L’air du large
jeudi 30 mai 2019
mardi 30 avril 2019
Géopolitique des séries
Dans son ouvrage éponyme daté de 2016, Dominique Moïsi s’attaquait
à la Géopolitique des séries avec le
regard de l’internationaliste. Il voyait, dans ce type de production désormais
dominant, le reflet de nos peurs contemporaines, établissant d’ailleurs un
parallèle entre le succès croissant de ces séries, et l’après 11 septembre 2001
(sans y voir pour autant un rapport de cause à effet, bien entendu). Les titres
retenus par lui, dans cette étude qui en réalité prolongeait son ouvrage
antérieur, Géopolitique des émotions
(2008), étaient alors Downton Abbey,
Occupied, Game of Thrones, Homeland, House of Cards.
Les analyses des séries sont nombreuses, mais celle de
Dominique Moïsi, en français, innove à bien des égards et mérite d’être prolongée
ou mise à jour par quelques réflexions, et étendue à d’autres titres, qui ont
fleuri depuis (ou dont le succès s’est confirmé).
En premier lieu, les séries ne datent naturellement pas
des années 2000, mais Moïsi a raison de voir dans ce moment un tournant dans la
globalisation de leur succès, même si antérieurement, le Prisonnier, Les Envahisseurs,
Au-delà du réel, et autres X-Files
(diffusé pour la première fois en 1993), mériteraient
bien des commentaires sur le plan de la peur, du rapport à l’Etat, et même du
rapport à l’autre.
Ensuite, il faudrait naturellement poursuivre ce travail
sur des succès ultérieurs, desquels on tirerait plusieurs observations, en particulier
sur la plus grande variété des pays producteurs, sur la fin du monopole
anglo-saxon, et surtout, sur le statut de ces séries comme reflet d’une société
ou comme instrument d’influence. Le bureau
des légendes (France), Fauda (Israël),
Bürü ou Diriliş Ertuğrul (Turquie), Adaptatsia
(ou Adaptation, Russie), en témoignent. Ces productions pourraient par ailleurs
faire l’objet d’une analyse comparée, et être mises en parallèle avec les romans
d’espionnage ou thriller, parmi ceux
qui, chaque année en différents endroits atteignent des niveaux de vente
importants, avec des auteurs récurrents (Daniel Silva et son agent israélien Gabriel
Allon, ou d’autres fictions d’excellente facture venues notamment d’Asie).
Dans les régimes autoritaires, on note le rattrapage
croissant des fictions politiques par l’Etat : celles-ci mettent en
scène l’invulnérabilité d’une culture donnée, sa résurgence, à travers elle l’action
bénéfique menée par ses autorités actuelles, le tout destiné à un public ciblé,
non seulement domestique mais choisi à l’extérieur, comme les sociétés arabes
pour les fictions turques. Les fictions produites dans les démocraties
libérales opèrent différemment, qui développent en apparence une critique sans
concession du système bureaucratique de leur propre pays, tout en avalisant la
réalité de la menace à laquelle les services font face. Ainsi, si Homeland brosse un sombre tableau des
méandres américains, la menace terroriste est bien réelle. Idem dans la série
israélienne Fauda, où les
dysfonctionnements de l’Etat hébreu sont – en partie – exposés, mais pour mieux
confirmer la menace du Hamas, entre autres.
Les séries touchent désormais un large public, et cela
intéresse donc les Etats. Comme du temps de la guerre froide, le vecteur populaire
le plus répandu est susceptible d’être instrumentalisé. Il doit donc être aussi
étudié à la lumière de cette probabilité.
jeudi 28 février 2019
Pacte démocratique
«Au-delà du populisme: la fin du pacte
démocratique?». La chronique de Frédéric Charillon
Frédéric Charillon
26 février 2019 à 12h45
Publié dans L'Opinion
Dans
des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans les années
1990, l’expérience démocratique a reculé. Et cette prolifération de démocraties
sans démocrates touche même les rivages de l’Europe
Si la
démocratie repose sur de nombreux principes (suffrage universel, citoyens
éduqués…), les principaux penseurs politiques s’accordent à considérer que son
moment de vérité réside dans le respect d’un pacte entre protagonistes, dit «
pacte démocratique ». De quoi s’agit-il ? D’un double engagement de la part des
acteurs de la future majorité et de la future opposition. Le vaincu d’une
élection doit accepter sa défaite et, plutôt que de prendre les armes pour contester
le résultat, attendre la prochaine échéance pour repartir pacifiquement à la
conquête du pouvoir, et éventuellement prendre sa revanche. Le vainqueur doit,
quant à lui, s’engager à remettre son mandat en jeu à l’échéance prévue sans
chercher à confisquer définitivement le pouvoir. C’est là qu’aujourd’hui, de
plus en plus, le bât blesse. Et cela a des conséquences politiques
internationales fâcheuses. Des Etats où la démocratie a pu un temps
s’installer, continuent de tenir des élections, mais leur pluralisme n’est plus
qu’une chimère. Dans l’environnement politique
européen, y compris au sein de l’UE, cette mode gagne du terrain. Faut-il
alors imposer des mesures pour contrer cette tendance, et constituer un front
démocratique exigeant sur ce point ?
Elections sans retour
Dans des Etats qui avaient pourtant connu une ouverture politique dans
les années 1990, l’expérience démocratique a reculé pour donner lieu à ce qu’il
est convenu d’appeler des populismes. On oublie trop souvent que l’une des
caractéristiques de ce populisme est de ne pas rendre le pouvoir. Après les
espoirs post-soviétiques d’une libéralisation du jeu politique russe, Vladimir
Poutine (à la tête du pays depuis maintenant presque vingt ans) a rapidement
fait comprendre qu’il était là pour rester, et a innové pour maintenir les
formes institutionnelles : son « alternance » avec Dmitri Medvedev, de 2008 à
2012, qui le vit rester quatre ans Premier ministre avant de reprendre la
présidence, n’a pas suscité beaucoup de réactions au sein d’une communauté
internationale qui a même fait mine de croire à l’autonomie de l’intérimaire.
Depuis sa nomination comme Premier ministre en 2003 puis comme président en
2014, Recep Tayyip Erdoğan n’a jamais perdu une élection. Ou plutôt, il a perdu
celle de juin 2015 qu’il a fait rejouer en novembre pour retrouver la majorité
absolue. Le régime « bolivarien » instauré
par Hugo Chavez au Venezuela en 1999 et prolongé par Nicolas Maduro n’a pas non
plus l’intention de respecter un résultat électoral qui aurait pu/dû être
défavorable. Pas plus que les militaires au pouvoir en Thaïlande,
qui viennent d’obtenir le retrait d’une candidate gênante au poste de Premier
ministre à pourvoir le 24 mars prochain, en la personne de la princesse
Ubolratana Rajakanya, sœur du roi. Combien, d’autres élections, demain, sans
suspense et avec résultat obligatoire ? Le Parti Démocrate Progressiste (DPP)
favorable à une entité nationale taïwanaise plus forte, par exemple, peut-il
encore gagner à Taipei avec la pression de Pékin pour empêcher cette issue ?
Fragilité de l’environnement européen
Cette prolifération de Démocraties sans démocrates, pour
reprendre le titre d’un ouvrage de Ghassan Salamé (1994) à propos du monde
arabe (un Ghassan Salamé devenu depuis émissaire des Nations Unies pour la
Libye, c’est dire s’il doit être optimiste), a touché les rivages de l’Europe.
Dans l’environnement stratégique immédiat, on a vu à quel point il était
difficile d’instaurer une démocratie durable en Ukraine, comme on craint aujourd’hui
une dérive de la Moldavie vers un pouvoir pro-russe qui ne se laissera pas
déloger ensuite. Au sein de l’UE elle-même, l’offensive contre la séparation
des pouvoirs ou contre les corps intermédiaires, de gouvernements comme celui
des ultra-conservateurs polonais ou de Viktor Orban en Hongrie,
est plus qu’inquiétante. En Bulgarie, Slovaquie ou ailleurs, l’influence russe,
combinée à un terrain composé d’acteurs riches, douteux et populistes, fait
craindre également des consultations électorales biaisées, des mainmises
définitives ou l’avènement d’une longue nuit politique programmée. Cela pose
plusieurs problèmes. LIRE LA SUITE DANS L'Opinion
lundi 3 décembre 2018
Mémoires de diplomates - Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala

Claude Martin, La diplomatie
n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur. Paris-Pékin-Berlin,
Editions de l’Aube, Paris, 2018, 964 pages
Le récit de Claude Martin est exceptionnel à plus d’un titre
et la
formule de Pierre Haski est fort juste (comme souvent), qui en fait
une lecture « recommandée sinon obligatoire ». Si l’ouvrage est, de
l’avis général, supérieur à la moyenne des mémoires d’ambassadeurs, c’est
d’abord parce qu’il n’est pas tout à fait cela. Carnet de voyage, chronique
politique de cinquante années de diplomatie sous la Ve République, déclaration
d’amour à la Chine d’un homme qui ne fait que suivre les soubresauts d’Orient
même lorsqu’il est en charge des affaires européennes… Il faut saluer aussi l’éditeur,
qui en accepta les 964 pages en faisant le pari réussi qu’elles seraient un
coup de maître.
L’aventure s’ouvre sur la fine équipe de la toute nouvelle
relation diplomatique franco-chinoise après la reconnaissance de 1964, et
s’achève sur la disparition de Paul-Jean Ortiz en 2014. De Malraux cherchant, à
Pékin et malgré la gêne des Chinois, à « revoir les copains » qu’en
réalité il n’a jamais rencontrés, jusqu’aux ministres plus récents, parfois
gaffeurs, souvent grossiers, rarement inspirés, la fresque est croustillante.
Tant pis pour Alain Peyrefitte, moins connaisseur que ne le fit croire son
« Quand la Chine s’éveillera » ; pour Jean Sauvagnargues, peu sobre
et élégant à table, aux côtés de l’épouse de son homologue ; pour Claude
Cheysson, moins téméraire qu’on ne le dit un temps ; pour Louis Mermaz,
Dominique Strauss-Kahn et bien d’autres, que n’atteignirent pas les subtilités
de l’Orient. Car il y a dans ce panorama les initiés, et les autres,
imperméables au voyage, ou qui ne viennent en Chine que parce qu’il faut s’y
faire photographier. BHL, Bernard Kouchner, Nicolas Sarkozy, entre autres, y
apparaissent conformes à la réputation que leur ont faite leurs détracteurs. Le
gaulliste Claude Martin leur préfère nettement Jacques Chirac (qui aime
l’Orient, il est vrai), ou Hubert Védrine, qui une fois de plus (c’est devenu
fréquent dans les témoignages de diplomates) s’en tire le mieux, aussi bien
pour son professionnalisme que pour ses qualités humaines. Le tout émaillé
d’innombrables dirigeants, artistes, intellectuels chinois, entre lesquels se
glissent quelques touches d’actualité française, de « l’insupportable Léon
Zitrone » aux chroniques des cohabitations successives en passant par les
visites pékinoises d’artistes français.
Cette Lettre à la Chine, riche en détails, en couleurs, en
paysages et impressions, en hommages répétés à la beauté des femmes chinoises, nous
fait rencontrer Mao, Zhou Enlai, Deng Xiaoping et les autres, nous fait revivre
la Révolution Culturelle de 1966 et la place Tian’anmen en 1989 (où l’auteur se
trouvait lorsque le drame se jouait), nous guide dans les dédales des intrigues
de palais ou des reprises en main. Et c’est bien difficilement que l’entrée de
la Grande-Bretagne dans le marché commun, l'élargissement de l'Europe ou même l'Allemagne
réunifiée (dans laquelle l’auteur resta tout de même presque neuf ans comme
ambassadeur, de 1999 à 2007), trouvent une place dans cette histoire. Comment,
à côté de ces péripéties chinoises, ne pas paraître fade ? Dans ces mille
facettes de la relation que la France tente de maintenir en Asie, quelques
épisodes récurrents prennent une place particulière. Celui de la médiation
française, jusqu’aux accords de Paris de 1991, pour trouver une issue à la
situation cambodgienne et une place au Prince Sihanouk ; celui de la
double affaire des frégates et des mirages pour Taïwan, qui opposa visions
courtes et longues de la Realpolitik.
Au fil de ces imbroglios et de quelques autres, Claude Martin ne cache pas les
options qu’il défendit alors. Il souhaitait que l’on crût en Sihanouk, que
beaucoup à Paris (notamment VGE) dépeignaient en loser. Il s’opposait à la
vente de quelques armes à Taipei, jugées désastreuse au regard de la mission
historique entamée par le général de Gaulle en 1964. C’est pourtant avec
élégance qu’il relate les volte-face de Roland Dumas, et les éclaire par non-dit
en fin d’ouvrage.
Cela pose bien entendu une question classique. Un diplomate,
lorsqu’il passe trop de temps au contact d’un pays, ne devient-il pas le défenseur
de ce pays plutôt que le représentant du sien propre ? Et ce, à partir du
meilleur sentiment du monde, à savoir la quête de la compréhension de
l’Autre ? Ne vaut-il mieux pas, finalement, jouer la carte de l’agent banal,
insensible aux charmes de si puissantes machines, de si redoutables
interlocuteurs ? Claude Martin plaide pour l’immersion, l’osmose, la
découverte. Il fustige sans relâche – et de manière convaincante – la
médiocrité de ceux qui veulent gérer le monde tout en s’en préservant. C’est un
flâneur au sens baudelairien du terme. Ne laissant passer ni un village, ni une
rue, ni un regard, il regarde les ombres derrière les projecteurs de la géopolitique.
On lit les déceptions, les affres, les tortures d’un homme qui après les folies
maoïstes, puis les massacres de Tian’anmen (une « tâche » dans
l’œuvre de Deng), veut rester fidèle à son rêve de Chine, tout en vivant si
mal, chaque fois, les terribles retours en arrière. On voit avec lui, sur
cinquante ans, passer la Chine de l’état artisanal à la modernité actuelle, où
la brutalité perdure sans plus être la même. « Etait-ce mieux avant ? »,
lui demandent, pour finir, de jeunes interlocuteurs chinois...
mardi 20 novembre 2018
Mémoires de diplomates - Evgueni Primakov
Evgueni Primakov, Au cœur du pouvoir : Mémoires politiques, Editions de Syrtes, 2002 (version en anglais 2001)
Evgueni Primakov fut l’un des acteurs soviétiques puis
russes les plus influents de la fin de la guerre froide et de la période qui
suivit. Orientaliste distingué à la tête de l'Institut d'économie mondiale et
des relations internationales de l'Académie des sciences, journaliste, c’est
sous Gorbatchev qu’il devient en 1989 Président du Soviet de l'Union, puis membre
du Conseil présidentiel (1990-91), où il suit la guerre
du Golfe. Nommé ensuite sous Boris Eltsine Directeur du Service des renseignements
extérieurs de Russie (SVR, 1991-96), ministre des Affaires Etrangères
(1996-98), et enfin Premier ministre – ou « président du gouvernement »
(1998-99), il sera, après son éviction candidat aux législatives puis Président
de la Chambre de commerce et d'industrie (2001-2011). Il disparut en 2015.
L’homme n’est pas un repenti. Il défend son système, réfute
les accusations nombreuses portées à l’encontre de l’URSS (par exemple celle d’avoir
incité l’Egypte à attaquer Israël à plusieurs reprises), et a même témoigné en
faveur de Slobodan Milosevic à La Haye. Ses mémoires retracent, de son point de
vue précieux, des épisodes clefs : les soubresauts de la fin de l’URSS et
des débuts de la Russie (jusqu’au départ d’Eltsine et à l’arrivée de Poutine, auquel il se
rallie finalement), la guerre du Golfe (1990-91), les paradoxes de la perestroïka
de Gorbatchev et ses erreurs, son action à la tête des renseignements extérieurs,
puis à la tête de la diplomatie russe, notamment sur les dossiers du Kosovo, du
processus de paix au Proche-Orient. On y croise les leaders russes bien sûr
mais aussi les présidents et secrétaires d'Etat américains, Saddam Hussein,
Arafat, Hafez al-Assad, Milosevic, Castro, des dirigeants européens, surtout
Chirac et Védrine, qu’il apprécie tous deux visiblement. Il plaide naturellement
pour la sincérité russe, et contre les erreurs occidentales, notamment dans les
guerres du Golfe de 1991 et du Kosovo en 1999, sans parler bien sûr de l'élargissement
de l’OTAN, dont les américains
avaient promis sous Bush senior qu’il n’aurait pas lieu. Opposé à l'intervention
militaire russe en Tchétchénie, il n’épargne pas pour autant les boïeviki (combattants)
tchétchènes « sanguinaires ».
Avec humour et élégance, il trace le panorama de près d’un
demi-siècle russe et international, souvent à partir de sa spécialité : le
Moyen-Orient. En guerre avec « la famille », ou l’entourage de
Eltsine qui finit par l’écarter, il dénonce la corruption qui s’est emparée de
la russie dans la décennie 1990,
sans glorifier pour autant Gorbatchev. Peu tendre avec
la politique américaine, il reste objectif et brosse le tableau de relations
de confiance, et même amicales, avec de nombreux américains.
Plus qu’un militant, c’est en membre éminent de l’élite diplomatique internationale
qu’il témoigne dans son ouvrage, avec humanité souvent, mais sans regrets.
Mémoires de diplomates - Jean-Marc Simon, Secrets d'Afrique
lundi 29 octobre 2018
Bertrand Badie, Quand le Sud réinvente le monde
Bertrand Badie, Quand
le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, La
Découverte, Paris, 2018
Dans son nouvel ouvrage, Bertrand Badie reprend les thèmes
qui lui sont chers : le coût international de l’humiliation, l’échec de l’Etat
importé et de la décolonisation, les conséquences d’une diplomatie de club trop
longtemps confisquée par l’Occident, dans une tentative du vieux monde pour résister
à la réinvention pourtant nécessaire du système international.
Le chapitre I, qui revient sur l’occasion ratée d’une décolonisation
dont l’ancien maître colonial a tout fait pour limiter les effets, est l’un des
plus convaincants. Incapables de tourner réellement la page de la violence physique
et symbolique qui avait marqué la colonisation, les institutions post-coloniales
ont détourné le sens d’ouverture du jeu mondial qu’aurait dû prendre la
création de nouveaux Etats. Il en a découlé un certain nombre de réactions, ou
plutôt de « contre-socialisations », dont l’islamisme politique fut l’une
des manifestations. Au Sud, les nouveaux pouvoir n’ont pas réussi à
dépasser le stade d’un nationalisme de combat pour imaginer un nouveau nationalisme
de projet. Ils ne furent, à travers leurs expressions (de Bandoeng au mouvement
des non alignes ou MNA), que réactifs.
Par la suite, Bertrand Badie nous montre comment le
multilatéralisme qui aurait dû être inclusif fut contourné par les clubs (du G7
au G20) et autres formats diplomatiques ad hoc. Comment, surtout, la faiblesse
des uns s’est imposée à la force des autres, au point que cette sociologie de
la faiblesse est devenue un impensé majeur de l’étude des relations internationales.
On retrouve là l’idée de la force du faible, ou de la nuisance plus forte que
la puissance. Les conséquences de cette situation sur les sociétés en guerres
(la guerre devenant cadre socialisateur pour de nombreux acteurs en quête de
contre-socialisation), et sur l'intervention militaire de « seconde
génération » après la fin de la guerre froide, n’en sont que plus forts.
Plusieurs hypothèses fortes émanent de ce livre. L’idée, par
exemple, qu’un néo-souverainisme compatible avec la mondialisation, porté par
les émergents avec un goût de revanche sur les humiliations passées, ouvre la
voie à un renouvellement en profondeur du système international. Celle encore,
selon laquelle l’acteur local a une marge de manœuvre supérieure à celle de l’acteur
régional, qui lui-même est plus fort que l’acteur global. Une « re-régionalisation »
du monde pourrait alors constituer une sortie de l’impasse.
En prenant le point de vue de l’exclu, ou du Sud, après être
parti du point de vue du Nord dans son « Nous ne sommes plus seuls au monde »
(2016), Bertrand Badie tente d’expliquer les dynamiques actuelles dans ce Sud porté
vers l’autoritarisme (le Brésil en est le dernier exemple, consacrant encore un
peu plus les BRICS comme club national-autoritaire). Comme toujours, le débat
est ouvert, l’agitateur d’idées a donc accompli sa mission.
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