jeudi 30 mai 2019

Elections européennes: une tendance, trois Europe et des questions de politique étrangère

L’air du large

«Elections européennes: une tendance, trois Europe et des questions de politique étrangère». La chronique de Frédéric Charillon

« La nouvelle donne européenne pose la question des relations extérieures : avec quels partenaires, avec quel projet et sur quels thèmes l’Europe, à la fois comme entité unique et comme addition de politiques étrangères nationales, souhaite-t-elle jouer un rôle dans le monde ? »

 
Le rayonnement européen de certains leaders nationalistes (Orban, Salvini…), les adresses publiées par Emmanuel Macron dans les journaux des différents pays membres, la préoccupation environnementale commune, de nouveaux médias ou des traitements plus internationaux de la part de médias traditionnels, ont fini par inscrire l’élection de mai 2019 dans une véritable vie politique européenne commune, avec une participation honorable (50,5 %). Il ressort de ce scrutin l’installation d’un clivage qui s’observe à l’échelle d’une société européenne à deux vitesses, entre une Europe de l’ouverture et une Europe de la fermeture. Cette confrontation aboutit à des rapports de force variables d’un Etat à l’autre et donne lieu à trois catégories de situations : celle où l’ouverture reste de mise, celle où elle a cédé devant le souverainisme, celle où les deux sont au coude-à-coude. Au-delà des compétitions partisanes nationales, cette donne pose la question des relations extérieures : avec quels partenaires, avec quel projet et sur quels thèmes l’Europe, à la fois comme entité unique et comme addition de politiques étrangères nationales, souhaite-t-elle jouer un rôle dans le monde ?
Vers un clivage binaire transeuropéen
Les scores des partis écologistes (20,7 % en Allemagne, 16 % en Finlande, 15 % en Irlande, 13,5 % en France) et des partis libéraux font de ces deux forces (qui deviendront les groupes Verts/ALE et ADLE au Parlement européen) les nouvelles puissances montantes du continent. Mais elles partagent cet honneur avec les partis d’extrême droite ou nationalistes : Orban (56 %) et Salvini (33,8 %) triomphent, le PiS polonais (42,2 %) demeure, l’AfD (10,8 %) s’installe en Allemagne, et le RN arrive en tête en France. Avec des résultats différents selon les pays, le clivage droite-gauche fait place à une confrontation entre deux visions programmatiques différentes, l’une qui voit le salut dans la coopération multilatérale, démocratique et libérale, et l’autre dans une réappropriation nationale et protectionniste de la gestion des affaires publiques.

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mardi 30 avril 2019

Géopolitique des séries




Dans son ouvrage éponyme daté de 2016, Dominique Moïsi s’attaquait à la Géopolitique des séries avec le regard de l’internationaliste. Il voyait, dans ce type de production désormais dominant, le reflet de nos peurs contemporaines, établissant d’ailleurs un parallèle entre le succès croissant de ces séries, et l’après 11 septembre 2001 (sans y voir pour autant un rapport de cause à effet, bien entendu). Les titres retenus par lui, dans cette étude qui en réalité prolongeait son ouvrage antérieur, Géopolitique des émotions (2008), étaient alors Downton Abbey, Occupied, Game of Thrones, Homeland, House of Cards.

Les analyses des séries sont nombreuses, mais celle de Dominique Moïsi, en français, innove à bien des égards et mérite d’être prolongée ou mise à jour par quelques réflexions, et étendue à d’autres titres, qui ont fleuri depuis (ou dont le succès s’est confirmé).

En premier lieu, les séries ne datent naturellement pas des années 2000, mais Moïsi a raison de voir dans ce moment un tournant dans la globalisation de leur succès, même si antérieurement, le Prisonnier, Les Envahisseurs, Au-delà du réel, et autres X-Files (diffusé pour la première fois en 1993), mériteraient bien des commentaires sur le plan de la peur, du rapport à l’Etat, et même du rapport à l’autre.

Ensuite, il faudrait naturellement poursuivre ce travail sur des succès ultérieurs, desquels on tirerait plusieurs observations, en particulier sur la plus grande variété des pays producteurs, sur la fin du monopole anglo-saxon, et surtout, sur le statut de ces séries comme reflet d’une société ou comme instrument d’influence. Le bureau des légendes (France), Fauda (Israël), Bürü ou Diriliş Ertuğrul (Turquie), Adaptatsia (ou Adaptation, Russie), en témoignent. Ces productions pourraient par ailleurs faire l’objet d’une analyse comparée, et être mises en parallèle avec les romans d’espionnage ou thriller, parmi ceux qui, chaque année en différents endroits atteignent des niveaux de vente importants, avec des auteurs récurrents (Daniel Silva et son agent israélien Gabriel Allon, ou d’autres fictions d’excellente facture venues notamment d’Asie).

Dans les régimes autoritaires, on note le rattrapage croissant des fictions politiques par l’Etat : celles-ci mettent en scène l’invulnérabilité d’une culture donnée, sa résurgence, à travers elle l’action bénéfique menée par ses autorités actuelles, le tout destiné à un public ciblé, non seulement domestique mais choisi à l’extérieur, comme les sociétés arabes pour les fictions turques. Les fictions produites dans les démocraties libérales opèrent différemment, qui développent en apparence une critique sans concession du système bureaucratique de leur propre pays, tout en avalisant la réalité de la menace à laquelle les services font face. Ainsi, si Homeland brosse un sombre tableau des méandres américains, la menace terroriste est bien réelle. Idem dans la série israélienne Fauda, où les dysfonctionnements de l’Etat hébreu sont – en partie – exposés, mais pour mieux confirmer la menace du Hamas, entre autres.

Les séries touchent désormais un large public, et cela intéresse donc les Etats. Comme du temps de la guerre froide, le vecteur populaire le plus répandu est susceptible d’être instrumentalisé. Il doit donc être aussi étudié à la lumière de cette probabilité.

jeudi 28 février 2019

Pacte démocratique

«Au-delà du populisme: la fin du pacte démocratique?». La chronique de Frédéric Charillon
Frédéric Charillon 
26 février 2019 à 12h45

Publié dans L'Opinion
Dans des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans les années 1990, l’expérience démocratique a reculé. Et cette prolifération de démocraties sans démocrates touche même les rivages de l’Europe

Si la démocratie repose sur de nombreux principes (suffrage universel, citoyens éduqués…), les principaux penseurs politiques s’accordent à considérer que son moment de vérité réside dans le respect d’un pacte entre protagonistes, dit « pacte démocratique ». De quoi s’agit-il ? D’un double engagement de la part des acteurs de la future majorité et de la future opposition. Le vaincu d’une élection doit accepter sa défaite et, plutôt que de prendre les armes pour contester le résultat, attendre la prochaine échéance pour repartir pacifiquement à la conquête du pouvoir, et éventuellement prendre sa revanche. Le vainqueur doit, quant à lui, s’engager à remettre son mandat en jeu à l’échéance prévue sans chercher à confisquer définitivement le pouvoir. C’est là qu’aujourd’hui, de plus en plus, le bât blesse. Et cela a des conséquences politiques internationales fâcheuses. Des Etats où la démocratie a pu un temps s’installer, continuent de tenir des élections, mais leur pluralisme n’est plus qu’une chimère. Dans l’environnement politique européen, y compris au sein de l’UE, cette mode gagne du terrain. Faut-il alors imposer des mesures pour contrer cette tendance, et constituer un front démocratique exigeant sur ce point ?
Elections sans retour
Dans des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans les années 1990, l’expérience démocratique a reculé pour donner lieu à ce qu’il est convenu d’appeler des populismes. On oublie trop souvent que l’une des caractéristiques de ce populisme est de ne pas rendre le pouvoir. Après les espoirs post-soviétiques d’une libéralisation du jeu politique russe, Vladimir Poutine (à la tête du pays depuis maintenant presque vingt ans) a rapidement fait comprendre qu’il était là pour rester, et a innové pour maintenir les formes institutionnelles : son « alternance » avec Dmitri Medvedev, de 2008 à 2012, qui le vit rester quatre ans Premier ministre avant de reprendre la présidence, n’a pas suscité beaucoup de réactions au sein d’une communauté internationale qui a même fait mine de croire à l’autonomie de l’intérimaire. Depuis sa nomination comme Premier ministre en 2003 puis comme président en 2014, Recep Tayyip Erdoğan n’a jamais perdu une élection. Ou plutôt, il a perdu celle de juin 2015 qu’il a fait rejouer en novembre pour retrouver la majorité absolue. Le régime « bolivarien » instauré par Hugo Chavez au Venezuela en 1999 et prolongé par Nicolas Maduro n’a pas non plus l’intention de respecter un résultat électoral qui aurait pu/dû être défavorable. Pas plus que les militaires au pouvoir en Thaïlande, qui viennent d’obtenir le retrait d’une candidate gênante au poste de Premier ministre à pourvoir le 24 mars prochain, en la personne de la princesse Ubolratana Rajakanya, sœur du roi. Combien, d’autres élections, demain, sans suspense et avec résultat obligatoire ? Le Parti Démocrate Progressiste (DPP) favorable à une entité nationale taïwanaise plus forte, par exemple, peut-il encore gagner à Taipei avec la pression de Pékin pour empêcher cette issue ?
Fragilité de l’environnement européen
Cette prolifération de Démocraties sans démocrates, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Ghassan Salamé (1994) à propos du monde arabe (un Ghassan Salamé devenu depuis émissaire des Nations Unies pour la Libye, c’est dire s’il doit être optimiste), a touché les rivages de l’Europe. Dans l’environnement stratégique immédiat, on a vu à quel point il était difficile d’instaurer une démocratie durable en Ukraine, comme on craint aujourd’hui une dérive de la Moldavie vers un pouvoir pro-russe qui ne se laissera pas déloger ensuite. Au sein de l’UE elle-même, l’offensive contre la séparation des pouvoirs ou contre les corps intermédiaires, de gouvernements comme celui des ultra-conservateurs polonais ou de Viktor Orban en Hongrie, est plus qu’inquiétante. En Bulgarie, Slovaquie ou ailleurs, l’influence russe, combinée à un terrain composé d’acteurs riches, douteux et populistes, fait craindre également des consultations électorales biaisées, des mainmises définitives ou l’avènement d’une longue nuit politique programmée. Cela pose plusieurs problèmes. 

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lundi 3 décembre 2018

Mémoires de diplomates - Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala


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Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin, Editions de l’Aube, Paris, 2018, 964 pages

Le récit de Claude Martin est exceptionnel à plus d’un titre et la formule de Pierre Haski est fort juste (comme souvent), qui en fait une lecture « recommandée sinon obligatoire ». Si l’ouvrage est, de l’avis général, supérieur à la moyenne des mémoires d’ambassadeurs, c’est d’abord parce qu’il n’est pas tout à fait cela. Carnet de voyage, chronique politique de cinquante années de diplomatie sous la Ve République, déclaration d’amour à la Chine d’un homme qui ne fait que suivre les soubresauts d’Orient même lorsqu’il est en charge des affaires européennes… Il faut saluer aussi l’éditeur, qui en accepta les 964 pages en faisant le pari réussi qu’elles seraient un coup de maître.

L’aventure s’ouvre sur la fine équipe de la toute nouvelle relation diplomatique franco-chinoise après la reconnaissance de 1964, et s’achève sur la disparition de Paul-Jean Ortiz en 2014. De Malraux cherchant, à Pékin et malgré la gêne des Chinois, à « revoir les copains » qu’en réalité il n’a jamais rencontrés, jusqu’aux ministres plus récents, parfois gaffeurs, souvent grossiers, rarement inspirés, la fresque est croustillante. Tant pis pour Alain Peyrefitte, moins connaisseur que ne le fit croire son « Quand la Chine s’éveillera » ; pour Jean Sauvagnargues, peu sobre et élégant à table, aux côtés de l’épouse de son homologue ; pour Claude Cheysson, moins téméraire qu’on ne le dit un temps ; pour Louis Mermaz, Dominique Strauss-Kahn et bien d’autres, que n’atteignirent pas les subtilités de l’Orient. Car il y a dans ce panorama les initiés, et les autres, imperméables au voyage, ou qui ne viennent en Chine que parce qu’il faut s’y faire photographier. BHL, Bernard Kouchner, Nicolas Sarkozy, entre autres, y apparaissent conformes à la réputation que leur ont faite leurs détracteurs. Le gaulliste Claude Martin leur préfère nettement Jacques Chirac (qui aime l’Orient, il est vrai), ou Hubert Védrine, qui une fois de plus (c’est devenu fréquent dans les témoignages de diplomates) s’en tire le mieux, aussi bien pour son professionnalisme que pour ses qualités humaines. Le tout émaillé d’innombrables dirigeants, artistes, intellectuels chinois, entre lesquels se glissent quelques touches d’actualité française, de « l’insupportable Léon Zitrone » aux chroniques des cohabitations successives en passant par les visites pékinoises d’artistes français.

Cette Lettre à la Chine, riche en détails, en couleurs, en paysages et impressions, en hommages répétés à la beauté des femmes chinoises, nous fait rencontrer Mao, Zhou Enlai, Deng Xiaoping et les autres, nous fait revivre la Révolution Culturelle de 1966 et la place Tian’anmen en 1989 (où l’auteur se trouvait lorsque le drame se jouait), nous guide dans les dédales des intrigues de palais ou des reprises en main. Et c’est bien difficilement que l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, l'élargissement de l'Europe ou même l'Allemagne réunifiée (dans laquelle l’auteur resta tout de même presque neuf ans comme ambassadeur, de 1999 à 2007), trouvent une place dans cette histoire. Comment, à côté de ces péripéties chinoises, ne pas paraître fade ? Dans ces mille facettes de la relation que la France tente de maintenir en Asie, quelques épisodes récurrents prennent une place particulière. Celui de la médiation française, jusqu’aux accords de Paris de 1991, pour trouver une issue à la situation cambodgienne et une place au Prince Sihanouk ; celui de la double affaire des frégates et des mirages pour Taïwan, qui opposa visions courtes et longues de la Realpolitik. Au fil de ces imbroglios et de quelques autres, Claude Martin ne cache pas les options qu’il défendit alors. Il souhaitait que l’on crût en Sihanouk, que beaucoup à Paris (notamment VGE) dépeignaient en loser. Il s’opposait à la vente de quelques armes à Taipei, jugées désastreuse au regard de la mission historique entamée par le général de Gaulle en 1964. C’est pourtant avec élégance qu’il relate les volte-face de Roland Dumas, et les éclaire par non-dit en fin d’ouvrage.

Cela pose bien entendu une question classique. Un diplomate, lorsqu’il passe trop de temps au contact d’un pays, ne devient-il pas le défenseur de ce pays plutôt que le représentant du sien propre ? Et ce, à partir du meilleur sentiment du monde, à savoir la quête de la compréhension de l’Autre ? Ne vaut-il mieux pas, finalement, jouer la carte de l’agent banal, insensible aux charmes de si puissantes machines, de si redoutables interlocuteurs ? Claude Martin plaide pour l’immersion, l’osmose, la découverte. Il fustige sans relâche – et de manière convaincante – la médiocrité de ceux qui veulent gérer le monde tout en s’en préservant. C’est un flâneur au sens baudelairien du terme. Ne laissant passer ni un village, ni une rue, ni un regard, il regarde les ombres derrière les projecteurs de la géopolitique. On lit les déceptions, les affres, les tortures d’un homme qui après les folies maoïstes, puis les massacres de Tian’anmen (une « tâche » dans l’œuvre de Deng), veut rester fidèle à son rêve de Chine, tout en vivant si mal, chaque fois, les terribles retours en arrière. On voit avec lui, sur cinquante ans, passer la Chine de l’état artisanal à la modernité actuelle, où la brutalité perdure sans plus être la même. « Etait-ce mieux avant ? », lui demandent, pour finir, de jeunes interlocuteurs chinois...



mardi 20 novembre 2018

Mémoires de diplomates - Evgueni Primakov



Evgueni Primakov, Au cœur du pouvoir : Mémoires politiques, Editions de Syrtes, 2002 (version en anglais 2001)




Evgueni Primakov fut l’un des acteurs soviétiques puis russes les plus influents de la fin de la guerre froide et de la période qui suivit. Orientaliste distingué à la tête de l'Institut d'économie mondiale et des relations internationales de l'Académie des sciences, journaliste, c’est sous Gorbatchev qu’il devient en 1989 Président du Soviet de l'Union, puis membre du Conseil présidentiel (1990-91), où il suit la guerre du Golfe. Nommé ensuite sous Boris Eltsine Directeur du Service des renseignements extérieurs de Russie (SVR, 1991-96), ministre des Affaires Etrangères (1996-98), et enfin Premier ministre – ou « président du gouvernement » (1998-99), il sera, après son éviction candidat aux législatives puis Président de la Chambre de commerce et d'industrie (2001-2011). Il disparut en 2015.

L’homme n’est pas un repenti. Il défend son système, réfute les accusations nombreuses portées à l’encontre de l’URSS (par exemple celle d’avoir incité l’Egypte à attaquer Israël à plusieurs reprises), et a même témoigné en faveur de Slobodan Milosevic à La Haye. Ses mémoires retracent, de son point de vue précieux, des épisodes clefs : les soubresauts de la fin de l’URSS et des débuts de la Russie (jusqu’au départ d’Eltsine et à l’arrivée de Poutine, auquel il se rallie finalement), la guerre du Golfe (1990-91), les paradoxes de la perestroïka de Gorbatchev et ses erreurs, son action à la tête des renseignements extérieurs, puis à la tête de la diplomatie russe, notamment sur les dossiers du Kosovo, du processus de paix au Proche-Orient. On y croise les leaders russes bien sûr mais aussi les présidents et secrétaires d'Etat américains, Saddam Hussein, Arafat, Hafez al-Assad, Milosevic, Castro, des dirigeants européens, surtout Chirac et Védrine, qu’il apprécie tous deux visiblement. Il plaide naturellement pour la sincérité russe, et contre les erreurs occidentales, notamment dans les guerres du Golfe de 1991 et du Kosovo en 1999, sans parler bien sûr de l'élargissement de l’OTAN, dont les américains avaient promis sous Bush senior qu’il n’aurait pas lieu. Opposé à l'intervention militaire russe en Tchétchénie, il n’épargne pas pour autant les boïeviki (combattants) tchétchènes « sanguinaires ».

Avec humour et élégance, il trace le panorama de près d’un demi-siècle russe et international, souvent à partir de sa spécialité : le Moyen-Orient. En guerre avec « la famille », ou l’entourage de Eltsine qui finit par l’écarter, il dénonce la corruption qui s’est emparée de la russie dans la décennie 1990, sans glorifier pour autant Gorbatchev. Peu tendre avec la politique américaine, il reste objectif et brosse le tableau de relations de confiance, et même amicales, avec de nombreux américains. Plus qu’un militant, c’est en membre éminent de l’élite diplomatique internationale qu’il témoigne dans son ouvrage, avec humanité souvent, mais sans regrets.

Mémoires de diplomates - Jean-Marc Simon, Secrets d'Afrique




Jean-Marc Simon, Secrets d’Afrique. Le témoignage d’un ambassadeur, Cherche Midi, 2016

Jean-Marc Simon fut ambassadeur en République centrafricaine, au Nigéria, au Gabon et en Côte d’Ivoire, et dans plusieurs cabinets ministériels. Elevé à la dignité d’ambassadeur de France par François Fillon en 2011, proche de Michel Roussin (l’un des hommes des dossiers africains de la chiraquie), toujours actif dans le conseil en Afrique (à la tête de Eurafrique Stratégies), il revient, dans un style diplomatique classique mais efficace, sur plusieurs de ses postes ou missions, au Tchad, dans l’afrique du Sud de l’apartheid, sur le Rwanda, longuement sur la Centrafrique, au Nigéria (où il fut maître de stage ENA d’un certain Emmanuel Macron), au Gabon, en Côte d’Ivoire. Rien hélas sur sur les Philippines, le Pérou et le Liban, certes hors d’Afrique, où il fut pourtant en poste. Des portraits saisissants – souvent aimables – parsèment ces mémoires : Hissein Habré, Pik Botha, Ange-Félix Patassé, Omar Bongo surtout, ou encore les protagonistes du drame ivoirien, Gbagbo, Ouattara et Bédié. Pas de révélation fracassante sur la « françafrique », quelques passages peut-être même trop courts (sur le rôle de l’armée française en Côte d’Ivoire dans l’extrême tension de 2004, ou la chute de Gbagbo en 2011). Le fil de nombreux épisodes est retracé de l’intérieur, avec quelques scènes saisissantes. La politique française est défendue dans un exposé assez clair, et revendiqué à droite, tandis que la méthode jospin (1997-2002) est égratignée pour son « ni ingérence, ni indifférence », auquel l’auteur ne croit pas : « En l’occurrence, c’est souvent l’indifférence qui prévaut ». Les ambiguïtés ou complexités de plusieurs chefs d'Etat apparaissent, sous une plume pourtant diplomatique. Hissein Habré n’en est pas l’un des moindres. L’opération Manta de 1984 et l’affrontement de François Mitterrand avec Kadhafi, la cohabitation de 1986-88, bien d’autres épisodes sont retracés. Ni regrets ni remords, ni sur le système Foccart ni sur le Rwanda. Peu de secrets en réalité, mais un témoignage qui permet de mieux comprendre ce que fut l’approche française et celle de ses acteurs, dans une Afrique qui aujourd’hui n’est plus la même.

lundi 29 octobre 2018

Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde


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Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, La Découverte, Paris, 2018

Dans son nouvel ouvrage, Bertrand Badie reprend les thèmes qui lui sont chers : le coût international de l’humiliation, l’échec de l’Etat importé et de la décolonisation, les conséquences d’une diplomatie de club trop longtemps confisquée par l’Occident, dans une tentative du vieux monde pour résister à la réinvention pourtant nécessaire du système international.

Le chapitre I, qui revient sur l’occasion ratée d’une décolonisation dont l’ancien maître colonial a tout fait pour limiter les effets, est l’un des plus convaincants. Incapables de tourner réellement la page de la violence physique et symbolique qui avait marqué la colonisation, les institutions post-coloniales ont détourné le sens d’ouverture du jeu mondial qu’aurait dû prendre la création de nouveaux Etats. Il en a découlé un certain nombre de réactions, ou plutôt de « contre-socialisations », dont l’islamisme politique fut l’une des manifestations. Au Sud, les nouveaux pouvoir n’ont pas réussi à dépasser le stade d’un nationalisme de combat pour imaginer un nouveau nationalisme de projet. Ils ne furent, à travers leurs expressions (de Bandoeng au mouvement des non alignes ou MNA), que réactifs.

Par la suite, Bertrand Badie nous montre comment le multilatéralisme qui aurait dû être inclusif fut contourné par les clubs (du G7 au G20) et autres formats diplomatiques ad hoc. Comment, surtout, la faiblesse des uns s’est imposée à la force des autres, au point que cette sociologie de la faiblesse est devenue un impensé majeur de l’étude des relations internationales. On retrouve là l’idée de la force du faible, ou de la nuisance plus forte que la puissance. Les conséquences de cette situation sur les sociétés en guerres (la guerre devenant cadre socialisateur pour de nombreux acteurs en quête de contre-socialisation), et sur l'intervention militaire de « seconde génération » après la fin de la guerre froide, n’en sont que plus forts.

Plusieurs hypothèses fortes émanent de ce livre. L’idée, par exemple, qu’un néo-souverainisme compatible avec la mondialisation, porté par les émergents avec un goût de revanche sur les humiliations passées, ouvre la voie à un renouvellement en profondeur du système international. Celle encore, selon laquelle l’acteur local a une marge de manœuvre supérieure à celle de l’acteur régional, qui lui-même est plus fort que l’acteur global. Une « re-régionalisation » du monde pourrait alors constituer une sortie de l’impasse.

En prenant le point de vue de l’exclu, ou du Sud, après être parti du point de vue du Nord dans son « Nous ne sommes plus seuls au monde » (2016), Bertrand Badie tente d’expliquer les dynamiques actuelles dans ce Sud porté vers l’autoritarisme (le Brésil en est le dernier exemple, consacrant encore un peu plus les BRICS comme club national-autoritaire). Comme toujours, le débat est ouvert, l’agitateur d’idées a donc accompli sa mission.