vendredi 31 août 2012

Sur la politique étrangère de la France : Hubert Coudurier, Frédéric Bozo, Marie-Christine Kessler


Sur la politique étrangère de la France : Hubert Coudurier, Frédéric Bozo, Marie-Christine Kessler

 

-          H. COUDURIER, Et les masques sont tombés. Les coulisses du quinquennat, Robert Lafont, Paris, 2012.
-          F. BOZO, La politique étrangère de la France depuis 1945, Flammarion, Paris, 2012
-          M-Ch. KESSLER, Les ambassadeurs, Presses de Sciences Po, Paris, 2012

Parmi les ouvrages consacrés en 2012 à l’action extérieure de la France : la chronique sarkozienne d’Hubert Coudurier, le panorama historique de Frédéric Bozo, et l’essai de Marie-Christine Kessler, entre analyse de politique publique, rétrospective historique, et sociologie de la diplomatie.

Directeur de l’information du Télégramme de Brest, Hubert Coudurier nous avait offert en 1998 Le monde selon Chirac, qui constituait alors l’un des rares travaux sur le début du premier mandat chiraquien, consacré à la politique étrangère. A la fin du mandat de Nicolas Sarkozy, il récidive avec Et les masques sont tombés, sous la forme de courtes saynètes mettant en scène l’ancien président face aux défis du monde. Si le rôle de la France en Côte d’Ivoire et en Libye, en 2011, est qualifié de « doublé » qui redonne une influence au pays dans son environnement stratégique, l’auteur ne ménage pas pour autant le sixième président de la Ve République, moins encore son premier ministre des Affaires Etrangères Bernard Kouchner. Plus porté vers l’anecdote de politique intérieure que sur l’analyse internationale, le récit se veut davantage la chronique d’un quinquennat, mais conclue néanmoins sur la difficile compatibilité entre la grandeur des ambitions et la faiblesse des moyens. 
Frédéric Bozo embrasse quant à lui une période bien plus longue, qui va de 1945 au mandat de Nicolas Sarkozy. Historien réputé, spécialiste notamment de la relation entretenue par la France avec l’Alliance atlantique, l’auteur propose à la fois un panorama synthétique fort utile qui peut servir de manuel, d’analyse rétrospective stimulante, et d’outil de recherche, notamment à travers sa bibliographie en fin de texte. En cinq mouvements et dix chapitres, La politique étrangère de la France depuis 1945  opère un découpage chronologique qui voit se succéder le temps des frustrations (1945-58), la contestation du statu quo [bipolaire] (1958-69), la gestion de l’héritage [gaullien] (1969-81), la fin de la guerre froide (1981-95), et la France face à la mondialisation (1995-2011). L’auteur est bienveillant avec les différents présidents, cherchant davantage à comprendre qu’à accuser. Ainsi la passivité de François Mitterrand, voire sa lutte pour maintenir le statu quo face aux bouleversements européens des années 1989-91, selon lui, est un mythe, même s’il admet « le choix de la prudence ». De la même manière que les accusations selon lesquelles le président socialiste aurait eu une attitude pro-serbe et favorable au maintien de la Yougoslavie, relèvent selon Frédéric Bozo de la « légende tenace ». Il voit en revanche davantage de limites au volontarisme chiraquien, et à ses tentatives de peser sur le cours du monde, des Balkans à la guerre du Golfe de 2003. Enfin, il voit – entre autres choses – plus de continuité que de rupture dans la politique étrangère menée par Nicolas Sarkozy, où la promotion du G20, par exemple, s’inscrit finalement dans la suite d’une politique chiraquienne de reconnaissance des nouvelles puissances émergentes dans un monde multipolaire.

Exercice très différent pour Marie-Christine Kessler, qui fait autorité comme spécialiste de politique publique. Déjà auteur en 1999 de La politique étrangère de la France. Acteurs et processus, elle emprunte cette fois-ci davantage à l’histoire et à la sociologie, pour dresser un portrait des ambassadeurs finalement en forme d’hommage, là où des ouvrages journalistiques avaient plutôt cherché, récemment, à les discréditer. D’anecdotes en portraits fouillés, elle remonte aux origines de la diplomatie, nous fait revivre les mémoires des grands ambassadeurs (Pierre de Margerie, les frères Cambon, François Charles-Roux, Paul Morand, bien sûr André François-Poncet, et bien d’autres), en prenant soin de ne pas gêner ceux qui sont toujours aux affaires. Ce travail, fruit d’une longue enquête, ne néglige presque rien. Marie-Christine Kessler excelle là où on l’attend : sur les dossiers que peu de chercheurs maîtrisent, à la fois techniques (culturel, développement, budget, coordination des services, commissions mixtes…) et administratifs (la carrière, la diplomatie comme élite, comme grand corps de l'Etat…). Mais elle excelle aussi là où l’attendait moins, sur ce tableau de la diplomatie comme métier, comme image (y compris dans la littérature), comme trajectoire historique, comme culture… On mesure, en lisant l’ouvrage, l’ampleur d’une enquête longue et qui fut fondée sur de nombreux entretiens. La bibliographie mérite une mention particulière, en ce qu’elle offre pratiquement une somme définitive – en 2012 – sur la question. Cette sociologie historique des ambassadeurs manquait, puisque peu d’ouvrages étaient consacrés à cette question en France (on se souvient néanmoins du Diplomate : une sociologie des ambassadeurs, par Mérédith Kingston de Leusse, en 1997, pionnier mais bien moins ample que ce dernier travail). Il fallait la trousse à outil expérimentée et multiple de Marie-Christine Kessler, avec cet éventail qui va des de la science administrative des grands corps de l’Etat jusqu’à la connaissance personnelle des acteurs en passant pas l’érudition historique, pour offrir ce livre.


mardi 31 juillet 2012

Quelques lectures pour les aoûtien


quelques lectures pour les aoûtiens



L’année 2012 a été riche en productions. L’été est là pour combler les retards de lecture.
Parmi les livraisons attendues, quelques travaux historiques notoires. The Great Sea: A Human History of the Mediterranean, de David Abulafia reprend largement les héritages multiples de la Méditerranée, de ses entreprises, de ses traditions, de ses corruptions aussi. Ashley Jackson livre une nouvelle biographie de Churchill, plutôt objective, qui cherche à retracer les épisodes sous-estimés de sa carrière. Un travail bienvenu après deux références majeures qui datent déjà de 2001, celles de Roy Jenkins et de Geoffrey Best. Après l’Empire de Jeremy Paxman (sur l’Empire britannique et son impact politique durable) et The End de Ian Kershaw (la fin du IIIe Reich), c’est au tour d’un autre grand historien, Antony Beevor, de revenir sur scène avec The Second World War, tentative de synthèse géante, parfois rapide sur certains épisodes dans sa volonté de proposer une interprétation d’ensemble. Et en français, l’Histoire de Gaza, de Jean-Pierre Filiu, vient nous rappeler à quel point cette « deuxième Palestine » vient démontrer les limites de la stratégie israélienne.

La science politique et la stratégie ne sont pas en reste non plus, avec quelques auteurs de référence. Après le Strategic Vision: America and the Crisis of Global Power, de Zbigniew Brzezinski, The Rise of China vs. the Logic of Strategy, d’Edward Luttwak, se soucie davantage d’une implosion chinoise que de sa suprématie annoncée. Et les amoureux de la librairie londonienne Foyles trouveront comme toujours, à l’étage et autour de la collection Osprey, quelques nouveautés de qualité, à l’image du Modern Military Strategy: An Introduction de Elinor C. Sloan, du Modern Warfare, Intelligence and Deterrence: The Technologies That Are Transforming Them proposé par l’équipe de The Economist, ou du cynique Useful Enemies: When Waging Wars Is More Important Than Winning Them, par David Keen. En français, moins militaire et plus diplomatique, Les Ambassadeurs, de Marie-Christine Kessler, dressent enfin une sociologie politique complète de la profession. Nous y reviendrons certainement à la rentrée.

Il n’est pas interdit de se détendre avec quelques romans d’espionnage. Là encore, les usual suspects sont au rendez-vous. Alex Berenson avec The Sahdow Patrol, David Baldacci avec the Innocent, plus exotique, Mark Henshaw avec Red Cell sur le bras de fer sino-taïwanais, toujours la Chine, nouvelle ligne de mire du genre, avec le American Spy de Olen Steinhauer, et enfin un héros féminin avec la Catherine Ling de Iris Johansen (What doesn’t kill you). Et bien évidemment l’inénarrable Gérard de Villiers, avec le double numéro de SAS (n°193-194) : sur Le chemin de Damas, une tentative américaine pour sauver le régime alaouite sans Bachar, et des règlements de compte internes au sommet du pouvoir syrien, qui pour un peu nous feraient relire l’attentat du 18 juillet avec un autre œil.

dimanche 1 juillet 2012

L’alliance atlantique après l’Afghanistan et la Libye

L’alliance atlantique après l’Afghanistan et la Libye : mon post sur Global Brief
L’alliance atlantique a-t-elle un avenir ? Tout en démentant sa relativisation au profit d’un nouvel engagement dans le Pacifique, les Etats-Unis annoncent bien un recentrage de leurs efforts vers les questions stratégiques asiatiques, et ne cachent plus leur résignation face à l’incapacité européenne à constituer un acteur international digne de ce nom. Tout en craignant un tel désengagement américain en Europe, les Européens ne semblent pas pour autant désirer s’investir davantage dans les questions de défense pour rassurer leur grand allié. Il est temps de faire le point et d’envisager un nouvel avenir.

La suite sur le blog Global Brief (Canada)

mardi 26 juin 2012

La Russie, interlocuteur-puissance ou adversaire-nuisance ?


La Russie, interlocuteur-puissance ou adversaire-nuisance

Retrouvez l'ensemble du débat sur Lemonde.fr

La nouvelle Russie pose problème aux politiques étrangères occidentales. Du pragmatisme russophile de Jacques Chirac aux évolutions de Nicolas Sarkozy (défiant à l’égard de Vladimir Poutine avant de s’en rapprocher), du « reset » de Barack Obama jusqu’au réalisme économique et commercial allemand, qui peut se targuer aujourd’hui, d’avoir trouvé la bonne ligne de conduite pour appréhender l’équation russe ?

Celle-ci présente bien des inconnues il est vrai. Empire soviétique déchu demeuré en partie puissance structurante dans son ancien espace, puissance nucléaire maintenue aux capacités conventionnelles dégradées, mais toujours capable de frapper (comme en Géorgie à l’été 2008), puissance énergétique considérable aux perspectives économiques et démographiques complexes, société à la vie politique dynamique où l’on se transmet néanmoins le pouvoir suprême entre amis, la Russie déconcerte, le sait, et le cultive subtilement, entre logique froide du joueur d’échecs et effets de manche provocateurs.

Dans ce qui jadis constituait « l’Ouest », trois postures ont été successivement adoptées pour gérer cette situation. Toutes ont montré leurs limites, mais la troisième seule pose les bases d’une stratégie sérieuse.

1- Dans l’immédiat après guerre froide, la Russie a été traitée comme un Etat convalescent sinon effondré, qu’il s’agissait de reconstruire en lui inculquant les bonnes manières de la « bonne gouvernance » après la « fin de l’Histoire ». Perçue comme un âge d’arrogance, cette phase fut fort mal vécue, et a laissé dans le pays des traces profondes qui expliqueront en partie la popularité de Vladimir Poutine. 2- La Russie fut ensuite considérée sous l’angle de la nuisance, après les exactions de tchétchénie, la crise énergétique ukrainienne, l’invasion géorgienne, l’assassinat de journalistes reconnus, et des opposants neutralisés par des poursuites judiciaires. Le constat n’était pas toujours infondé, mais il y manquait un point important : la Russie souhaitait se voir reconnaître comme une puissance avec ses intérêts nationaux rationnels, et non comme un vulgaire Etat voyou : là où Saddam Hussein envahissait le Koweït sur un coup de poker, le Kremlin reconnaissait l'indépendance de l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie non sans avoir lancé des avertissements clairs sur ce qu’il pensait de la reconnaissance du Kosovo. 3- C’est pour prendre acte de ce statut de puissance que le président américain, à Moscou en juillet 2009, proposa de remettre à zéro les compteurs de la relation avec une Russie qu’il souhaitait partenaire contre la prolifération ou le terrorisme. Mais depuis la fin de l’année 2011, nombre d’observateurs dénoncent l’échec de cette approche. La liberté de la presse, les manifestations d’opposition ou le déroulement des élections, sur le plan interne, l’intransigeance affichée sur la défense antimissile, le nucléaire iranien ou la situation syrienne sur le plan extérieur, firent passer la main tendue de Barack Obama pour une naïveté. Ce pari du dialogue de puissance à puissance paraît pourtant le plus rationnel, à condition d’en adopter la logique jusqu’au bout.

Chacune de ces approches avait sa part de vérité : la Russie est convalescente à bien des égards, elle est capable de nuisance, et elle est dotée d’une culture de puissance. Si l’on accepte – ce qui est judicieux – de considérer la Russie comme cette puissance dotée d’une culture stratégique réaliste, alors on doit admettre qu’elle sait établir, entre différents dossiers, des liens qu’il faut savoir décrypter : si le Kosovo expliquait en partie la Géorgie, peut-être le regime change otanien en Libye explique-t-il en partie la crispation russe en Syrie… Si l’on admet que la Russie a ses intérêts propres, alors on doit admettre qu’elle peut aider à la résolution de certains problèmes à condition d’y trouver son compte. Si l’on joue la carte d’une Russie comme interlocuteur-puissance et non comme adversaire-nuisance, alors il faut prendre le pari de son engagement en intégrant ses préoccupations (comme son opposition à la défense antimissiles américaine), et non seulement nos desiderata (comme le lâchage du régime syrien ou un geste sur la construction de la centrale nucléaire de Bushehr en iran). Si l’on souhaite l’« engager » plutôt que de la voire rejoindre une coalition de puissance contestataires (avec Pékin notamment) ou rebâtir un « étranger proche », alors il faut lui démontrer en quoi elle y a intérêt. Et au nom de la même logique, si son évolution politique intérieure comme extérieure nous déplaît – et les raisons existent – alors il convient d’en rappeler le prix en termes d’intégration dans la société globale.

jeudi 31 mai 2012

L'avenir des relations transatlantiques

L'avenir des relations transatlantiques


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L’année 2012 est cruciale à bien des égards pour la relation transatlantique, et le sommet de l’OTAN qui s’ouvrira à Chicago le 20 mai prochain n’en est qu’une illustration parmi d’autres.

Sur le plan bilatéral franco-américain, plusieurs remarques préliminaires s’imposent.

1- les calendriers électoraux font que les deux présidents élus ou réélus cette année sont d’autant plus condamnés à s’entendre qu’ils feront chronologiquement la route ensemble pour la quasi-totalité de leurs mandats respectifs (mai 2012 – mai 2017 pour le français, janvier 2013 – janvier 2017 pour l’Américain). En cas de divergence stratégique grave, il sera donc inutile d’attendre le successeur de l’autre...

2- Chose inhabituelle, la question qui préside à l’arrivée de nouvelles équipes de part et d’autre de l’Atlantique n’est plus « comment améliorer la relation franco-américaine ? » (comme par exemple en 2007, après les heures difficiles de la crise irakienne de 2002-2003), mais elle est plutôt de savoir si l’entente entre les deux pays, après le retour français dans les instances intégrées, la coopération observée dans l’affaire libyenne, ou sur bien d’autres dossiers encore, gardera la même nature.

3- Enfin, l’année 2012, bien au-delà des relations entre les hommes, constitue un tournant stratégique que les deux puissances devront gérer ensemble. L'Irak est derrière nous, mais depuis les révoltes arabes, la double question de l’avenir du Proche Orient et du monde méditerranéen présente un défi commun d’une nature très nouvelle. L’Afghanistan fera l’objet de discussions pour aborder ensemble le nouveau chapitre à écrire et sortir de plus de dix ans d’opérations, mais la question iranienne plane, et derrière elle le spectre d’un nouveau conflit avec Israël.

De part et d’autre de l’Atlantique, surtout, les sociétés changent. La France, comme beaucoup de ses voisins, s’inquiète de l’évolution d’une Union Européenne que l’on ne considère plus, loin s’en faut, comme un atout naturel sur la scène mondiale. Aux Etats-Unis, le face à face sociologique – mais lourd de retombées internationales et stratégiques - se précise entre d’une part une Amérique des Baby boomers souvent crispée sur elle-même et volontiers occidentaliste, et d’autre part une génération nouvelle de Millenials plus multiculturels, identitairement moins attachée à la vieille Europe et plus sensible à d’autres pôles émergents (l’Asie, l’Amérique centrale et du Sud, l’Afrique, principalement).
Autant de raison de mieux se connaître, de mieux se comprendre, de mieux anticiper les mésententes ou les misperceptions, pour reprendre les termes de Robert Jervis. Autant de raisons, à quelques jours de Chicago, de consacrer une bonne partie de notre Lettre à cette relation transatlantique, et à la politique telle qu’elle se pratique à Washington.

Notes :
1- Rappelons que les Etats-Unis et la France font partie des seules puissances occidentales à être représentées, lors des sommets internationaux notamment, par leur chef de l’exécutif et non par un seul chef de gouvernement. Sur le plan protocolaire, cette singularité n’est pas toujours sans conséquences.
2- A.K. Greene, L’Amérique après Obama, Autrement, Paris, 2012.
3- R. Jervis, Perception and Misperception in international Politics, Princeton University Press, Princeton, 1976.

Convention de l'ISA 2012 à San Diego


Convention de l'ISA 2012 à San Diego

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53e Convention de l’International Studies Association

San Diego – Avril 2012


Du 1er au 4 avril 2012 s‘est tenue à San Diego (Ca.), la 53e convention annuelle de l’International Studies Association (ISA), qui regroupe traditionnellement – et presque systématiquement en Amérique du Nord – la communauté des chercheurs spécialisés sur les questions internationales et stratégiques. Avec près de 500 panels réunissant chacun 4 à 8 intervenants issus de la plupart des pays du globe (de l’étudiant doctorant jusqu’aux auteurs vedettes du marché), cette manifestation constitue depuis longtemps l’un des plus importants rendez-vous annuels en la matière. 

Outre ses « invariables » (de la politique étrangère et de défense américaine juqu’aux gender studies en passant par les questions environnementales et les débats sur la théorie des relations internationales), l'événement présente chaque année des tendances qu’il n’est pas inutile d’observer pour se donner une idée des débats structurants du moment, dans un monde anglo-saxon où nombre des papiers présentés dans une telle enceinte se transforment en articles de presse puis en ouvrage à succès. La cuvée 2012 était comme à l’habitude riche d’enseignements. L’étude des politiques américaines reste omniprésente, celle de la stratégie chinoise, toujours fortement développée. Mais si la montée en puissance des panels consacrés aux stratégies des pays du sud était patente, l'Europe avait presque disparu des débats, à quelques exceptions près. Les soulèvements arabes ont fait l’objet de nombreuses présentations, qui insistaient trop peut-être sur le rôle prêté aux réseaux sociaux dans cette affaire. L’enjeu iranien et la cyberdéfense étaient également à l’honneur cette année. Les questions militaires enfin, ou les retours sur les confits en cours, ont fait l’objet de traitement parfois très précis, technique, grâce à des panels réunissant chercheurs, militaires, diplomates et autres opérationnels. On ne peut qu’inciter nos lecteurs à se rendre sur le site de l’organisation (www.isanet.org), où l’on trouvera le programme imposant de ces discussions scientifiques, ainsi qu’une page « archives » qui permet de télécharger les papiers (http://www.isanet.org/pubs/paper-archive.html).

L’IRSEM était représenté cette année à la fois par ses chercheurs statutaires (à l’image de l’intervention de Barbara Jankowski sur l'opinion publique française face au conflit afghan), et par les doctorants de son séminaire jeunes chercheurs, soutenus par le ministère de la défense.

Moment privilégié de cette conférence : un débat sur la contribution française à la sécurité internationale, qui mettait aux prises – très amicalement et scientifiquement – nos alliés anglo-saxons représentés par les professeurs John Mearscheimer (University of Chicago), William Wohlforth (Daniel Webster Professor, Dartmouth College Department of Government) et Theo Farrell (King’s College, Londres), et une “équipe” française composée pour l’occasion du professeur pascal Vennesson (European University Institute, Florence, et ancien directeur du Centre d'Etudes en Sciences Sociales de la défense), de Frédéric Charillon (IRSEM), et d’Olivier Schmitt (King’s College de Londres, et séminaire jeunes Chercheurs de l’IRSEM). Le titre du panel, choisi par notre collègue britannique, était un programme à lui seul. En voici ici le résumé.


« Cheese-Eating Surrender Monkeys »? Reassessing the French Contribution to International Security

En ouverture, le professeur britannique Theo Farrell s’explique sur le choix d’un titre pour le moins provocateur : la France est souvent caricaturée dans le débat anglo-saxon, parfois conspuée comme le rappelle cette invective reprise (des Simpsons…) par les néo-conservateurs américains lors de la crise irakienne de 2002-2003, mais pourtant incontournable comme allié stratégique. Un point s’imposait donc sur son action importante, dix ans après ce French bashing.

Pour ouvrir les débats, Frédéric Charillon soulève trois questions. 1- La France compte-t-elle toujours en tant qu’acteur international ? Evidemment oui, comme en témoigne encore l’actualité récente (Libye, Côte d’Ivoire…), sans parler de sa présence militaire mondiale. Mais elle appartient à un ensemble qui doit s’affirmer comme acteur stratégique : l'Union Européenne. 2- La France est-elle devenue, aux yeux des observateurs étrangers, un acteur « normal », au processus décisionnel conventionnel ? La réponse est non : qualifiée jadis de « monarchie nucléaire » (Samy Cohen), elle reste une énigme pour ses alliés, avec son système d’action extérieure ultra-présidentialisé et ses focalisations géopolitiques comme autant de domaines réservés (afrique, afrique du Nord, Liban…). 3- Enfin, appliquons au cas français la célèbre question méthodologique que James Rosenau, politiste américain disparu en 2011, posait systématiquement à ses étudiants : « Of what is it an instance ? ». De quoi la France est-elle le nom, sur le plan des problématiques stratégiques ? Plus encore que d’autres peut-être, la France illustre la difficulté qu’il y a, dans le monde actuel, à transformer des outils d’influence classiques en atouts stratégiques modernes et proactifs. Car la présence ne garantie plus l’influence, la dissuasion n’offre plus toutes les sécurités, et la singularité n’assure plus systématiquement le leadership.

Pascal Vennesson offre ensuite au public une étude minutieuse des cadres d’intervention militaire privilégiés par la France. Il rappelle ainsi au public américain venu assister nombreux à ces débats que c’est bien l’OTAN qui constitue le premier cadre, pour plus de 50% des troupes françaises engagées, et ce depuis de nombreuses années, bien avant le retour en 2009 dans les instances intégrées. Avec 30% (bien plus que pour les britanniques), le cadre purement national vient en deuxième position, le cadre onusien en troisième (9%), le cadre européen en quatrième seulement (5%), en dépit de la rhétorique française telle que perçue par ses alliés.

Olivier Schmitt, jeune chercheur de l’IRSEM qui a pris une part importante dans la tenue de ce débat public, dresse un panorama méthodique de rôle de la France dans les questions de sécurité internationale, depuis l’enjeu nucléaire iranien jusqu’à la lutte contre le terrorisme, en passant par son action contre la piraterie maritime, ou sa présence militaire en Afghanistan, au Liban et ailleurs.

William Wohlforth, théoricien réaliste américain (International Relations Theory and the Consequences of Unipolarity, avec G. John Ikenberry et Michael M. Mastanduno, Cambridge University Press, 2011), revient à son tour sur la singularité française, et l’agacement qu’elle peut produire parfois chez ses alliés anglo-saxons. Il voit à ces réactions une double explication : 1- La France développe une politique typiquement illustrative d’une puissance réaliste : elle cherche à augmenter son autonomie de façon rationnelle sur la scène mondiale, et pour ce faire, se distancie de son grand allié américain si besoin. 2- Surtout, elle agit ce faisant… exactement comme les Etats-Unis le feraient à sa place. D’où un agacement mêlé d’admiration mais aussi de concurrence. Car pour W. Wohlforth, peu d’acteurs internationaux sont capables de jouer à ce niveau, et la France, comme l’Amérique, en fait partie.

Enfin, John Mearscheimer, qui compte parmi les vedettes universitaires du petit monde des relations internationales, clôture ce panel. Classé dans la catégorie des « réalistes offensifs », volontiers pessimiste, il défraie régulièrement la chronique par ses articles ("The False Promise of International Institutions," International Security, Vol. 19, No. 3, Winter 1994/1995, pp. 5-49 ; "Imperial by Design," The National Interest, No. 111, January/February 2010, pp. 16-34) ou ses ouvrages traduits en plus de quinze langues (The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, Farrar, Straus and Giroux, 2007 – avec S. Walt ; Why Leaders Lie: The Truth about Lying in International Politics, Oxford University Press, 2011). Le propos est vif, parfois provocateur. La France est à ses yeux en déclin, après avoir été une grande puissance. Affairée à deux guerres coloniales « stupides » en Algérie et en Indochine, qui suivaient elles-mêmes des choix militaires jugés « peu judicieux » et les traumatismes de deux guerres mondiales, elle a laissé la gestion de la guerre froide, dans le camp occidental, aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne et à l'Allemagne. « Quelle avait été la contribution française au moment de la victoire dans la guerre froide en 1989 ? », s’interroge-t-il. « Nulle ». Déresponsabilisée par la présence américaine en Europe, la France poursuivrait aujourd’hui des opérations qualifiées de « secondaires » comme la Libye, opérations par ailleurs impossibles à mettre en œuvre sans « Uncle Sugar » - les Etats-Unis, encore eux.

Nourri par les questions nombreuses du public, le débat fut sans concession, mais amical et teinté d’humour. « The future does not look good, so do not pretend you are still a superpower », lance-t-on depuis le point de vue des faucons américain. “The future does not look good indeed, so please don’t make it worse”, répond-on du côté européen. Et l’on se promet, en se quittant, de poursuivre cette discussion publique lors des prochaines éditions. Ainsi en va-t-il entre alliés.


samedi 21 avril 2012

Sur le rôle des armées arabes - Champs de Mars n°23


 Champs de Mars n°23


 Les bouleversements politiques sans précédent que connait le monde arabe depuis un peu plus d’un an confirment la place et le rôle déterminants occupés par les armées dans cette partie du monde.
Ce numéro des Champs de Mars se propose d’approfondir la compréhension de cette problématique, en insistant particulièrement sur la relation qu’entretiennent les armées avec la construction nationale et l’institution étatique dans le monde arabe contemporain.
Une analyse transversale et croisée des concepts et paramètres précède une approche par pays, choisis comme autant de cas de figure emblématiques et particuliers de la problématique étudiée. Cette approche, qui est le fruit d’un travail collectif associant des experts confirmés du sujet et de la région, inclut un volet prospectif intégrant le contexte particulier des révolutions arabes et des changements politiques et stratégiques susceptibles d’en découler.

Sommaire

Avant-propos (Frédéric Charillon)
- Introduction : Esquisse d’une problématique (Flavien Bourrat)
- L’armée algérienne : un État dans l’État ? (Flavien Bourrat)
- L’armée égyptienne, ultime garant de la pérennité du régime (Tewfik Aclimandos)
- L’armée libanaise : une exception dans le paysage militaire arabe (Nayla Moussa)
- Rivalités et complémentarités au sein des forces armées : le facteur confessionnel en Syrie (Stéphane Valter)
- Le choix d’une démilitarisation brutale : le cas de l’armée irakienne Hélène Caylus
- État et armée aux Émirats arabes unis : les enjeux de la construction
d’une force militaire (Victor Gervais)
Varia :
Les militaires à l’heure du multilatéral : enquête sur le positionnement des officiers de l’École de guerre vis-à-vis du multilatéralisme (Marieke Louis)

Préface


Analyser les armées arabes dans une perspective sociopolitique répond à plusieurs nécessités. La première est naturellement dictée par l’actualité : les printemps arabes d’un côté, le drame syrien de l’autre, les rapports de force qui se redessinent ailleurs enfin (comme dans le Golfe), montrent le rôle tenu – ou non – par les forces armées dans des systèmes politiques en transition pour les uns, en crispation autoritaire pour d’autres. La deuxième nécessité était davantage structurelle, et c’est elle qui nous avait amenés, voici plusieurs mois, à souhaiter un tel numéro de la revue Champs de Mars consacré aux armées dans le monde arabe contemporain : il s’agit de palier à une lacune sérieuse en la matière. La France, par rapport à certains de ses grands partenaires internationaux, dispose de peu de travaux académiques sur ces sujets. Plus généralement enfin et au-delà de seul monde arabe, il est indispensable de retrouver une sociologie comparée du militaire, afin de mieux appréhender les grandes questions incontournables en la matière : qui sont les acteurs militaires aux différents niveaux de leur hiérarchie, comment sont fabriquées leurs élites, quelles relations entretiennent-elles avec le reste de la société, avec le système politique, avec leur interlocuteurs extérieurs ?... La liste de ces problématiques n’est naturellement pas exhaustive.
On ne peut donc que se réjouir de voir paraître sous la direction de Flavien Bourrat ce travail qui marque indéniablement un renouveau, d’autant qu’il rassemble pour l’occasion des experts confirmés et des jeunes chercheurs au talent déjà largement reconnu. Le défi était pourtant ardu : cette question de la place des armées dans le monde arabe comporte de multiples entrées, théoriques aussi bien qu’empiriques, ainsi qu’un enjeu prospectif majeur à un moment de l’histoire où toute conclusion risque d’être nécessairement provisoire. Sur le plan strictement militaire, nous avons à faire, et les auteurs le soulignent bien, à des acteurs largement différents d’un pays à l’autre. De l’exception libanaise à l’inconnue irakienne ou libyenne, en passant par l’évolution des piliers militaires que l’on trouve en Algérie, en Egypte, en Syrie, ou par la construction d’un acteur de type original dans les Emirats ou en Tunisie, l’équation prend des allures différentes, marquées tantôt par les problématiques prétorienne ici, multiculturelle là, rentière ailleurs.
Ces armées ont néanmoins plusieurs points communs. Citons-en simplement deux, par ordre chronologique. En premier lieu, et ce depuis plusieurs années, les adversaires que la « rue »[1] leur désigne ne sont plus à leur portée. l'Etat  hébreu, victorieux des guerres israélo-arabes passées, est désormais hors d’atteinte d’une quelconque parité stratégique, ce que nul acteur politique ne peut néanmoins admettre publiquement, situation qui produit naturellement son lot de malentendus, de frustration sociale  et de schizophrénie politique. Ensuite, ces armées se voient aujourd’hui rattrapées par l’épreuve de la transition politique (pas encore forcément démocratique) et de sa gestion. Donc par l’avènement déjà avéré ou probable à court terme de nouvelles élites dirigeantes dont nous ne savons pas encore si elles seront monistes ou pluralistes, pour reprendre une interrogation classique de la science politique. c'est-à-dire si elles constitueront un groupe homogène dont les membres partagent les mêmes codes et sont en compétition pour les mêmes intérêts, où à l’inverse si elles donneront lieu à une concurrence entre différents secteurs (élites militaires, politiques, administratives, économiques, marchandes, sociales, culturelles…). L’Egypte de Moubarak, la Tunisie de Ben Ali, étaient caractérisées par la fusion croissante de ces élites, dans un système de confiscation où l’accès à un type de ressource (économique ou administrative par exemple) passait nécessairement par l’adoubement du pouvoir politique. Qu’en sera-t-il à l’avenir ?
Les armées arabes vont devoir également se débattre dans un certain nombre de dilemmes. Sortie du politique ou entrée en prétorianisme : les armées arabes choisiront-elles de se replier sur l’Aventin quitte à menacer d’en redescendre si besoin, ou bien de plonger avec autorité dans l’arène politique quitte à s’y discréditer ? Bicéphalisme ou accord implicite : l’armée, si elle souhaite jouer un rôle politique majeur (le cas égyptien pourrait nous en offrir une illustration), tentera-t-elle d’établir un partage clair et institutionnalisé des prérogatives avec les forces politiques sorties des urnes (religieuses en l’occurrence), ou plutôt un contrat ambigu où chacun, en attendant meilleure occasion, surveille l’autre depuis sa ligne rouge dans un pacte tacite ? Les réponses à de telles questions auront un impact majeur aussi bien sur la construction interne de l'Etat à venir,[2] que sur ses relations extérieures, dans un processus de linkage entre d’une part une microsociologie militaire subtile, et d’autre part le comportement macro-politique international d’un régime donné. Le jeu du commandement militaire égyptien entre cohabitation politique, pression sociale et revendications populaires, déterminera en partie le rapport de l’Egypte avec l’allié américain ou avec le voisin israélien, rapport qui en retour agira sur l’opinion arabe et son expression d’exigences. Cette « diplomatie militaire » en contexte arabe a montré toute son importance dans les épisodes de l’année 2011. Si l’on s’interroge encore quant au rôle réel de la diplomatie américaine sur la retenue des militaires à Tunis et au Caire au moment de leur lâchage des deux régimes respectifs, on sait que ce type de question se reposera : les partenaires extérieurs auront-ils une influence sur les acteurs militaires du Proche-Orient en cas de nouvel embrasement, à partir d’une déflagration israélo-iranienne par exemple ?
La sociologie a montré tout autant qu’elle était la clef de nombreux basculements ou d’absences de basculement. Le refus par l’armée tunisienne d’appuyer une police au demeurant mieux traitée qu’elle dans le pays, le refus par l’armée égyptienne des consignes les plus extrêmes d’un Hosni Moubarak en fin de course et qui essayait de lui imposer auparavant une succession dynastique, précipitèrent les départs des deux raïs. Mais dans une Syrie marquée par des équilibres confessionnels et communautaires plus complexes, la fusion entre la nature alaouite du pouvoir baasiste et celle d’une partie des forces de coercition, expliquent à l’inverse que le destin de ces dernières soit lié au destin du régime. Dans le Golfe, ce sont encore les spécificités démographiques d’Etats sans nation qui expliquent le recours indispensable à des forces privées que l’on songe aujourd’hui à monter de toute pièce, avec des recrues étrangères certes sans compassion pour des populations auxquelles elles n’appartiennent pas, mais également sans attachement organique pour un régime qui n’est que leur employeur.
L’approche de ces questions est délicate, par définition incertaine, mouvante, et le résultat auquel sont parvenus les auteurs de ce volume en est d’autant plus remarquable. Nous ne sommes là qu’au début d’un agenda de recherche dont la poursuite s’avérera stratégique. Nous savons que cet agenda comporte des pièges nombreux. Ne pas parler de l’armée arabe comme d’un corps monolithique, sous-estimant ainsi ses arcanes, ses tensions internes, ou la complexité de sa composition sociale. Ne pas lire ses moindres décisions comme celles d’un parti politique en quête de popularité à la veille d’une campagne électorale permanente : ses logiques sont ailleurs, et s’inscrivent dans une autre temporalité. Ne pas l’approcher à la lumière d’un point de repère obsessionnel et obligé, qui multiplierait les fausses pistes : la référence turque, en l’occurrence, si elle s’impose de par le précédent qu’elle donne à voir en matière de transition marquée par une cohabitation entre un parti religieux sorti des urnes et une armée jadis toute puissante, n’explique pas tout pour autant dans un rayon de 5.000 km.
Ce numéro des Champs de Mars, nous l’espérons, fera œuvre utile, aidant à la connaissance et à la réflexion stratégique des deux côtés de la Méditerranée. Le chantier de l’énigme militaire arabe, qui compte déjà ses pionniers, comme le démontrent les riches bibliographies qui clôturent chacune des contributions présentées ici, se voit rouvert désormais. Il était grand temps.

Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM


[1] Cette expression de « rue arabe », dont les médias ont abusé, est lourde de simplisme, parfois de mépris, en tout cas porteuse d’erreurs de jugement graves, comme l’a montré la sous-estimation des dynamiques sociales qui ont mené aux printemps arabes. On l’utilisera exceptionnellement ici, pour désigner la circulation de clichés, croyances ou mots d’ordre peu sophistiqués, tels qu’on peut les trouver dans différents Etats à des moments de tension politique, depuis la Corniche du Caire, le quartier d’Achrafieh à Beyrouth ou la médina de Fès… jusqu’à Saint Germain des prés, South Kensington ou Columbus Circle.
[2] Nous connaissons le rôle qu’a joué l’armée en la matière dans bon nombre de pays du Sud. Hors du monde arabe et sur l’exemple pakistanais, voir A. Blom, Pakistan : Coercion and Capital in an Insecurity State, Paris Paper, n°1, IRSEM, 2010.