dimanche 23 octobre 2011

Arianna Huffington, L’Amérique qui tombe


Arianna Huffington, L’Amérique qui tombe. Comment les politiques ont trahi le rêve américain et abandonné la classe moyenne, Fayard, Paris, 2011, 371 pages.


Connue pour son engagement politique (présenté en quatrième de couverture, dans un remarquable euphémisme, comme « de sensibilité démocrate »), la créatrice du Huffington Post nous livre ici un tableau particulièrement sombre de l’Amérique actuelle. Pays du Tiers-Monde, à la classe moyenne ruinée et démoralisée, aux infrastructures délabrées, à l’éducation sinistrée, les Etats-Unis ont été livrés, selon l’auteur, aux lobbystes, aux spéculateurs, aux intérêts des grandes entreprises, au point de mettre en danger de mort les idéaux d’un pays qui a toujours dû son succès à l’égalitarisme, et à ce formidable optimisme généré par l’idée que tout était possible pour tout le monde, à force de travail et de persévérance.

A coups d’anecdotes accablantes, de statistiques effrayantes ou de sondages surréalistes,  l’auteur dépeint une Amérique pour le moins surprenante (comme ce sondage Harris de mars 2010 dans lequel 57% des sympathisants républicains croyaient le président Obama musulman, 37% d’entre eux voyaient des points communs entre ses actions et celles de Hitler, 24% envisageant plus simplement… qu’il soit l’antéchrist). L’ensemble de la réflexion est fort documenté, utilisant la palette complète qui va de la tranche de vie d’un individu jusqu’aux ouvrages de sciences sociales ou même aux grands classiques de la philosophie. Le résultat en est un cri d’alarme assourdissant, nuancé toutefois, dans le dernier chapitre, par la foi de l’auteur en la capacité de l’Amérique à rebondir, aidée en cela, espère-t-elle, par les nouvelles technologies qui donneront lieu à une gouvernance 2.0, par la force du civisme de ce que James Rosenau appelait en son temps « l'individu compétent » (skillful individual).

La dose administrée ici par Arianna Huffington est forte. Elle n’est pas originale pour autant : portraits de citoyens désespérés, calculs de ce que le budget de défense pourrait financer de postes de fonctionnaires ou d’aides au plus pauvres, critique violente du grand capital et de l’aliénation de la classe politique… on retrouve là les classiques de la gauche américaine. Livre d’un temps de crise, livre d’une déception aussi, après les premiers pas de l'administration Obama, l’Amérique qui tombe reflète néanmoins les angoisse de toute une classe moyenne. Si le ressort du rêve américain est mal en point, il n’est pas cassé néanmoins. Et l’auteur, née en Grèce, émigrée aux Etats-Unis à l’âge de 25 ans, continue de dire « nous » quand elle parle de l’Amérique…

Frédéric Charillon

dimanche 25 septembre 2011



sous la direction de Josepha Laroche
La loyauté dans les relations internationales
Nouvelle édition refondue


Définie comme fidélité aux engagements pris, la loyauté est spontanément perçue comme une vertu morale, une
qualité comportementale s’accomplissant essentiellement dans les relations interpersonnelles. Cet ouvrage issu d’une recherche collective et transdisciplinaire a au contraire pour ambition de démontrer que la loyauté ne se réduit plus à ce simple registre éthique et subjectif. Il propose un cadre d’analyse qui permette de mettre en évidence pourquoi et comment la loyauté est à présent passée à l’échelle internationale.

Avec la mondialisation, elle est devenue une injonction structurelle, juridiquement reconnue et politiquement sanctionnée, un principe d’ordre désormais indispensable à la sécurité des échanges de tous les acteurs impliqués. Elle représente un mode d’imposition de règles communes de plus en plus contraignantes et en voie de juridicisation.

Ont contribué à cet ouvrage : Frédéric Charillon, Jacques Chevallier, Josepha Laroche, Armelle Le Bras-Chopard, Patrick Lehingue, Yves Poirmeur, Michel Rainelli, Philippe Ryfman, Pascal Vennesson.

Guibourg Delamotte - La politique de défense du Japon

 Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, PUF, Paris, 2010.


Les ouvrages sur les politiques de défense étrangères sont rares en français, plus encore sur le Japon, qui donne a voir de nombreuses singularités. D’accès difficile à la recherche pour des raisons linguistiques et culturelles évidentes, la défense japonaise, entre dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et quête de « normalisation » sur la scène internationale, fait l’objet ici d’une étude fondée d’abord sur les débats politiques et les évolutions constitutionnelles qui ont présidé à l’organisation des « Forces d’autodéfense ». Cette armée qui ne dit pas son nom, comme le regrettait dans la première moitié des années 2000 le Premier ministre Koizumi, étant gérée par une « agence de la défense » qui n’est devenue « ministère » qu’en 2006.
Pressé par ses alliés (à commencer bien sûr par les Etats-Unis) de s’impliquer davantage dans les affaires internationales, inquiet de la menace nord-coréenne mais aussi de la montée en puissance chinoise, le Japon peut-il encore s’en tenir aux principes de contribution à la paix et d’autolimitation, énoncés lors de la reconstruction du pays après la Seconde Guerre mondiale ? Peut-il faire l’économie d’une armée plus structurée, plus puissante, plus influente y compris sur le plan intérieur, lui qui a les moyens financiers et technologiques d’assumer une défense de pointe ? Les contraintes économiques, les réticences de l’opinion publique, le carcan constitutionnel freinent une telle évolution. Mais les transformations régionales l’appellent. Le rejet du nucléaire, les hésitations à assumer une plus grande implication dans les Nations Unies, la présence de 37.000 soldats américain sur le territoire (VIIe Flotte non comprise), constituent autant d’éléments d’une équation japonaise complexe.

Un peu à la manière de l’ouvrage de Marie-Christine Kessler sur la politique étrangère de la France en 1999, Guibourg Delamotte défriche ici un terrain qui impose de commencer par le commencement, c’est-à-dire par la présentation des textes, des acteurs, des contraintes. Elle choisit en effet de revenir sur ces paramètres, là où d’autres travaux passent directement aux tensions régionales, à la question chinoise, où à l’estimation des capacités en présence sur le théâtre asiatique. En conséquence, ce travail sur « la politique de défense du Japon » est bien conforme à ce qu’indique le titre : il est bien question ici de l’élaboration d’une politique publique, dans son environnement national, avec son histoire propre, histoire dont il n’est pas facile de sortir. Ce retour aux conditions d’élaboration d’une politique est le bienvenu. Il constitue d’ailleurs, sans doute, la partie la plus difficile de la compréhension de la défense japonaise, dans la mesure où il exige connaissance du terrain, entretiens avec les acteurs, compréhension des textes. Maître de Conférence à l’Inalco et spécialiste des questions japonaises, Guibourd Delamotte était probablement l’une des mieux placées pour l’accomplir.

vendredi 16 septembre 2011

Afrique du Nord - Moyen-Orient 2011-2012

FREDERIC CHARILLON, ALAIN DIECKHOFF

La Documentation française


Afrique du Nord - Moyen-Orient 2011-2012 - Révolutions civiques, bouleversements politiques, ruptures stratégiques -

Une analyse des bouleversements intervenus dans le monde arabe au cours des derniers mois, notamment en Égypte et en Tunisie.

Lutte des peuples pour instaurer la démocratie, chutes successives des régimes autoritaires, des pays du Maghreb à ceux du Golfe, un même élan porteur d'espoir parcourt ces États.
Sur ces mutations en cours, depuis début 2011, la nouvelle édition de la collection " Mondes émergents " esquisse des pistes de réflexion, en s'intéressant particulièrement aux révolutions survenues en Egypte et en Tunisie. En complément sont étudiées, outre les activités d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, la place de l'islam dans les sociétés arabes ainsi que les évolutions récentes de la Turquie et dans les territoires palestiniens.

Sommaire :

2010-2011 : Révolutions civiques, bouleversements politiques, ruptures stratégiques (Frédéric Charillon)
Égypte 2010 : fin de régime ou fin de règne ? (Vincent Romani)
La révolution tunisienne ou comment sortir de l'impasse autoritaire (Flavien Bourrat)
Territoires palestiniens : impasses sur tous les fronts (Aude Signoles)
La Turquie, un nouveau modèle pour le Moyen-Orient ? (Élise Massicard)
Al-Qaïda au Maghreb islamique : une logique de guerre (Jean-Pierre Filiu)
L'islam dans les sociétés arabes, hier et aujourd'hui (Mark Tessler)
Chronologie Afrique du Nord-Moyen-Orient : mars 2010 - février 2011 (Sihem Djebbi).

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/9782110083432/

jeudi 25 août 2011

Nouveaux conflits : quatre dimensions pour une compétition globale

Publié en juin 2011 dans la Revue Défense Nationale, n° 741, pp. 61-67, et sur Diploweb le 21 août 2001

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Nouveaux conflits : quatre dimensions pour une compétition globale


S
UR QUOI portent les conflits et sur quels espaces ont-ils lieu ? En avançant son hypothèse contestable du « choc des civilisations » en 1993 [1], Samuel Huntington avait au moins le mérite de formuler une proposition de réponse à cette double question. Après l’ère des conflits territoriaux entre voisins se disputant un espace litigieux, après celle du conflit idéologique que fut la guerre froide, marquée par un affrontement multidimensionnel entre capitalisme libéral et socialisme, nous serions passés à l’ère des conflits de civilisation. Ces conflits « ataviques », produits par la seule coexistence ou proximité de cultures incompatibles, auraient donc lieu principalement aux points de contacts entre ces dites « civilisations ». L’approche de Samuel Huntington était commode. Elle fournissait à l’observateur, désorienté par la disparition de la bipolarité, à la fois une nouvelle carte du monde (divisée en grands espaces civilisationnels), une vision prospective des conflits, et même un nouvel affrontement manichéen, mettant aux prises « The West » et « The rest », ce reste prenant plus particulièrement les traits d’une possible alliance « islamo-confucéenne » entre la Chine, d’une part et un monde musulman aux « frontières sanglantes », d’autre part. Mais comme on le sait désormais, l’hypothèse est trop lacunaire pour être opérante. notamment, elle n’élucide pas le concept de civilisation pourtant au cœur du travail de l’auteur [2] . Nous voilà revenus à la case départ.
D’autres auteurs, d’autres approches, à l’inverse de Samuel Huntington qui avait tenté de trouver une grille de lecture stricte aux conflits à venir, ont plaidé plutôt pour une absence de structure à la nouvelle anarchie mondiale, revenue au schéma hobbesien de la guerre de tous contre tous. Les théories de « l’individu totalitaire », acteur devenu central dans des conflits sans cartes, sans espace dédié, sans but politique précis et motivés par le seul désir de l’élimination de l’autre, connaissaient leur heure de gloire, avant d’être à nouveau démenties par les faits : les guerres en apparence les plus chaotiques avaient bien des fils directeurs, des logiques, des ressources, des entrepreneurs et des objectifs. On le vit dans les Balkans, on le vit au Rwanda, on le vit en RDC et ailleurs. La guerre classique, mettant en scène la décision d’État, la poursuite de la politique par d’autres moyens et le rapport de force militaire, n’avait pas disparu non plus, comme on le vit, entre autres, en Géorgie à l’été 2008.
Les espaces conflictuels, en réalité, s’étaient multipliés plutôt que de se réduire à une logique unique. Les nouveaux fronts, qui n’étaient plus nécessairement caractérisés par des signes physiques ni des présences militaires permanentes, étaient devenus mouvants et pouvaient prendre plusieurs dimensions. Au point que, comme l’avait déjà pressenti Georg Simmel au tournant du XXe siècle [3], le conflit allait apparaître non plus comme une pathologie sociale, mais comme un mode d’expression du social parmi d’autres, brouillant ainsi les frontières entre situations de conflit et de non-conflit. Bien plus tard, les situations libanaise, palestinienne, balkanique ou tchétchène, allaient en fournir autant d’exemples. Le conflit devenait, en quelque sorte, la poursuite du rapport de force social par d’autres moyens…
Les espaces du conflit allaient d’abord rester physiques : le territoire, la frontière n’ont pas disparu avec la fin de la guerre froide ni même avec la globalisation, censée pourtant abolir le temps et les distances. La proximité avec l’ennemi ou l’allié, le contrôle d’un espace, d’un passage ou d’un ensemble de ressources, allaient rester fondamentaux. Mais à cet espace physique allait se superposer un autre, moins facilement mesurable : celui de l’influence politique, que l’on exerce par la diplomatie, l’économie et même le culturel, sur un territoire mais aussi sur des acteurs. Ces acteurs eux-mêmes (entrepreneurs économiques ou identitaires, associatifs, religieux, médiatiques, légaux ou illégaux, simples individus…) [4], désormais émancipés des carcans étatiques, allaient être à la fois les initiateurs, les paramètres et les enjeux d’un troisième espace conflictuel : l’espace social. Celui-ci enfin, bien après la « révolution silencieuse » de Ronald Inglehart aujourd’hui diffusée à l’ensemble de la planète [5], est créateur d’inputs qui dépassent de loin les seuls enjeux matériels : c’est l’espace cette fois symbolique du conflit — le quatrième — qui met en scène les valeurs, les croyances, les normes, mais également les récits, les images, les perceptions, orchestrées par une profusion de storytelling concurrents [6]. Ces quatre espaces conflictuels (physique, politique, social et symbolique) se superposent, se chevauchent, se combinent bien sûr, peuvent être fongibles, transitifs… ou pas. C’est précisément ce qui fait, aujourd’hui, à la fois le brouillard de la guerre et la difficulté de la paix, en tout cas la complexité du conflit, ouvert ou latent.
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samedi 16 juillet 2011

L'enjeu stratégique allemand vu de France

L'Allemagne comme enjeu stratégique - Vue de la France
(Publié dans la Lettre de l'IRSEM)

Comme bien d’autres armées, comme bien d’autres politiques de défense, l’Allemagne connaît aujourd’hui une série de réformes marquées à la fois par la nécessité de s’adapter à un contexte stratégique en évolution profonde, et par une contrainte budgétaire forte. Les réponses apportées par l’Allemagne à ces impératifs de mouvement sont naturellement cruciales pour la France, et il était important, à plusieurs titres, d’y consacrer un dossier.

En premier lieu, l’Allemagne est comme on le sait le partenaire privilégié de la France depuis la réconciliation de l’après-guerre, et plus encore dans le cadre de l’aventure européenne (au bon sens du terme).
Cette perception est-elle partagée outre-Rhin ? La France est-elle toujours vue comme une relation spéciale, comme l’autre pièce maîtresse de ce « moteur » franco-allemand pour l’Europe, ou simplement comme un partenaire parmi d’autres ?

Un certain nombre de débats récents ont laissé planer le sentiment que les visions stratégiques respectives des deux pays s’étaient éloignées. Le souhait allemand d’une Europe dénucléarisée, exprimé en compagnie de pays neutres à la veille du somme de l’OTAN à Lisbonne (en novembre 2010), le refus par Berlin de voter la résolution 1973 sur la Libye (en mars 2011), les postures allemandes sur le nucléaire civil et sur quelques autres dossiers encore, ont nourri quelques spéculations, fondées ou pas, sur l’avenir incertain de ce duo à la nature pourtant unique.
Unique, car rien ne peut se faire en Europe sans ou contre l’un ou l’autre. Unique également car le modèle de réconciliation politique fourni par les deux voisins au sortir de la Seconde Guerre mondiale demeure exemplaire, et résonne toujours comme un espoir à méditer dans bien des processus post-conflictuels en cours, même si les paramètres qui avaient à l’époque présidé à ce rapprochement ne se retrouveront plus sous toutes les latitudes…

Sans même la regarder systématiquement, comme on le fait souvent depuis Paris, sous la seule lumière du couple franco-allemand, l’Allemagne est un pays qui compte. Elle est l’une des grandes puissances économiques du système international, l’une des voix politiques fondées sur une diplomatie compétente, un allié important vu des Etats-Unis, et une puissance culturelle dans toute une partie de l’Europe. La question de l’avenir de son outil militaire, du rôle que l’on souhaite lui voir jouer, de sa contribution à un système d’alliance qui a bien besoin de cet élément important, est donc fondamentale.
Pour la France, pour l’UE, pour l’OTAN, pour les Nations Unies, la vision allemande et sa volonté de s’impliquer – ou pas – dans les affaires du monde, ne peut laisser indifférent.

Entre des réalités concrètes qui montrent l’importance de ce partenaire, et des fantasmes multiples qui en brouillent l’analyse (du Sonderweg au « retour de Bismark » en passant par le syndrome de la « finlandisation » - ou de la neutralisation), il faut aujourd’hui investir sur la compréhension, sur l’analyse, sur la connaissance de l’Allemagne comme acteur stratégique incontournable.
Frédéric Charillon

lundi 11 juillet 2011

Lectures : Badie, Desportes, Kissinger, Nye


Les livres du mois










- B. Badie, La diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques du système international, La Découverte, Paris, 2011.

- V. Desportes, Le piège américain. Pourquoi les Etats-Unis peuvent perdre les guerres d’aujourd’hui, Economica, Paris, 2011.

- H. Kissinger, On China, Pinguin Press, New York, 2011

- J.S. Nye Jr, The Future of power, Public Affairs, New York, 2011


Publié dans La Lettre de l'IRSEM


Période faste pour la littérature stratégique que ce printemps–été 2011, puisque quatre auteurs importants (deux américains et deux français) nous livrent leurs nouvelles réflexions sur la configuration du système international et la capacité des puissances à y faire face. Un grand diplomate initialement universitaire, deux universitaires connaisseurs de la chose diplomatique et militaire, un militaire devenu Docteur : comment pouvait-on, pour cette rubrique estivale, n’en choisir qu’un seul ?..

Outre-Atlantique, c’est d’abord Henry Kissinger qui consacre un volume important à la Chine, essai à la fois historique et géopolitique, dans lequel il voit poindre (sans la juger inévitable), une possible concurrence avec les Etats-Unis, tout comme jadis la montée en puissance de l’Allemagne a posé problème à l’Empire britannique. Présentée dans son caractère immuable, façonnée par une culture stratégique qui s’assimile autant au jeu go (wei qi) que celle de l’Occident s’assimile au jeu d’échec, l’action extérieure chinoise débouche pour l’Amérique sur une interdépendance croissante, mais pas sur une confiance mutuelle. Fidèle à son credo réaliste, celui qui fut acteur de premier plan du dialogue sino-américain sous la présidence Nixon dépeint un jeu international qui reste entre les mains des Etats et de leurs principaux décideurs. Racontant l’Histoire, en particulier celle qu’il a contribué à faire lui-même, Henry Kissinger préfère, toujours et encore, les continuités aux ruptures. Plus que comme un système communiste, la Chine apparaît bien ici comme l’éternel empire du milieu, pétri de ses âges d’or comme de ses blessures passées. Sans toujours expliquer comment éviter cet affrontement qui menace, ni comment aborder les évolutions d’une Chine certes millénaire mais aux mutations nombreuses, l’ancien Secrétaire d'Etat américain nous offre ici néanmoins une nouvelle leçon d’Histoire et de politique.

Joseph Nye, autre grande figure du débat stratégique et universitaire américain, va bien au-delà de la seule Chine (à laquelle il consacre toutefois de nombreuses pages), pour aborder les différentes formes de puissance et leur utilisation possible par les Etats. puissance militaire, économique, soft power, diffusion de la cyberpower, transition de puissance, sont disséquées tour à tour pour déboucher sur l’analyse du smart power, clef, selon l’auteur, des rapports de force à venir. Les complexités de la puissance, vue sous ses différentes faces (de la plus brutale à la plus subtile), sont questionnées à la lumière d’autres sous-questions, comme celle d’un éventuel déclin américain, de la concurrence européenne, de l’émergence de nouveaux acteurs du Sud. On note d’ailleurs que la France est très présente dans cet ouvrage, à travers des anecdotes mais aussi des hommages. C’est naturellement dans son dernier chapitre sur le smart power que Joseph Nye se fait le plus novateur. La puissance ne saurait procéder aujourd’hui que de combinaisons. Combinaisons entre différents types de pratiques d’abord, pour s’adapter aux différents terrains de l’action internationale. Entre différents types d’acteurs ensuite, dont la coopération est inévitable. Cinq questions commandent aujourd’hui la réflexion sur la puissance : Quels sont les résultats souhaités in fine ? Quelles sont les ressources disponibles pour atteindre ces résultats, et en fonction de quels contextes ? Quelles sont les attentes ou les positions des acteurs ciblés par l’influence que l’on souhaite exercer ? Quel type, quelle forme de puissance est-elle le plus susceptible de connaître la réussite ? Quelle est enfin la probabilité de cette réussite ? C’est en répondant à ces questions qu’un Etat peut mettre en œuvre une « grande stratégie », c'est-à-dire une approche permettant de fournir ou de protéger la sécurité, la prospérité et l’identité (p.212). Si beaucoup des éléments présentés ici sont déjà connus des lectures ou des étudiants de Joseph Nye, sa modélisation, qui intègre désormais un développement fondamental sur la « puissance intelligente », offre des grilles de lecture incontournables, et une critique bienvenue du concept de puissance.

En France cette fois, le général Vincent Desportes s’interroge, comme Kissinger ou Nye, mais plus explicitement qu’eux, sur l’avenir de la puissance américaine. Tout comme Kissinger voit la Chine à partir de sa culture stratégique illustrée, entre autres, par Sun Tzu, Vincent desportes voit les Etats-Unis sous l’angle de leurs valeurs, de leur exceptionnalisme, et d’une culture militaire inspirée par Clausewitz et Jomini. Il s’interroge alors : l’ADN stratégique américain, caractérisé par la quête de la victoire rapide et brutale, à l’issue d’une guerre totale, fondée sur la technologie, le nombre, et l’adhésion de l’opinion dans un esprit missionnaire, est-il adapté aux conflits d’aujourd’hui ? N’y a-t-il pas, pour la grande Amérique, un danger de voir ses logiciels de combat enlisés dans les subtilités de ces brouillards de guerre où la sociologie du terrain importe peut-être davantage que l’avantage matériel ? Si la guerre totale, mondiale, en 1918 ou en 1945, pouvait être gagnée, si les opérations comme celle de Grenade étaient faciles, pourquoi l'Irak ou l’Afghanistan (et en réalité, un peu avant, la Somalie) ont-ils démontré les limites de cette puissance pourtant phénoménale ? Le « piège » américain n’apparaît pas toujours aussi fatal que ne l’indiquerait le titre pessimiste de l’ouvrage. Et l’on pourra trouver la critique de la technologie un peu dure. ce volume n’en constitue pas moins une contribution importante à la sociologie historique de la puissance américaine, une étude de sa culture stratégique, qui manquait cruellement en France.

Bertrand Badie, qui nous avait offert, entre bien d’autres travaux de premier ordre, une analyse de « l’impuissance de la puissance » (2004), s’attache quant à lui à deux chantiers centraux des relations internationales : la nature du système international post-bipolaire, et le fonctionnement des combinaisons multilatérales à la carte (comme le G8, le G20 ou l’IBAS). Lui aussi critique le concept de puissance, qui ne suffit pas à faire polarité. Lui aussi convoque l’Histoire et ses répétitions, pour aboutir à la conclusion d’un monde apolaire, marqué par une « diplomatie de club » fondée sur la connivence des dominants traditionnels, qui nuit à une gouvernance efficace puisqu’elle souhaite exclure les grands émergents pourtant incontournables. Cette diplomatie de club reste héritée, selon l’auteur, des Concerts issus du XIXe siècle. Bertrand Badie voit quatre principales caractéristiques aux systèmes internationaux : leur degré d’inclusion, leur niveau de délibération, les liens et les alliances qui s’y constituent pour en dessiner les clivages, enfin le type de puissance et de domination qui s’y exerce. Et dans tous les cas de figure, le système actuel comporte des lacunes graves, qui mènent à l’exclusion, donc à la frustration, donc à la conflictualité potentielle. Si l’avertissement peut paraître sombre, il est bien souvent convaincant. On pourra discuter longtemps sur le concept d’apolarité (absence de polarité, donc), proposé ici pour caractériser les relations internationales actuelles : on le suit indéniablement s’il s’agit de prendre acte du décès d’un système à la polarité totale, comme du temps de la guerre froide. En revanche, peut-être y a-t-il des polarités limitées, à l’échelle régionale par exemple, comme semble le montrer la restructuration du rapport de force asiatique autour de la rivalité sino-américaine. Mais la démonstration est magistrale à plus d’un titre. En premier lieu, les leçons du passé n’ont pas été tirées correctement : on ne construit pas un système international stable en excluant les puissances gênantes, mais au contraire en les intégrant. La SDN l’avait rappelé : se réfugier dans un club de nations paisibles ne fait pas disparaître les forces déviantes. Ensuite, les préceptes des grands sociologues comme Max Weber ou Emile Durkheim doivent désormais être appliqués à la société mondiale : le défaut d’intégration provoque l’anomie, qui provoque la violence ou la sortie du politique. Prenons garde à ne pas fabriquer ou renforcer un « second monde », exclu des clubs privilégiés, et laissé à la dérive.

Quatre ouvrages clefs, qui ont le mérite de nous indiquer comment les grands auteurs stratégiques du moment situent les principaux dangers à venir. Ce danger est d’abord systémique pour Henry Kissinger, intellectuel pour Joseph Nye, culturel pour Vincent Desportes, sociologique pour Bertrand Badie. Le Secrétaire d'Etat américain situe en effet la menace dans l’émergence d’un peer competitor chinois pour les Etats-Unis, à la culture plus éloignée que ne l’était la culture soviétique, qui était également celle du jour d’échec. Dans cette focalisation sur la Chine, c’est bien un nouvel affrontement bipolaire qui réapparaît au fil des plus de 600 pages de Kissinger, et avec lui le spectre d’un nouveau système international manichéen. Joseph Nye craint quant à lui autre chose : que face aux multiplications des acteurs et des défis, les grands Etats ne parviennent pas à faire un usage intelligent des différents outils de puissance à leur disposition. La puissance à l’ancienne, matérielle et cumulative, n’aboutira à rien : seule la conversion des capacités matérielles en résultats politiques souhaités compte. Hypothèse à méditer à la lumière de l'Irak, de l’Afghanistan, mais aussi du Liban (2006) ou d’ailleurs. Vincent Desportes n’est naturellement pas très loin de ce constat. Mais il l’applique plus spécifiquement au cas américain, pour montrer comment une culture stratégique peut devenir prisonnière de ses schémas, en dépit de sa puissance matérielle. C’est cet obstacle culturel qu’il faut franchir, c’est cette révolution des esprits qu’il faut opérer. Enfin Bertrand Badie, fidèle à ses hypothèses, voit l’instabilité qui vient dans les déséquilibres, les inégalités, les frustrations générées par les structures d’un système international devenu société à deux vitesses, avec ses risques évidents. Le grand écart avec un Henry Kissinger qui cherche des solutions dans les chancelleries et les situation rooms, est naturellement assumée : c’est auprès des « intrus » et non des diplomates, en conjurant l’impuissance plutôt qu’en croyant acheter la puissance, en ouvrant le jeu plutôt qu’en resserrant les connivences, que l’on évitera le pire. A sa manière, chacun de ces grands auteurs en appelle à l’Histoire pour expliquer le politique, met en garde contre le poids des permanences et des erreurs restées impunies, comme autant de facteurs de fragilité à l’aube de ce nouveau monde. Il y a toujours loin, on le sait, du savant au politique. Mais il faut entendre ces savants là.

Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM