Ecrit et publié avant la crise du Covid-19, ce livre détecte néanmoins, déjà, une faiblesse chinoise potentielle dans le rôle omniprésent et rigide du PCC, peut-être incompatible avec une diplomatie souple, adaptable à une nouvelle scène mondiale traversées de nombreux soubresauts issus des sociétés civiles. La crise sanitaire actuelle rebat encore les cartes. La Chine, point de départ de l’épidémie, fait l’objet d’une défiance internationale et lutte pour retrouver un statut de modèle. Y parviendra-t-elle ? La tension croît avec les Etats-Unis et même avec leurs alliés européens, sur un vaste ensemble de sujets (Hong Kong, Huawei, le Xinjiang, la Mer de Chine du Sud…). Le debt trap chinois en Afrique est montré du doigt. les crispations du régime aussi. A l’heure où les observateurs se perdent en conjectures et où beaucoup d’analyses oscillent entre les deux extrêmes des « panda-kissers » et du « China bashing », le regard avisé d’Alice Ekman n’en est que plus précieux.


dimanche 24 mai 2020

QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?

QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?



Article rédigé pour L'association des Jeunes de l'IHEDN


La crise sanitaire qui déferle sur le monde depuis le début de l’année 2020 contribue indéniablement à réécrire l’histoire de la pensée stratégique et à redéfinir un certain nombre de concepts des relations internationales. La vulnérabilité avérée d’un certain nombre de sociétés, plusieurs interrogations sur le rapport de force global qui sortira de cette crise, une compétition mondiale pour l’influence et la puissance, sont autant de signaux qui indiquent une reconfiguration importante.

En premier lieu, nous avons la confirmation selon laquelle la sécurité n’est pas seulement militaire, ni même économique, mais avant tout humaine. Dès lors, la capacité des États à assurer la sécurité à leurs populations est un facteur essentiel de leur crédibilité et donc un paramètre central de la définition de leur puissance. À partir du moment où la sécurité physique des populations est en jeu, à partir du moment également où la sécurité économique est en cause, c’est toute la notion de défense qui doit être repensée.

 

Par Frédéric CHARILLON,


 

 

La redéfinition de la sécurité

 

Les relations internationales ont vu progresser depuis plusieurs années le concept de sécurité humaine, qui tend à se superposer à celui de sécurité nationale, en mettant l’accent sur la préservation des populations, sur leur survie physique et économique, sur celle de leur mode de vie. On a pu constater à plusieurs reprises qu’une mise en danger de la sécurité humaine était l’un des facteurs de conflits les plus importants. La spirale « anxiété des populations, contraction économique, montée des nationalismes » est un phénomène connu.

La crise du covid-19 pourrait ne pas échapper à cette règle. Les répercussions économiques du confinement, les traces psychologiques que laissera cette pandémie au sein de populations désormais méfiantes à l’égard des échanges internationaux, pourraient provoquer un climat d’insécurité générale. Les tensions entre Pékin et Washington, les dissensions au sein de l’Union européenne, la tentative de plusieurs régimes autoritaires de tirer profit de cette crise pour faire avancer leur influence, montrent à quel point un enjeu initialement sanitaire peut devenir un enjeu de sécurité politique internationale. Bien plus encore que la situation provoquée il y a quelques années par le virus ebola en Afrique, qui n’a pas touché l’intégralité des échanges internationaux, la situation actuelle impose une réflexion stratégique sur le lien entre santé et sécurité mondiale.

 

 

La redéfinition de la puissance

 

Les critères pour mesurer la capacité d’un État à protéger sa population s’en trouvent également profondément modifiés. On savait déjà que la force militaire n’était pas en mesure de régler toute situation (et moins encore la détention de l’arme nucléaire). On constate aujourd’hui que la possibilité d’effectuer des tests sanitaires à une population entière, de lui fournir des équipements de protection (masques, gel hydroalcoolique…) sont des critères essentiels pour statuer à la compétence de l’État et au respect et de sa part du pacte hobbesien (assurer la sécurité d’une population en échange du renoncement de celle-ci à une partie de sa liberté). Donc des critères pour mesurer sa puissance.

La capacité d’un État à imposer sa force de négociation sur la scène internationale pour obtenir des masques fait soudainement figure d’indicateur important de son statut. Tout comme la capacité à anticiper, à augmenter une production stratégique, à monter en puissance sur le plan de politiques publiques sanitaires ou autres. L’Allemagne sort ainsi grandie de cette crise, même si son fonctionnement fédéral peut à terme lui compliquer la tâche. Plusieurs pays asiatiques ont également démontré une aptitude à gérer correctement la crise, notamment en innovant sur le plan technologique. Le fait qu’il s’agisse de démocraties (Taiwan, Corée du sud, le cas particulier de Hong Kong, et la démocratie dirigiste de Singapour) n’est pas sans conséquences politiques dans le rapport de force régional.

 

La redéfinition de la défense


LIRE LA SUITE SUR le site de l'IHEDN

samedi 7 mars 2020

Bernard BAJOLET - Le soleil ne se lève plus à l’est

Le soleil ne se lève plus à l’est

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2019). Frédéric Charillon propose une analyse de l’ouvrage de l’ancien ambassadeur Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l’est. Mémoires d’Orient d’un ambassadeur peu diplomate (Plon, 2018, 464 pages).
Ambassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.
Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?
Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.
L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.
Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.
Frédéric Charillon

jeudi 31 octobre 2019

Lire les mémoires de diplomates



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Les mémoires ou travaux de diplomates français se multiplient récemment, et il faut s’en réjouir. On ne saurait trop conseiller aux étudiants de relations internationales de commencer leur exploration du monde par ces témoignages vivants, avant d’aborder la théorie.

Une vieille tradition existe, dont on retrouvera quelques morceaux choisis dans le Dictionnaire amoureux de la diplomatie, de Daniel Jouanneau, qui fut (entre autres fonctions) ambassadeur au Mozambique (1990-1993), au Liban (1997-2000), au Canada (2004-2008) et au Pakistan (2008-2011). Comment, à cet égard, ne pas citer les Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931 – 1938 d’André François-Poncet, qui représenta la France en Allemagne à cette époque, et dont les chroniques permettent de retracer, avec une vision inégalée, la montée du nazisme ? On peut en continuer la lecture par Au palais Farnèse : après Hitler à Berlin, c’est Mussolini, de 1938 à 1940, que le même diplomate français a tenté de comprendre, de décrypter à Rome. De grands diplomates étrangers, ministres des Affaires Etrangères, ambassadeurs ou autres, ont nourri abondamment le genre, de Henry Kissinger (White House Years) à Evgueni Primakov (Au cœur du Pouvoir), de Hans-Dietrich Genscher (Erinnerungen) à Chris Patten (First Confession: A Sort of Memoir), en passant par Dennis Ross (The Missing Peace) ou Richard Holbrooke (To End a War).

Commencer par les mémoires, c’est comprendre la réalité diplomatique de l’intérieur, parcourir des témoignages sur un pays ou une région (comme sur le Moyen-Orient sous la plume de Bernard Bajolet), saisir un éclairage sur un épisode (comme sur le dossier nucléaire iranien, raconté par Gérard Araud), parfois sur une période longue (voir le remarquable ouvrage de Claude Martin qui retrace un demi-siècle d’histoire chinoise). C’est découvrir les faits avant les résumés qui en sont fait, souvent sommairement, dans le débat public. C’est comprendre l’histoire avant d’en lire une interprétation théorique voire idéologique.

Certes, les mémoires d’un acteur sont rarement neutres. Ils peuvent mêmes se prêter « à l’égocentrisme et au potin », comme l’indique d’emblée Gérard Araud. Ils peuvent dégager un parfum désuet à force d’être subtil, au détour d’une écriture convenue. Il peut même leur arriver d’être inintéressants. Mais même ennuyeux, ils dévoilent un auteur, une machine administrative, un dysfonctionnement. Lire les mémoires de nos diplomates, c’est entendre ceux qui ont fait vivre ou rencontré l’histoire. C’est retrouver le vivant derrière la théorie. C’est préférer le terrain aux analyses de seconde main.

samedi 31 août 2019

Mémoires de diplomates : Bernard Bajolet, Le soleil ne se lève plus à l'Est



Cet article a été publié dans la revue Politique Etrangère de l'IFRI et est accessible sur le site de l'IFRI
Ambassadeur en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), en Afghanistan (2011-2013), coordonnateur national du renseignement, directeur de la DGSE… : sans avoir occupé les postes dits « consacrés » (Washington, New York, Moscou, Bruxelles…), mais parce qu’il a assumé les plus délicats dans des périodes pour le moins difficiles, Bernard Bajolet compte parmi les grands de la Carrière.
Ses mémoires portent la marque d’une passion pour le monde musulman, et l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, d’une façon qui peut surprendre, par un long exposé pédagogique, teinté de souvenirs, de rencontres et de conversations, sur les nuances de l’islam, ses branches, et sur les chrétiens d’Orient. L’auteur s’y confie avec pudeur, mais suffisamment pour brosser son portrait : celui d’un Lorrain fidèle à des convictions, au franc-parler rugueux, quitte à traverser, pour prix de son insolence, quelques déserts. Il en traversera au sens figuré du fait de son caractère entier, puis au sens propre : la France pouvait-elle se passer d’une telle expertise dans l’Orient compliqué ?
Les pays traversés font l’objet d’une remise en perspective historique et politique plus qu’utile. Les leaders rencontrés (la famille Al-Assad et son entourage, Ytzhak Rabin, Yasser Arafat, le roi Hussein de Jordanie et la reine Nour…) y ont leurs portraits fins. Beaucoup d’hommages, quelques coups de griffe, dans cette fresque claire qui s’étire des années 1970 à la fin des années 2010, et dont, étrangement, le débat public français (ce qui en dit long) a surtout retenu les pages consacrées à l’Algérie et les critiques prémonitoires (juste avant les manifestations algériennes du printemps 2019) à l’encontre du régime FLN. Pourtant, de la Syrie à la Bosnie, des pourparlers israélo-palestiniens jusqu’au drame irakien ou aux affaires d’otages, c’est un cours d’une rare densité que nous offre ce livre. Un cours sur des pays et des sociétés, sur des cultures, sur les relations internationales aussi. Les erreurs de jugement y sont montrées, comme le choix américain de débaasifier l’Irak sans compensations pour une communauté sunnite soumise au nouvel ordre chiite.
L’épilogue prodigue quelques conseils prospectifs, brefs mais pertinents. L’écriture est fluide, à la fois précise comme peut l’être un télégramme diplomatique, et empreinte de sensations, de sensibilité, de détails, par amour pour cet Orient qui n’est plus. Cet Orient qui vit naître l’espoir d’un processus de paix aujourd’hui défunt, né pourtant après 1993, à l’époque où Bernard Bajolet allait bientôt prendre ses fonctions comme ambassadeur de France en Jordanie. C’était l’époque où les membres de l’ambassade (et leurs coopérants), sise Mutanabbe Street, se rafraîchissaient à l’ombre des arbres de l’hôtel Hisham tout proche.
Les voyeurs, toutefois, seront déçus : nulle révélation indécente pour cet ancien patron des services, qui n’est pas du genre à finir sur des « Un espion parle ». Peu d’évocation de ces fonctions-là, par sens du devoir sans doute. Plutôt un attachement à des êtres, à des moments. Une analyse, un récit (y compris sur le danger qui l’a menacé plusieurs fois), un regard qui se veut à la fois clinique et humain, comme une invite à découvrir le monde, à partir, encore et toujours. Après un tel parcours, ses mémoires étaient attendus, et son expertise reste indispensable.

mercredi 31 juillet 2019

Les États-Unis au Proche-Orient : un grand jeu risqué




Publié dans : TheConversation.fr

Si le Proche-Orient regorge hélas de drames et de tensions – du Yémen à l’Irak ou à la Syrie –, deux dossiers engagent aujourd’hui plus particulièrement la stratégie américaine et les équilibres internationaux. Le premier est, bien entendu, celui de la relation avec l’Iran, qui fait l’objet de toutes les spéculations, de toutes les escalades verbales, et pourrait servir de détonateur à tous les scénarios. Le second est celui de la Palestine, dont la dangerosité vient à l’inverse de l’absence d’engagement américain, dans un discours pétri d’arrières pensées bien plus que de coups d’éclat.
Dans les deux cas, un jeu de dupes et de miroirs semble s’être engagé entre les différents acteurs du pouvoir américain eux-mêmes, entre différents protagonistes régionaux, et se répercute sur la stabilité régionale comme globale. Du traitement de ces deux dossiers, ni la politique étrangère, ni les politiques étrangères arabes, ni le jeu des autres puissances ne sortiront indemnes.

La politique étrangère américaine : faire et défaire

L’issue de la stratégie – ou de l’absence de stratégie – actuellement engagée par Washington en Iran et en Palestine déterminera, en grande partie, la crédibilité internationale des États-Unis, au-delà de la région, et au-delà de la période de l’administration Trump. D’abord parce que ce sont les États-Unis qui défont aujourd’hui ce qu’ils ont fait eux-mêmes : il sera donc important de voir si les dégâts seront réparables à l’avenir, ou pas.
C’est l’Amérique – celle de George Bush senior puis de Bill Clinton – qui a rebondi sur le processus d’Oslo au début des années 1990, pour aboutir à la poignée de main Arafat-Rabin de 1993, et qui a ensuite fait pression sur les acteurs (certes en vain) pour poursuivre les négociations, en y engageant ses diplomates les plus chevronnés. C’est l’Amérique désormais qui fait disparaître toute référence à un État palestinien, en confiant le dossier au gendre du Président, qui ignore tout de la négociation internationale.
Jared Kushner, le gendre du Président, lors d’un sommet sur la Palestine, le 25 juin 2019, à Barheïn. Shaun Tandon/AFP
C’est encore l’Amérique – celle d’Obama – qui a ramené l’Iran à la table des négociations pour aboutir à un accord sur le contrôle du nucléaire, en juillet 2015, et faire souffler un vent d’apaisement sur une relation ô combien conflictuelle depuis 1979. C’est l’Amérique de Trump qui a déchiré cet accord, et renoue avec une rhétorique de confrontation. Quoi que l’on pense de l’accord de 2015, quoi que l’on pense des ratés et retards d’un processus israélo-palestinien considéré comme moribond, le dialogue continuait, l’Amérique revendiquait encore un rôle d’arbitre impartial, même si peu y croyaient. Elle n’y prétend même plus aujourd’hui.

Guerre des camps au sein de l’administration américaine

En tombant le masque, l’administration Trump prend un risque multiple. Celui de renoncer à sa position surplombante, pour descendre dans l’arène et voir inévitablement émerger d’autres puissances s’opposant à sa vision : Moscou s’y est déjà engouffré.
Celui également de mettre ses propres alliés en situation difficile : progresser par le non-dit vers un rapprochement entre l’État hébreu et les monarchies du Golfe (et leurs alliés comme l’Égypte) est une chose, leur demander de cautionner publiquement l’abandon de la cause palestinienne en est une autre.


Celui enfin d’enflammer la région, si l’une de ces deux situations bascule dans le chaos : qu’une étincelle mette le feu aux poudres dans le Golfe, ou qu’éclate une nouvelle intifada, ou de nouvelles violences autour de la question palestinienne, et il sera difficile à l’Amérique de reprendre pied.
Enfin, il est désormais visible que plusieurs camps s’affrontent dans le processus décisionnel américain, qui tablent sur l’amateurisme ou l’absence de réel intérêt du Président Trump sur ces dossiers pour avancer leurs pions. Une course s’est engagée entre ceux qui souhaitent limiter les tensions, et ceux qui comptent bien les précipiter.
Si le Président semble n’avoir aucun autre agenda précis que de se mettre en scène en « deal maker », soufflant le chaud et le froid à la recherche, comme en Corée du Nord, de quelques rebondissements spectaculaires, d’autres ont une vision. Elle peut consister à promouvoir le changement de régime en Iran, quel que soit le prix régional à payer – comme pour son conseiller John Bolton. Ou encore à gagner du temps sur la question palestinienne, et faire le jeu du premier ministre israélien actuel, comme le craignent certains analystes aux États-Unis mêmes. L’issue de cette confrontation sera cruciale pour l’avenir de la politique étrangère américaine.

L’effacement des politiques étrangères arabes


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