dimanche 24 février 2013

La puissance, doctrine et pratique

(éditorial de la Lettre de l'IRSEM n°1 - 2013 : retrouvez l'ensemble de la Lettre ICI)

IRSEM-LOGOTYPE-A

En cet hiver 2013, la France est simultanément aux prises avec deux exercices ayant la puissance pour énoncé : 1- la (re)définition, la programmation de cette puissance d’abord, avec la rédaction en voie d’achèvement du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationales ; 2- la pratique de cette puissance ensuite, avec l’action de ses troupes au Mali depuis le 11 janvier dernier (sans oublier sa présence militaire ailleurs dans le monde). Avec un recul encore faible, on peut dégager néanmoins, peut-être provisoirement, au moins quatre observations, ou plutôt de confirmations de tendances stratégiques.
 Première confirmation : la puissance se pense et s’exerce sur des temporalités différentes, qu’il faut bien arriver à concilier en dépit des contraintes du moment. La France n’est pas la seule à devoir adapter son outil militaire en temps réel, pour préparer l’avenir tout en gérant les impératifs du présent, appuyée sur des atouts hérités du passé. Lourde tâche qui tient à la fois de l’analyse des relations internationales (pour anticiper le monde à venir), de la politique publique (pour s’y préparer avec des objectifs et des moyens adaptés), et de la sociologie de la décision (pour gérer les hommes, leur formation, leurs schémas cognitifs). Tout en travaillant à la rationalisation des moyens et en privilégiant la réflexion à long terme (par l’exercice récurrent du Livre Blanc), la France, en Côte d’Ivoire en avril 2011, en Libye de mars à octobre de la même année (opération Harmattan), au Mali aujourd’hui (opération Serval), a joué un rôle ou pris des initiatives militaires rapides, qui ont rappelé qu’elle comptait parmi les puissances les plus aptes à utiliser l'intervention militaire comme outil d’urgence.
 Deuxième confirmation : l’autonomie de puissance – ou autonomie stratégique – se compose et se composera de plus en plus demain, de deux volets inséparables. Il importe, dans un premier temps, de disposer de l’outil militaire permettant d’agir seul. Il importe, dans un second temps, de disposer de la « capacité d’entraînement » diplomatique permettant de ne pas le rester. Le premier volet, à l’heure où nous écrivons ces lignes, est déjà mis en œuvre au Mali : Paris a déployé les moyens et la volonté d’agir en pionnier, estimant de sa propre analyse que la situation l’exigeait. Le second volet est en cours de construction, il est davantage diplomatique dans son exécution, et sa réussite constituera un test important pour la France, pour ses partenaires européens, pour ses alliés africains, pour ses amis en général.
 Troisième confirmation qui découle de la précédente : le concept de puissance demeure avant tout relationnel et relatif. La puissance n’est plus, comme on l’a cru longtemps au temps de la bipolarité, une somme de capacités matérielles mesurables en chiffres absolus (la possession de n missiles, le pouvoir de faire exploser n fois la planète contre n-x à l’adversaire, etc.). Elle consiste à être en mesure d’atteindre ses objectifs sur un enjeu et un terrain donnés, avec trois variantes de capacité : « faire », « faire faire », et « empêcher de faire ». Etre capable d’agir sans contrainte de pression extérieure ni de moyens (faire), engager d’autres acteurs, par la conviction et non la contrainte, dans des actions qu’ils n’auraient peut-être pas entreprises seuls (faire faire), et être en mesure de stopper des acteurs ou des forces menaçant nos intérêts (empêcher de faire), restent bien les trois registres d’action de la puissance moderne. C’est ce qui explique que chaque situation soit nécessairement sous-pesée à la lumière de ses caractéristiques propres, et non des seuls moyens militaires dont on dispose. C’est ce qui explique, en d’autres termes, que la Libye ne soit pas la Syrie, qui n’est pas non plus le Mali.
 Quatrième confirmation enfin : rien ne sera plus jamais comme avant, et les catégories de la pensée stratégique doivent évoluer avec les ressorts de la scène mondiale. L’intervention militaire française au Mali n’est pas un retour aux années 1960 ou 70, pas plus d’ailleurs que le pivot américain n’annonce le retour à une nouvelle guerre froide, ni la nouvelle politique étrangère turque le retour aux Empires, ou au « Grand Jeu » en Asie centrale. A l’inverse, on est frappé dans l’affaire malienne par tout ce qui va à contre-sens de ce que l’on croyait savoir : un État qui, en attendant mieux, lance sans longue préparation une opération sans ses alliés, ni ses partenaires européens ni l’ONU, sur un terrain qui n’illustre ni la guerre urbaine, ni la course aux ressources, voila qui déroute. Mais prenons l’habitude d’être déroutés. Qui aurait prédit, avant le 8 août 2008, le retour de l’invasion terrestre classique d’un État par un autre dans le double environnement stratégique européen et otanien ? Qui aurait prédit qu’Israël et le Hezbollah se livreraient en 2006 au Liban à une guerre à laquelle ni l’un ni l’autre n’avaient apparemment intérêt ? Qui aurait prédit que dans un Moyen-Orient qui semblait s’installer dans une équation stratégique dominée par le jeu entre ses trois puissances non arabes (Israël, Iran, Turquie), les acteurs arabes reprendraient si brutalement le devant de la scène ?
 Convenons-en, cet état de surprise stratégique permanent ne facilite guère la doctrine de la puissance. Mais il nous incite d’autant plus fortement à entretenir la marge de manœuvre de sa pratique.

lundi 18 février 2013

Les deux temps paradoxaux de l’autonomie stratégique



La décision française d’intervenir au Mali dans le cadre de l’opération Serval, lancée le 11 janvier 2013, confirme une caractéristique nouvelle des relations internationales contemporaines. Celles-ci en effet imposent aux principales puissances démocratiques, pour leurs initiatives stratégiques les plus importantes (essentiellement les interventions militaires), de procéder, en deux temps, à un double mouvement d’apparence paradoxale.
Dans le premier temps, celui de la décision et de l’initiative (procéder à l’intervention), il importe d’être en mesure d’agir seul. Dans un second temps (consolider et légitimer cette intervention), il importe d’être en mesure de ne pas le rester.
Le premier temps est éminemment politique et militaire. Il s’agit d’opérer un mouvement qui nécessite une combinaison de volontarisme politique (sans lequel rien n’est initié) et de savoir-faire militaire (sans lequel rien n’est crédible sur le terrain). Ce mouvement nécessairement pionnier puisque solitaire, doit être lancé s’il le faut sans attendre le consentement des alliés ou des partenaires, sans attendre la formulation d’une résolution parfaite des Nations Unies. Il s’agit donc d’une phase périlleuse, mais qui repose essentiellement sur des premiers succès rapides sur le terrain, accueillis favorablement par la société du pays « d’accueil ». L’enjeu est également de montrer que dans ces temps de globalisation complexe, une puissance garde son autonomie stratégique, dans l’analyse politique de la situation comme dans la réponse concrète.
Le second temps se déroule davantage sur le terrain diplomatique, où la capacité d’action doit laisser la place à la « capacité d’entraînement », pour reprendre une expression popularisée jadis par Hubert Védrine. A l’audace de l’élan solitaire doit succéder la réassurance du coalition building. L’entreprise, pour rester courageuse mais non aventureuse, doit s’assurer d’un soutien plus large qui laisse déjà entrevoir la possibilité d’une relève sur le terrain : d’autres acteurs, en d’autres termes, si possible issus d’autres sphères de la scène mondiale que du seul club otanien, devront prendre le relais de la puissance pionnière ou au moins accompagner substantiellement celle-ci. 

LIRE LA SUITE SUR : http://globalbrief.ca/frederic-charillon/2013/02/17/les-deux-temps-paradoxaux-de-l%E2%80%99autonomie-strategique/

lundi 28 janvier 2013

Zaki LAIDI, David SANGER, Justin VAISSE : sur la politique étrangère d'Obama



   



-          Z. LAIDI, Le monde selon Obama. La politique étrangère des Etats-Unis, Champs Flammarion, Paris, 2012
-          D. SANGER, Confront and Conceal: Obama's Secret Wars and Surprising Use of American Power, Crown Publishing Group, New York, 2012
-          J. VAISSE, Obama et sa politique étrangère, Odile Jacob, Paris, 2012


Entre autres ouvrages récents établissant un bilan de l’action extérieure du président Obama dans son premier mandat, retenons ce mois-ci – avant d’en voir d’autres plus tard – deux livres français (ceux de Zaki Laïdi et de Justin Vaïsse), et un ouvrage américain : celui du journaliste David Sanger.
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Zaki Laïdi, dont nous connaissions les travaux récents sur l'Europe, revient à l’Amérique avec un essai important (qui a également donné lieu à un film, « Obama, l’homme qui voulait changer le monde »), seconde édition remise à jour d’une mouture légèrement antérieure. Ce travail porte la griffe académique en ce qu’il part d’une analyse sur l’acteur confronté au système, et surtout en ce qu’il teste tout au long de la démonstration une hypothèse théorique forte : Obama illustrerait à merveille la théorie réaliste. Il incarne même « le grand retour du réalisme » dans la  politique étrangère américaine. Cinq critères sont retenus par Zaki Laïdi à cet égard, qui permettent à la fois de définir et de mesurer le réalisme de politique étrangère. 1- La répudiation du messianisme idéologique dans le discours politique ; 2- la place accordée aux grands enjeux classiques de sécurité et aux grands Etats, indépendamment des choix politiques internes de ces derniers ; 3- la capacité à obtenir le soutien d’anciens adversaires dans le rapport de force global ; 4- la recherche d’accommodements avec des adversaires actuels, au risque de contrarier des alliés ; 5- le refus d’un engagement militaire extérieur contraire aux intérêts vitaux. Sur tous ces points, l'administration Obama a pratiqué à un moment ou à un autre le réalisme. Le vocabulaire utilisé par son discours tranche aussi nettement avec celui de l'administration Bush, quoiqu’en disent les quelques observateurs qui voulaient voir une continuité entre les deux présidents. Là où George W. Bush insistait sur les notions de « guerre contre la terreur » (citée à 72 reprises dans ses mandats), ou encore de « monde libre », Barack Obama (qui n’emploie presque jamais ces termes), évoque des dossiers concrets : TNP, changement climatique, Al Qaida... Il est intéressant de constater que ni l’un ni l’autre, en revanche, n’évoquent le multilatéralisme ni la multipolarité. Aux Etats-Unis où l’on aime conclure rapidement à l’existence d’une doctrine (doctrine Powell, Bush, Obama…), celle de Barack Obama pourrait bien être le « minilatéralisme » comme choix rationnel face à une multipolarité complexe. Des grands dossiers affrontés par l'administration entre 2008 et 2012, Z. Laïdi retient, dans la deuxième partie de l’ouvrage, l'Irak, l’Afghanistan, le printemps arabe et la relation avec l'Europe. Sur tous ces dossiers qui ont pourtant connu des bonheurs inégaux (et ces derniers chapitres constituent également de bons mémos sur les régions évoquées), l’Amérique garde sa capacité « d’assurance et de réassurance » auprès de ses alliés, ce qui prolonge sa puissance, à l’heure de la montée en puissance de nouveaux défis.

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Sur la base de sources du plus haut niveau, le Confront and Conceal de David Sanger, correspondant du New York Times, nous livre de son côté un récit de plusieurs fronts gérés par Obama : l’ « Afpak » d’abord, l’Iran ensuite, puis l’usage des drones et des cyber-attaques, les printemps arabes, la Chine et la Corée du Nord ensuite. Le volume a naturellement les défauts et les qualités d’un travail de grand journaliste d’investigation. Informé, précis, il retrace le processus décisionnel américain à force de témoignages, met en scène les acteurs, les fait parler, pour livrer au final une trame qui se lit comme un roman d’espionnage. Dans la tradition des livres de cette catégorie (on pense à Bob Woodward et son Obama’s Wars), c’est davantage le lecteur qui se fait son jugement à partir de la narration, que l’auteur qui apporte sa valeur ajoutée analytique. On y voit un Barack Obama conscient des mutations du monde, sachant aller à l’encontre des frilosités de ses conseillers (sur le raid contre Ben Laden par exemple), n’hésitant pas à ouvrir l’ère de la cyber-guerre, arbitrant entre son entourage le plus prompt à changer les règles du jeu international (Suzanne Rice, Samantha Power), les adeptes de la Realpolitik la plus cynique (Gates, Donilon), et ceux qui fluctuent entre les deux (Hillary Clinton). On y voit également une administration qui passe plus de temps sur le dossier iranien que sur l’Afghanistan, ou s’interroge sur les intentions de la Chine. On y lit des passages captivants, retraçant des situations lointaines (comme le très bon passage sur l’Egypte, que l’auteur connaît bien). Mais comme souvent dans cet exercice, le lecteur est tenu de croire le narrateur sur la foi de ses entrées politiques. Comme souvent encore, l’ouvrage fait partie d’un ensemble qui, reconstitué, produit un storytelling consensuel largement diffusé, utile à l’analyste et de surcroît agréable à lire, mais en partie inspiré par les décideurs eux-mêmes, qui sont à la source des sources, si l’on peut dire. Comme souvent également, le lecteur européen restera sceptique face à une focalisation du récit sur le seul processus décisionnel américain : la France apparaît à peine sur l’épisode libyen, sinon pour perturber l’alliance, « détournée » à des fins électoralistes. C’est un peu court sur le rôle de Paris et de Londres dans ce dossier. Mais comme souvent finalement, on apprend beaucoup en lisant ces professionnels de l’information qui savent raconter, et le public ne boude pas son plaisir.
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L’ouvrage de Justin Vaïsse (Barack Obama et sa politique étrangère – 2008-2012), spécialiste français reconnu en poste à la Brookings Institution de Washington, est plus analytique et plus académique, comme en témoigne une bibliographie qui fait place davantage aux ouvrages qu’aux articles de presse ou aux blogs (comme chez Sanger). Même s’il reprend des éléments de l’ouvrage américain cité à plusieurs reprises, il va plus loin sur certains dossiers, notamment sur la gestion par le président Obama de l’enjeu israélo-palestinien, sur le pivot asiatique, sur la relation avec les BRICS. Le premier de ces enjeux est clairement vu par l’auteur comme un échec majeur : sous-estimant l’intransigeance et les dynamiques politiques israéliennes, le chef de l’exécutif a adopté une stratégie frontale et inquiété l'Etat hébreu par ses ouvertures au monde musulman. Le deuxième enjeu – le pivot – est lu comme la ligne directrice du premier mandat : Obama a fait entrer l’Amérique dans le XXIe siècle, en la sortant de deux guerres ruineuses (Afghanistan et Irak) pour se consacrer à l’avenir. Le troisième enjeu – la relations avec les BRICS – fait l’objet d’une des analyses les plus originales du  livre. Conscient de nouveaux équilibres mus par de nouveaux acteurs, Barack Obama a tendu la main aux grands émergents non occidentaux. Et il a buté sur un triple obstacle : bien que démocratiques, certains grands pays du Sud (Inde, Brésil, Indonésie, Turquie, afrique du Sud…) demeurent anti-impérialistes et tiers-mondistes, rétifs à une coopération avec les Etats-Unis sur les grands dossiers ; ils demeurent par ailleurs « provincialistes », c'est-à-dire préoccupés d’abord par leur environnement géopolitique immédiat, et peu enclins à s’investir dans des problématiques globales ; enfin, leur libéralisme s’arrête où commence la défense de leurs intérêts nationaux. Ils n’ont pas la même foi en les valeurs démocratiques-libérales que les Etats-Unis. Au final, le travail de Justin Vaïsse a le mérite de s’engager sur plusieurs propositions de bilan. Un bilan de la politique étrangère des Etats-Unis entre 2008 et 2012, d’abord. L’auteur y voit, dans sa conclusion, cinq succès et cinq échecs principaux. Du côté des succès : 1- la victoire contre Al Qaida (notamment avec la mort de Ben Laden) ;  2- une relation de puissance à puissance avec Pékin qui si elle n’est pas parfaite, est rationnelle et préserve le rang des Etats-Unis comme puissance du pacifique ;  3- une réponse aux printemps arabes qui a finalement placé les Etats-Unis du bon côté de l’Histoire ; 4- un lien renforcé avec les alliés traditionnels, en Europe et en Asie ; 5- un pivot bien amorcé. Du côté des échecs : 1- un sentiment de déception dans le monde, où l’anti-américanisme a régressé, mais où les frilosités et reculs de l’administration (sur le climat, sur Guantanamo…) ont refroidi les attentes ; 2- le dossier israélo-palestinien, plus bloqué que jamais ; 3- l’échec de la main tendue aux rogue states, de l’Iran à la corée du nord ; 4- la gestion des grands problèmes globaux, pour laquelle Obama n’a pas trouvé de coalition mondiale ; 5- enfin la redéfinition de la puissance américaine, victime en grande partie de la crise économique. Bilan de la personnalité du président lui-même, enfin : Justin Vaïsse articule son ouvrage en cinq grands temps, qui correspondent à autant de facettes du locataire de la Maison Blanche. Obama fut tour à tour, ou à la fois : celui qui a tourné la page désastreuse des années Bush, l’homme du pivot, le diplomate réaliste très à l’aise dans la Realpolitik, le libérateur des peuples arabes lors des printemps, mais aussi « le terrible », qui a lancé la première cyber-attaque de grande ampleur (contre l’Iran) et multiplié les frappes de drones. Un portrait complet, forcément contestable sur certains, points, mais qui donne à réfléchir.

lundi 31 décembre 2012

Jean JOANA - Les armées contemporaines

http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/Resources/titles/27246100744710/Images/27246100744710L.gifJean JOANA - Les armées contemporaines - Presses de Sciences Po, Paris, 2012

La sociologie militaire française mérite d’être relancée, à la fois comme spécialité de recherche à explorer, et comme science sociale à enseigner. La disparition de François GRESLE en 2012 nous a privé d’un militant important de cette cause, qui avait, derrière lui, su entraîner de nombreux jeunes talents sur cette voie. Mais les éléments d’une refondation sont aujourd’hui réunis. Ils le sont d’abord grâce à des auteurs nouveaux, comme Bastien IRONDELLE (La réforme des armées en France. Sociologie de la decision, 2011), pour ne citer que lui. Ils le sont plus encore depuis la publication des Armées contemporaines  de Jean JOANA, professeur des Universités en science politique à Montpellier I, à qui l’on doit déjà un numéro spécial de la Revue Internationale de Politique Comparée sur « La démocratie face aux relations civilsmilitaires » (mars 2008, vol.15, n° 1 avec M. Smyrl), un programme de recherche sur les élites impliquées dans la « Révolution des Affaires Militaires » aux EtatsUnis, et divers ateliers sur les politiques de défense.
 
Avec cet ouvrage, Jean JOANA nous propose un retour aux sources : entre autres, celles de Caforio (The Sociology of the military), Feaver et Kohn (Soldiers and Civilians), Finer (The Man on Horseback), Huntington (The Soldier and the State), Janowitz (The Professional Soldier), Lasswell (The Garrison State), Moskos (The American Enlisted Man), Perlmutter (The Military and Politics in Modern Times), Posen (The sources of military doctrine), Stepan (Rethinking Military Politics), sans oublier les français Bernard Boëne, Samy Cohen, William Genieys, Bastien Irondelle, Pascal Vennesson…

Ce retour aux sources s’opère en cinq thèmes : 1- la militarisation de la guerre (ou la gestion croissante de l’activité militaire par des spécialistes, au sein de l’Etat occidental), 2- l’activité militaire (ou la spécificité de celle-ci par rapport au reste de la société), 3- le pouvoir des militaires (par rapport aux dirigeants civils, dans les processus décisionnel), 4- les interventions en politique des militaires (notamment dans les pays du Sud, avec une typologie des celles-ci et un éventail d’explications pour les analyser), 5- Le contrôle démocratique des militaires (ou les moyens du pouvoir civil démocratique pour garder la maîtrise des affaires militaires en dépit d’une expertise militaro-militaire qui reste indispensable).

On appréciera d’abord le panorama de la littérature mobilisée, exposée, expliquée par ce travail (littérature que l’on retrouve dans la riche bibliographie) : Jean JOANA sort ici la sociologie du ghetto toujours possible que constituerait un débat entre quelques initiés, déconnecté des grandes questions de science politique générale. Bien au contraire, l’auteur relie l’étude des armées et des comportements militaires à la sociologie politique la plus traditionnelle : en convoquant Aron (pas uniquement sur Clausewitz mais bien sur les régimes politiques ou les relations internationales), Elias, Goffman, Hobsbawm, Linz (sur les régimes politiques encore), Mills sur les élites, O’Donnell sur l’autoritarisme, Rokkan ou Tilly sur la formation de l'Etat, et Max Weber bien sûr, l’auteur démystifie l’objet militaire. Il le replace dans la société – ce qui par ailleurs et entre parenthèses pose la question de la justesse de l’expression « armées et sociétés » : les militaires seraient-ils par nature en dehors de celle-ci, comme des individus étranges venus d’ailleurs ?  

A plusieurs reprises, au besoin en critiquant (à juste titre selon nous) des auteurs de référence, Jean JOANA plaide pour une explication large, englobant les caractéristiques et mécanismes de la société environnante. Il y a certes spécificité du militaire - comme l'apolitisme proclamé des régimes militaires. Mais plutôt qu'à une quelconque étrangeté du militaire, il y a interaction avec l'Etat. Y compris dans sa dimension la plus en proie aux clichés  – le coup d'Etat – l’action militaire ne s’éclaire pas par ses seuls aspect militaro-militaires, techniques et tactiques. Mais bien, comme expliqué dans le chapitre 4, par plusieurs facteurs inhérents à la société elle-même dans laquelle cette intervention pourra avoir lieu : la dynamique du système politique, les modes de politisation des forces armées, la spécificité politique d’un régime militaire lorsque celui-ci arrive au pouvoir. En expliquant le fait militaire par la sociologie de l'Etat qui l’accueille, l’ouvrage fait œuvre utile. Et de rappeler Charles Tilly (p.211) : les conditions différentes d'apparition de l'Etat ont forcément des conséquences sur les relations entre ses composantes civiles et militaires. On savait le rôle joué par la guerre dans la construction de l'Etat, on a tendance à oublier le rôle de l'Etat dans la construction d’une armée. Il est à porter à l’actif de ce livre de nous rappeler, en s’appuyant sur de nombreuses études de cas classiques, que l’armée en France n’est pas l’armée aux Etats-Unis, et moins encore en Amérique du Sud dans les années 60, ou en Afrique dans les années 80. On appréciera à cet égard les efforts pédagogiques de Jean JOANA, ses tableaux, ses typologies, ses encadrés (sur le coup d'Etat des officiers libres en Egypte, sur l’Ecole Supérieure de guerre brésilienne, sur le Mouvement des forces armées au Portugal…).

Ce volume sur les armées contemporaines se focalise donc essentiellement sur le militaire en politique dans ses différentes dimensions (relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire, processus décisionnel, exercice du pouvoir, ou contrôle du militaire par le pouvoir civil), davantage que sur la sociologie pure des militaires en tant que tels (composition des armées, valeurs des militaires, minorités dans les armées, femmes soldats…). Ce n’est pas non plus un atlas, ni un annuaire stratégique qui prendrait chaque armée du monde pour en donner un tableau chiffré. C’est plutôt le pari, appuyé comme dit plus haut sur un « retour aux sources », d’une refondation de la sociologie politique du militaire dans une grande tradition aujourd’hui négligée en France et pourtant importante dans les sciences sociales internationales. Le pari est sans conteste réussi. L’appel à la refondation doit maintenant être entendu.