samedi 29 juin 2013

Strategic Cultures in Europe. Security and Defence Policies Across the Continent

L4-13-LDMHeiko Biehl, Bastian Giegerich, Alexandra Jonas (Eds.), Strategic Cultures in Europe. Security and Defence Policies Across the Continent, Springer, Berlin, 2013, 405 p.
Retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'IRSEM
Vingt-huit contributions sur les cultures stratégiques qui cohabitent au sein de l'Union Européenne (avec la Turquie en prime, mais sans la Croatie) : voici un pari audacieux et qui arrive à point, à l’heure où la France présente son nouveau Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationales. Vingt-huit contributions qui ensemble forment un précieux manuel, synthétique et exploitable, sur les approches d’action extérieures - politique étrangère et défense – de partenaires pourtant bien éloignés les uns des autres en la matière.
On appréciera tout particulièrement dans ce travail – auquel contribuent, pour l’article sur la France, Bastien IRONDELLE et Olivier SCHMITT – la réflexion proposée en introduction sur le concept même de culture stratégique. Que signifie cette notion exactement, quels en sont les acteurs ou les animateurs, la culture stratégique est-elle monolithique, peut-elle évoluer dans le temps ? Autant de questions que ce travail reprend méthodiquement, organisant chaque chapitre, sur chaque Etat donc, en quatre points principaux : a) le niveau d’ambition affiché en matière de politique internationale de sécurité par l'Etat concerné, b) la marge de manœuvre de l’exécutif dans le processus décisionnel, c) l’orientation globale de politique étrangère, d) la propension de l'Etat considéré à utiliser la force militaire.
On sera séduit également par l’aspect pédagogique de cet ouvrage, qui récapitule les données et documents principaux contribuant aux différentes doctrines nationales, et même, pour chaque étude de cas, une bibliographie sélective fort utile. Avouons-le, si les cas français, britannique, allemand et quelques autres sont déjà relativement connus de la communauté stratégique française, il nous restait beaucoup à apprendre sur Malte, l’Estonie, la Slovaquie ou quelques autres.
C’est là, peut-être, qu’une limite – il en faut… - peut apparaître : dans leur souci de rigueur scientifique, louable, par ailleurs, les auteurs appliquent avec systématisme la même grille d’analyse aux vingt-huit pays. Peut-on réellement aborder avec les mêmes questionnements la « culture stratégique » du Luxembourg ou de la Lettonie, et celle de la France ou de la Grande-Bretagne ? L’un des risques inhérents à cette démarche est alors celui d’un résultat politiquement correct : il ressort naturellement des études menées que chacun tient à la PESD, mais aussi à l’OTAN, tout comme à l’OSCE. Mais on aurait aimé en savoir plus sur les craintes, les tabous et les blocages.
Il n’en demeure pas moins que ce travail s’imposait. D’abord par le récapitulatif inédit qu’il nous offre, ensuite par la vision d’ensemble qu’il dégage, et qui s’avère au final bien sombre : après avoir lu les vingt-huit contributions, il ressort qu’à quelques exceptions près, les membres de l'Union Européenne – Turquie exclue, donc – connaissent une période budgétaire difficile, mais aussi, pour beaucoup d’entre eux, un défaut de volonté politique. Hormis (entre autres) la France et la Grande-Bretagne, les chiffres alignés sont dérisoires. Les contributions aux opérations extérieures se comptent parfois en dizaines d’hommes. Les réticences à une puissance assumée restent immenses, et surtout majoritaires. La typologie des postures ainsi observables, et ses conséquences pour une éventuelle Europe puissance, constituent en conclusion une contribution majeure au débat. A consulter avant qu’il ne soit trop tard.

F. Charillon

Déclinaisons stratégiques du voisinage


Déclinaisons stratégiques du voisinage

Retrouvez l'ensemble de la Lettre de l'IRSEM n°2013 - 04, et son dossier Méditerranée

File:Carte de la mer Méditerranée.png

A l’heure de l’interdépendance stratégique, alors que la stabilité voire la sécurité d’un Etat peuvent dépendre de dynamiques initiées sous bien d’autres latitudes, que signifie encore le voisinage ? C’est probablement à la lumière d’une vision plurielle et revisitée de ce concept qu’il est conseillé d’appréhender la Méditerranée aujourd’hui, comme d’ailleurs d’autres régions du monde. Car le voisinage ne saurait plus être le simple synonyme de proximité géographique.
Contrairement à d’autres notions plus classiques de pensée stratégique ou de relations internationales (puissance, intérêts, équilibre…), le voisinage ne fait pas l’objet d’une réflexion théorique poussée, sauf indirectement via le concept de frontière (voir les travaux de Michel FOUCHER sur cette question - L’obsession des frontières, Perrin, 2012). En Europe, on le connaît surtout par la politique de voisinage mise en place par l'Union Européenne depuis 2004, qui avait pour objectif « de renforcer la coopération politique, sécuritaire, économique et culturelle entre l'Union européenne et ses nouveaux voisins immédiats ou proches » (essentiellement l'Europe orientale puis, sur insistance française, le sud et est de la Méditerranée). C’est donc bien au prisme de la distance géographique que l'Europe nous fit redécouvrir le voisinage au lendemain de la fin de la guerre froide. Une équation « proximité géographique = priorité politique » semblait se confirmer, qui intuitivement ne démentait pas les leçons de l’histoire.
Il nous faut pourtant aller plus loin dans notre exploration du voisinage. D’une part ce dernier comporte plusieurs échelles, et d’autre part chacune de ces échelles se décline en un triptyque « opportunité-contrainte-multiplication ».

Le voisinage immédiat, ou la sensibilité/vulnérabilité à la proximité

Le premier voisinage qui vient à  l’esprit est le voisinage géographique immédiat. Pout la France, celui-ci a donc longtemps évoqué (après quelques siècles d’obsession anglaise…) l'Allemagne d’abord, les autres frontaliers ensuite. Le voisinage était alors appréhendé nationalement, et synonyme de menace. Sa prise en compte stratégique signifiait la mise en place de fortifications ou de dispositifs militaires. La guerre froide, avec l’appartenance d’une Europe occidentale démocratique faisant face, avec l’alliance nord-américaine, aux immenses capacités militaires du camp soviétique, nous a appris à penser le voisinage collectivement. Une fois la CEE débarrassée de la guerre froide et se transformant en Union Européenne, cette conception collective est restée : le voisinage, sur le Vieux continent, s’entend aujourd’hui au sens d’un voisinage européen, d’où la double focalisation sur l'Europe orientale et sur la Méditerranée. Cette approche collective du voisinage continue de faire l’originalité de l’UE aujourd’hui, avec ses hauts et ses bas. Les partenaires ont d’abord redécouvert, dans le brouillard de l’après-guerre froide, qu’un voisinage imposait une stratégie commune (R. DANNREUTHER, European Union Foreign and Security Policy: Towards a Neighbourhood Strategy, Routledge, Londres, 2012). Ils ont constaté également que cette donne comportait autant d’opportunités que de risques (Th. CIERCO, The European Union Neighbourhood. Challenges and Opportunities, Ashgate, Londres, 2013). Le voisinage peut en effet offrir des atouts (la conversion de l’ancienne Europe socialiste en autant de partenaires), comme des contraintes nouvelles (l’obligation d’intégrer ses partenaires sans faire dysfonctionner l’existant). Dans d’autres régions du monde, et individuellement cette fois, d’autres puissances font le même constat : le voisinage des Etats-Unis est à la fois une opportunité pour l’économie mexicaine et une contrainte pour sa politique étrangère. Idem pour les voisins de la Chine. Dans tous les cas de figure, le voisinage est un multiplicateur : multiplicateur d’opportunités si l'environnement stratégique est paisible et si les relations sont bonnes (commerce, partenariat, coopérations, rendus plus faciles par la proximité géographique), mais multiplicateur de contraintes dans le cas contraire (proximité d’une instabilité, voire d’une hostilité) : la Méditerranée, au fil des dernières années, a précisément oscillé entre ces deux modèles.
 Pour les quelques puissances qui, dans le monde, entretiennent des possessions outre-mer, la notion de voisinage se complique. L’opportunité inhérente à la proximité géographique se déplace pour offrir d’autres horizons, mais les moyens à déployer pour en profiter pleinement, et même pour défendre cet avantage potentiel, constituent une contrainte dont la gestion n’est pas à la portée de tous. Ainsi les « extrêmes stratégiques » de la France, depuis les Caraïbes / Guyane jusqu’au Pacifique Sud en passant par l’Océan indien ou les Kerguelen, lui offrent-ils une zone économique exclusive de premier ordre (la deuxième du monde), et la possibilité de revendiquer un statut d’acteur et de voisin dans ces régions (comme le ministre de la défense vient de le faire pour l’Asie Pacifique au Shangri La Dialogue de Singapour en juin 2013). Cela lui confère aussi des devoirs en termes de soutien aux populations concernées, et de surveillance de zone, qui peuvent prendre des allures de défi logistique aussi loin de ses bases (Cl. MALLATRAIT, Les différentiels stratégiques français en Océanie,  Laboratoire de l’Irsemn°1-2011). Là encore, la contrainte le dispute à l’opportunité, et dans les deux cas l’enjeu est multiplié : à distance, le voisinage lointain offre à la France une présence Pacifique à laquelle elle ne pourrait accéder depuis sa seule métropole, mais aussi des obligations qui seraient plus simples à gérer en Méditerranée par exemple.
La Méditerranée justement, pose plusieurs questions à cette notion de « voisinage lointain ». Quel avantage stratégique tirer encore des dernières souverainetés à distance, représentées aujourd’hui par les bases militaires britanniques d’Akrotiri et Dhekelia à Chypre (et dans une moindre mesure par les British Forces Gibraltar), comparativement, notamment, à l’imposante présence navale américaine de la VIe flotte, ou à une présence chinoise encore économique mais de plus en plus ressentie dans la zone ? Que valent encore les traces d’anciennes « présences à distance », héritées des ères coloniales : on pense naturellement ici aux liens tissés par la France avec le Maghreb ou le Liban. Est-il possible de les remettre en valeur par une politique de coopération capitalisant sur une proximité héritée de l’histoire ? Faut-il au contraire, à l’heure d’une ère « post-post-coloniale » où les référents des années 1960 se parlent plus à des populations très majoritairement âgées de moins de 25 ans, réinventer le lien stratégique et en formuler de nouvelles expressions ? La présence massive de doubles nationaux de part et d’autre de la Méditerranée, ou encore la francophonie, sont-ils des éléments transformables en avantages stratégiques ? (voir sur ce point l’étude IRSEM - Organisation internationale de la Francophonie, à paraître, été 2013, sur la Francophonie comme profondeur stratégique).

Le voisinage d’intérêts

Une puissance peut avoir des intérêts à défendre dans une région où elle n’entretient pas de présence de souveraineté. Mais en s’y établissant militairement et politiquement pour défendre ces intérêts, elle s’invite de facto comme acteur de voisinage. On a déjà évoqué la présence américaine au Proche-Orient, mais son « pivot » vers l’Asie, en particulier au regarde de la question de la mer de Chine méridionale, en est une autre illustration (Ch. LE MIERE, S. RAINE, Regional Disorder. The South China Sea Dispute, IISS, Londres, 2013). Si la puissance américaine peut se permettre de se projeter jusqu’à s’imposer dans presque n’importe quelle politique de voisinage (les Etats-Unis avaient au total 173.000 hommes déployés dans 150 pays fin 2012), cette pratique est-elle à la portée d’une puissance comme la France ? C’est toute la question posée par la politique méditerranéenne à l’épreuve des printemps arabes, plus loin par le dispositif des forces pré-positionnées à l’épreuve des défis africains (et notamment de l’industrialisation du terrorisme au Sahel), plus loin encore par l’ambition de s’affirmer comme puissance dans une région Asie Pacifique qui déjà ne manque pas de compétiteurs aux bases arrières solides, et aux capacités de projection imposantes ou en voie de l’être. La réponse à cette question dépendra à l’avenir du facteur moyen, du facteur volonté, mais également de « lois » stratégiques plus générales.

Agenda pour un questionnement politique du voisinage 

La première question portant sur les « lois de voisinage » en relations internationales est sans doute la suivante : peut-on échapper à son voisinage, ou en choisir un à sa guise ? La France a tenté d’échapper à son voisinage européen après la défaite de Sedan en 1870, en se  lançant (habilement encouragée en cela par Bismarck) dans la colonisation de nouveaux espaces plus lointains. Mais après deux guerres mondiales, elle a assumé pleinement sa double appartenance atlantique et européenne (incluant sa dimension méditerranéenne). A part peut-être l’exception israélienne, en rupture partielle avec son environnement moyen-oriental et qui fonde sa sécurité sur la protection américaine, à part certainement l’exception américaine, dotée à la fois des moyens et de l’état d’esprit nécessaires pour considérer l’ensemble du monde comme son voisinage, rares sont les puissances qui tentent encore de sortir du premier type de voisinage mentionné plus haut : la proximité immédiate.
Une autre question consiste à se demander s’il est encore possible de modeler son voisinage, et jusqu’où. L’expérience de l’Union Pour la Méditerranée, lancée en 2008 à Paris mais rendue caduque dans ses formes initiales, d’abord par la crise de Gaza puis par les soulèvements arabes, montre les difficultés d’une telle ambition au XXIe siècle. L’imbroglio des nombreux projets d’intégration des Amériques, le labyrinthe des multiples forums régionaux asiatiques, ne viennent pas contredire cette première intuition. Au moins peut-on conclure provisoirement que le mode d’emploi et les registres d’action adéquats pour parvenir à contrôler son voisinage par le haut aujourd’hui, n’ont pas été clairement identifiés, a fortiori par les puissances régionales dominantes.
A l’inverse - c’est là une autre interrogation encore – doit-on s’interdire d’agir sur son voisinage ? Renoncer à construire collectivement un milieu propice à la prospérité partagée, reviendrait à faire prévaloir, avec les conséquences que le passé nous a déjà montrées, l’intérêt de possession national, et à terme nationaliste. Renoncer à agir sur des milieux plus lointains, soit au nom d’une présence souveraine soit au nom de responsabilités et d’intérêts partagés, reviendrait à renoncer à la gouvernance internationale pour en revenir aux sphères d’influence, à la stabilité hégémonique ou encore aux « gendarmes régionaux », comme autant de réminiscences d’une période bipolaire pourtant dépassée. Agir sur son voisinage stratégique, à la fois immédiat et élargi, demeure donc plus que jamais un impératif. Les règles, les normes et les instruments en sont toujours en voie d’élaboration.

samedi 15 juin 2013

La politique étrangère de la France : changements de siècle



La politique étrangère de la France : changements de siècle

 Lire la suite dans QUESTIONS INTERNATIONALES

En 1914, à la tête d’un empire colonial représentant plus de 10% des territoires immergés, la France comptait 10 ambassades et 32 légations. Un siècle plus tard, dotée de l’arme atomique et membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, elle en compte 162, pour une puissance que le débat public relègue pourtant à une gloire passée. Entre deux mythes – celui d’une France éternelle et celui d’un déclin inexorable –, il n’est jamais aisé de tirer le bilan d’un siècle de politique étrangère. Permettons-nous un constat simple : sans jamais plus aspirer à retrouver les fastes ni la fureur d’un Louis XIV ou d’un Napoléon, et en dépit d’épisodes qui auraient pu lui être fatals, la France s’est maintenue dans le rang des grands acteurs politiques mondiaux. Son instrument d’action extérieure, en dépit d’importantes critiques internes, reste reconnu par ses principaux alliés, qu’ils soient admiratifs ou agacés. En ce début de XXIe siècle pourtant, l’impression domine que la France, une fois de plus mais plus que jamais, devra faire preuve d’imagination et savoir se réinventer pour maintenir son rang. Son « rang », justement : un objectif de politique étrangère tellement français…

La France dans un monde post-européen


Le « long » XIXe siècle (1815-1914) fut déchirant. commencé avec la défaite Napoléonienne de 1815, il finit par la déclaration de guerre de 1914. Entretemps, après la défaite de Sedan en 1870, la France amputée de l’Alsace-Lorraine avait rêvé secrètement de revanche face à l'Allemagne tout en s’adonnant à de nouvelles conquêtes coloniales, diversion habilement encouragée par Bismarck. plusieurs fois sauvée par d’adroits diplomates, dont Talleyrand, elle connut tour à tour, entre plusieurs changements de régimes et quelques révolutions, la conquête puis la chute (avec Napoléon), la remontée en puissance puis l’humiliation (avec Napoléon III). toujours, les armes et une certaine culture stratégique, parfois foudroyantes et parfois malheureuses, avaient joué un rôle important. Le « court XXe » (1914 – 1989) allait, lui, être tragique. Par deux fois, l'Europe allait se suicider. Et les puissances du Vieux Continent qui avaient dominé le monde allaient devoir y repenser (à la baisse) leur place, leur rôle, leur marge de manœuvre.

Le double suicide européen, et le retour d’une France universaliste


La France dans le monde -RFI 15 juin

Ecouter l'émission


Invités :
- Serge Sur, professeur de Droit public à l’Université Panthéon-Assas. Directeur du Centre Thucydide d’analyse et recherche en Relations internationales. Rédacteur en chef de la revue Questions internationales, éd. Documentation Française.
- Frédéric Charillon, professeur des Universités en Science politique et directeur de l’IRSEM, l’Institut de Recherches Stratégiques de l’Ecole militaire. « La politique étrangère de la France. De la fin de la guerre froide aux révolutions arabes », Documentation Française.
- Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique.

mardi 30 avril 2013

Penser l'influence

Penser l'influence

Voir l'ensemble du dossier dans la Lettre de l'IRSEM n°3 - 2013

Il n’est pas mauvais, à l’heure où l’on se penche sur la nécessité de développer des politiques d’influence, d’opérer un retour aux définitions. Dans le Lexique de science politique dirigé par Olivier NAY (Dalloz, Paris, 2011, 2e édition), Johanna SIMEANT nous rappelle opportunément ces quelques caractéristiques simples mais lourdes de conséquences lorsqu’on les applique à l’international : l’influence, résume-t-elle, « désigne certains processus de fabrication de l’obéissance et du consentement qui ne reposent pas, en dernière instance, sur la coercition […] L’influence s’appuie sur le capital de celui qui l’exerce, qu’il s’agisse du capital social (réseaux) ou économique (capacité à rétribuer) ».
Rien d’insolite à tout cela, et pourtant au moins trois points essentiels : a) l’influence signifie bien la capacité relationnelle d’agir sur d’autres (notamment par des réseaux), des autres qui n’auraient pas fait seuls ce qu’on les a poussés à faire (« processus de fabrication ») ; b) l’influence est le contraire de la coercition, donc de l’utilisation de la force, même si l’existence de cette dernière n’est pas absente ; c) surtout, l’influence repose sur une capacité à rétribuer, à récompenser, à faire comprendre à un acteur tiers qu’il est de son intérêt de suivre une démarche précise, à la fois parce qu’elle est opportune, parce qu’il en sera récompensé, et parce que celle-ci le place du côté d’un autre acteur important. En d’autres termes, l’influence sera fonction de la rencontre entre les ressources de l’influenceur et l’utilitarisme (ou le réalisme politique) de l’influencé. Soyons plus clair encore : pas d’influence sans capacités, pas d’influence sans capital, politique ou autre. De quelles capacités est-il question au juste ?

 

Définir les ressources de l’influence

Dans notre Cahier de l’IRSEM n°1, consacré en 2010 à l’influence française à Bruxelles, Frédéric RAMEL distinguait influence de position, influence de comportement, et influence de réputation. La première peut correspondre à la présence structurelle d’un État dans le système international (langue utilisée, nombre et localisation des agents dans les OIG, poids de ces agents dans les décisions importantes, dans la préparation de ces décisions, dans la communication sur ces décisions…) ; la deuxième est celle qui permet, grâce à un savoir faire, d’obtenir des résultats, des orientations (mise sur agenda, arbitrages, adoption de réglementations…) ; la troisième correspond à la perception par les autres acteurs d’une influence donnée, perception qui peut d’ailleurs sous-estimer ou surestimer l’influence de position réelle, et qui détermine l’intérêt que l’on peut avoir à la suivre.
 Dans tous les cas de figure, plusieurs leçons doivent être retenues. 1- L’influence d’un État ne se décrète pas, mais s’entretient, se construit sur le long terme, et sur des registres variés ; 2- Il n’y a influence d’acteur que s’il y a conscience d’acteur : une influence se construit à partir d’un centre de décision producteur d’une politique assumée, elle n’est pas donnée ; 3- Il n’y a influence que s’il y a volonté et stratégie d’influence, avec définition de priorités : l’influence n’est pas synonyme de simple reconnaissance ni « d’autorité naturelle », elle cible des objectifs, les classe, les poursuit, évalue les résultats obtenus. Lorsqu’il s’agit d’un État, l’influence fait bien l’objet d’une politique publique ; 4- Il n’y a influence que s’il y a relais d’influence : l’influence est un processus « top-down », qui  détermine des grandes lignes d’un message à diffuser à travers des réseaux – lesquels doivent donc exister, et être en état de marche (think tanks, entreprises, personnes ressources…).

Questionner l’influence

 Nous en arrivons donc à la considération que le concept d’influence ne se suffit pas à lui-même comme simple incantation. Il implique qu’on se penche sur ses objectifs, sur ses moyens, sur sa mise en œuvre. Cela suscite une autre série de questions.
 En premier lieu, qu’attend-on de l’influence ? En attend-on la reconnaissance générale d’un statut ou d’un rang per se ? (être considéré comme une grande puissance, comme un « État qui compte », sans objectif plus précis ? On a souvent soupçonné la France de ce « syndrome de classe » dans la société internationale). En attend-on la possibilité plus utilitariste de faire partie des États qui font les règles du jeu dans un certain nombre de champs précis, comptant ainsi parmi les puissances structurantes du système international, capables de formuler les normes et pratiques en vigueur, et ainsi orienter ces dernières vers ses intérêts propres ? C’est alors la vision de la « puissance structurelle » jadis théorisée par Susan Strange, qui voyait quatre domaines clefs pour la transformation de l’influence en puissance : sécurité (militaire), production (industrielle), finance, et connaissance (S. Strange, States and Markets, 1988). C’est davantage le soupçon qui pèse traditionnellement sur les États-Unis, capables en outre de transitivité entre ces domaines, et de s’appuyer sur l’un pour conquérir davantage d’influence dans l’autre. En attend-on enfin des avantages plus précis, plus ponctuels encore, qui ne nécessiteraient pas une reconnaissance permanente, mais simplement la possibilité d’agir sur des leviers sectoriels donnés, à un moment t, pour obtenir satisfaction sur un dossier (remporter un contrat à l’exportation par exemple) ? Il s’agirait dans ce cas d’une influence « chirurgicale », par opposition à l’influence structurelle ou permanente. Trois lectures de l’influence, trois cultures peut-être aussi.
 En second lieu, quelles sont les conditions à remplir pour exercer une influence ? Une croyance toujours vivace, chez bon nombre d'États, consiste à estimer que la première condition de l’influence demeure la présence. Ainsi le réseau diplomatique français (deuxième du monde avec 162 ambassades fin 2012), couplé à la présence militaire mais aussi culturelle (francophonie) et économique, est-il présenté comme un signe d’influence. L’hypothèse est alors posée que l’influence procède d’une permanence, elle-même facilitatrice d’intervention. D’autres font le calcul que la présence institutionnelle ne garantit plus à elle seule l’influence : ils préfèrent compléter par, ou sous-traiter cette présence à, des relais qui vont du think tank à l’ONG (voir le papier d’Elodie Convergne dans le dossier de cette Lettre). Les objections à ces deux équations ne manquent pas. La France est-elle particulièrement influente en Amérique centrale du fait de sa présence caribéenne ? Est-elle plus influente à l’échelle globale que la Chine parce qu’elle compte davantage d’ambassades ? Les think tanks suédois pourtant réputés (comme le SIPRI) font-ils de Stockholm un acteur politique mondial incontournable ? La Chatham House et l’IISS de Londres comblent-ils à eux seuls la réduction du format d’armée britannique ?
 Dans tous les cas, et au-delà de la polémique, un point d’accord subsiste : l’influence est un savoir-faire qui ne s’improvise pas. Elle nécessite une formation spécifique des agents (à la communication, au multiculturel, à l’interaction, à la logique de réseau) ; une veille sur les postes d’influence à pourvoir et sur les viviers de personnes ressources capables de les occuper ; une capacité à identifier ces postes dans des lieux clefs (UE, OTAN, ONU…), qui le plus souvent résident moins dans les postes prestigieux dont l’obtention a un coût politique, que dans les postes « d’entrée-sortie » permettant d’agir en amont et en aval de la décision ; du temps consacré à l’animation de réseaux et à procurer à leurs membres des raisons d’y contribuer. Sans la mise en œuvre d’une telle politique de A à Z, décréter que l’on doit avoir de l’influence est bien illusoire.

De la spécificité de l’influence militaire

Doit-on, dans ces considérations générales sur les mécanismes d’influence, accorder une place  particulière à la diplomatie d’influence militaire ? Quatre mentions spéciales nous semblent utiles ici. 1- En premier lieu, l’importance des réseaux d’influence propres au monde militaire doit être soulignée. Les liens des militaires égyptiens et tunisiens, au moment des premières révolutions arabes, avec leurs homologues occidentaux, ont joué un rôle déterminant (sur ces questions, lire Hazem KANDIL, Soldiers, Spies and Statesmen: Egypt's Road to Revolt, Londres, 2012 – ou notre Champs de Mars n°23 - 2012 sur « La place et le rôle des armées dans le monde arabe contemporain »). Le dialogue entre responsables d’armées, le rôle des formations militaires (productrices de réseaux sur lesquels il est possible de mieux capitaliser), l’interaction qui peut se jouer dans des processus aussi cruciaux qu’une réforme du secteur de sécurité (RSS), sont autant de relations d’influence qui méritent d’être pensées (elles le sont en partie), voire théorisées au sens d’une réflexion systématique. 2- L’influence militaire a ses lieux précis, qui peuvent parfois recouper les lieux politiques « civils » (bruxelles pour l’UE, Washington, Londres…), mais aussi avoir leur cartographie propre, formelle comme informelle. Cette cartographie, pour connue qu’elle soit des militaires, mérite d’être reprise explicitement, pour y définir des priorités et pourquoi pas des innovations. 3- Tout comme les acteurs politiques et diplomatiques, mais sans doute plus encore au contact de ce phénomène que ces derniers, les militaires se trouvent en concurrence, sur le terrain de l’influence, avec des entités non étatiques disposant de réseaux sociaux difficiles à contrer à l’heure de la guerre au sein des populations. La « force du lien faible », les solidarités communautaires transnationales dont la puissance dans beaucoup d’états effondrés surpasse celle de l’allégeance citoyenne, des médias au discours délibérément non-consensuel et affectif, donnent à des mouvements, à des groupes ou à des milices optant pour l’éthique de conviction, une panoplie d’outils d’influence difficiles à contrer pour un acteur caractérisé par son statut de représentant d’un État souverain, et tenu en cela par une éthique de responsabilité. Il importe, là encore, de réfléchir encore et toujours à ce que peut signifier le concept et la pratique de l’influence en ce contexte précis. 4- Enfin, il importe de ne pas tenir l’acteur militaire à l’écart des réflexions sur l’influence destinées aux acteurs politiques et diplomatiques. Favoriser les aptitudes à la socialisation informelle et à la mise en réseau, encourager l’intérêt pour le débat intellectuel et scientifique de type think tank, sont aussi des priorités pour les militaires. Connecter davantage encore les attachés de défense à l’ensemble de la politique d’influence, par exemple pour l’accueil et la valorisation de missions de conférenciers sur les questions stratégiques, permettrait de tirer profit de leur compétence dans ce domaine. Dans le cas des attachés de défense français, celle-ci est avérée, et beaucoup d’entre eux, dans des contextes variés, ont contribué à cette réflexion au cours de longues conversations : qu’ils en soient remerciés chaleureusement ici.
L’influence se définit soigneusement, mais elle ne se décrète pas. Elle se prépare et s’entretient, mais ne peut tourner à vide. Elle a ses objectifs, qui doivent être définis. Elle a ses acteurs, qui doivent être formés et avoir des instructions. Elle a ses interlocuteurs, qui doivent trouver de l’intérêt à se laisser influencer, et ses concurrents, qui tenteront la surenchère. Elle se pense et s’adapte en permanence, dans une tâche de longue haleine.

vendredi 5 avril 2013

Intérêt de possession, intérêt de milieu, intérêt de crédibilité

Intérêt de possession, intérêt de milieu, intérêt de crédibilité
Que signifie, pour un Etat, le fait de « défendre ses intérêts » sur la scène mondiale en ce début de XXIe siècle ? Alors que le dossier de cette nouvelle lettre de l’IRSEM, réalisé par Pierre Journoud, pose la question des intérêts de la France et de l'Europe en Asie, à l’heure surtout où la France s’interroge sur ce point et ses partenaires européens avec elle, il  n’est pas inutile de revenir sur ce concept. plusieurs approches de sciences sociales – l’approche constructiviste en tête – nous ont abondamment mis en garde contre cette notion présentée tour à tour comme subjective, biaisée, et donc dangereuse. Si pour les uns (on pense à plus particulièrement aux Réalistes) la notion d’intérêt est centrale, et découle du calcul rationnel de l'Etat cherchant à assurer logiquement sa survie et à maximiser sa puissance dans un contexte international anarchique et conflictuel, pour d’autres elle apparaît « construite » de toutes pièces : l’intérêt, fût-il national (et tout comme la sécurité) ne serait que ce que l’on veut bien en faire, pour paraphraser Alexander Wendt à propos de l’anarchie (« Anarchy is what states make of it: the social construction of power politics »,  International Organization, n°46, printemps 1992). Le « on » renvoyant aux plus hautes autorités de l'Etat, faisant partager leur discours à une population donnée. Ainsi François Mitterrand et Jacques Chirac ont-ils décidé, à trois ans d’intervalle (1992 et 1995) que l’intérêt national résidait tour à tour dans la suspension des essais nucléaires… puis dans leur reprise.
Si cette approche critique a le double mérite de nous mettre en garde contre les idées reçues et donc de nous inciter au débat, c’est toutefois un autre point de départ que nous choisirons ici. Car l’intérêt, en matière stratégique, n’est pas monolithique : il se décline. Nous en aborderons au moins trois aspects, comme autant de pistes de recherche possibles pour la réflexion à venir. Avant cela, mettons de côté la survie : elle est naturellement hors catégorie, et dépasse largement la notion d’intérêt, sauf à considérer qu’elle représente l’intérêt suprême. Il est du devoir d’un Etat, dans les relations internationales, de tout faire pour s’acquitter de cette tâche qu’est l’assurance de la survie de sa population, dans un Pacte hobbesien qui reste d’actualité mais se trouve singulièrement compliqué par les nombreuses définitions de cette survie : survie physique en tant que nation, survie politique en tant que nation libre, survie diplomatique et économique en tant que puissance, survie sociétale en tant que culture, etc. Dans le cas français, la dissuasion permet de traiter la première définition, la défense, la diplomatie et l’économie, entre autres, permettent de traiter les suivantes.
Revenons à l’intérêt, pour y distinguer trois composantes possibles. La première concerne ce qu’il est convenu d’appeler en science politique l’intérêt de possession : celui-ci renvoie à l’importance qu’il y a, pour une entité donnée, à posséder, à contrôle des ressources essentiellement matérielles (territoriales ou maritimes, humaines, énergétiques, agricoles, matière ou stratégiques, etc.). La poursuite de ce type d’intérêt de possession nous ramène presque immanquablement à la pratique d’un jeu à somme nulle où tout ce qui est possédé par l’un est nécessairement perdu pour l’autre. Elle a donc mauvaise presse en Europe où elle rappelle, entre autres, les partages territoriaux entre Allemagne et Russie, la question d’Alsace Lorraine avec la France, les rivalités entre puissances coloniales, pour ne citer que ces exemples. Il ne faudrait pas pour autant oublier que cette conception continue de prévaloir ailleurs, où la course aux ressources énergétiques demeure l’obsession première de plusieurs politiques étrangères, où l’eau, les terres rares, l’acquisition de terres agricoles, continuent de motiver les relations extérieures.
La seconde déclinaison réside en l’intérêt de milieu, qui s’oppose précisément à l’intérêt de possession. Plutôt que de raisonner en termes de compétition pour des ressources, il conviendrait ici de raisonner en termes de construction d’un système de coopération, en mesure de bâtir durablement un milieu international (ou régional) partagé, propice à la paix, à la prospérité, à l’investissement, car stable et doté d’un climat de confiance entre les acteurs. Aussi libérale que la précédente était réaliste, cette approche est plus appréciée de notre côté du monde, car réputée éclairée (à raison), fondée sur la réconciliation ou l’entente, et surtout mieux adaptée aux contraintes actuelles qu’une approche qui impliquerait une course aux armements. Mais il convient de se souvenir qu’un « milieu » ne se décrète pas seul. Il procède d’une interaction, se bâtit à plusieurs, et ne peut donc faire l’objet d’un vœu d’autant plus pieu qu’il serait unilatéral. C’est bien là, d’ailleurs, que l’approche réaliste réplique : ériger « la paix », « la prospérité » ou « la coopération » comme autant d’intérêts sans plus de précision, revient à un idéalisme dangereux, si d’autres, en face, n’ont pas l'intention de les bâtir avec nous. Ils n’auront cette intention que s’ils y trouvent leur compte, c'est-à-dire si cette coopération avec nous représente une alternative crédible à d’autres aventures.
C’est sur ce dernier point, en réalité, que les deux approches par la possession et le milieu se trouvent réconciliées par une troisième : celle qui raisonne en termes d’intérêt de crédibilité. Sans crédibilité, un acteur ne participe pas à la construction de son milieu. Pire encore, sans crédibilité, ses possessions ou positions acquises deviennent vulnérables. La crédibilité passe certes par la démonstration d’une volonté et par la pédagogie d’un discours, mais aussi par l’efficacité d’un instrument qui sera en mesure : a) de mettre en œuvre les intentions affichées pour construire un milieu stable, b) de préserver les atouts stratégiques dont on dispose pour ce faire. Sans crédibilité, toute posture est vaine. Sans crédibilité, toute proposition pour un environnement international pacifique peine à se faire entendre. Ce qui nous ramène bien entendu à l’instrument militaire. Un instrument militaire puissant mais qui ne serait pas mis au service d’un intérêt de milieu fondé sur l’esprit de responsabilité partagée, serait condamné à aller contre le cours de l’Histoire. Mais un esprit de responsabilité qu’aucun instrument ne permettrait de déployer, d’appliquer et même de protéger, serait pure chimère.
Pour défendre ses intérêts, il faut certes que ces intérêts soient pertinents et pensés pour être adaptés aux impératifs stratégiques du moment, impératifs que l’on situera sans hésitation davantage du côté de la construction collective d’un milieu stable, que du côté de la course belliqueuse à la possession individuelle. Mais il faut ensuite que la poursuite de cet intérêt s’appuie sur des atouts qui rendent la démarche crédible. La SDN, dans les années 1930, est morte de l’avoir oublié. L’intérêt de possession, l’intérêt de milieu, l’intérêt de crédibilité, constituent un triptyque quasi inséparable : sans la conservation du troisième, il est presque impossible de défendre les deux autres. Conserver une crédibilité demeure donc un élément incontournable de l’intérêt national.

samedi 30 mars 2013

Quelques ouvrages



Lire la suite dans la Lettre de l'IRSEM

Olivier KEMPF, géopolitique de la France. Entre déclin et renaissance, Technip, Paris, 2012
Dans un exercice auquel il fallait penser, Olivier KEMPF nous offre un tableau des forces et faiblesses de cette France actuelle pour laquelle il ne dissimule pas son attachement. De fort belle facture avec des cartes en annexes, ce travail passe en revue l’espace, l'Etat (qui fait l’objet d’un chapitre particulièrement intéressant), les structures, les relations extérieures et la défense. Avec le style qu’on lui connaît, l’auteur pose de nombreuses questions : est-il si simple d’être français ? Quel rapport entre l'Europe et la paix ? Quelle ambition extérieure possible ? La synthèse est dense, la vocation pédagogique est évidente, et l’exercice plutôt original, entre histoire, géographie et science politique. (FCh)

Roland DUMAS, Bertrand BADIE, Gaïdz MINASSIAN,  La diplomatie sur le vif, Presses de Sciences Po, Paris, 2013
Le diplomate (qui aime la réflexion), l’universitaire (qui aime comprendre les acteurs) et le journaliste (qui aime le recul de la pensée) : tels sont les ingrédients de ce dialogue à trois qui retrace le processus décisionnel français des années Mitterrand, lorsque Roland Dumas était aux affaires. Au fil d’entretiens réalisés entre novembre 2010 et février 2011, l’ancien ministre des Affaires Etrangères revient sur la fin de la guerre froide et sur sa signification, sur l’adaptation de l’OTAN, les complexités de la construction européenne, le volcan proche-oriental, le « monde à part » iranien, l’énigmatique Extrême-Orient, l'Afrique en quête de structures, pour conclure que « refuser le mépris est la clef des relations internationales ». Le diplomate témoigne, plaide et révèle, aiguillonné par les hypothèses – parfois les contre-propositions – de l’universitaire et par les relances – parfois les protestations – du journaliste. Sur la fin du communisme, sur l'Allemagne, sur l’Iran entre autres, on apprend, on réagit. L’exercice est à rééditer. (FCh)

Marie-françoise DURAND, Patrice MITRANO et al., Atlas de la mondialisation, Presses de Sciences Po, Paris, 2012
Pour sa sixième édition, l’Atlas de l’équipe des relations internationales et de l’atelier de cartographie de Sciences Po fait une nouvelle fois œuvre de pédagogie et nous offrant une analyse d’abord visuelle, mais également accompagnée de commentaires, d’une société mondiale en mutation. Les espaces (contrastés), les acteurs (transnationaux), les processus à l’œuvre (quêtes d’allégeances, paix et guerre, régulations durables), sont mis en carte et en schéma, dans un souci de démonstration et de mise à jour. Surtout cette nouvelle édition est augmentée d’un dossier sur les Etats-Unis dans la mondialisation, qui du XIXe au soft power revient aussi bien sur les « tentations impériales » que sur un « multilatéralisme asservi ». Le lexique final, et la bibliographie, ne sont pas non plus les moindres qualités de cet ensemble complet. (FCh)

Samuel SOLVIT, Dimensions of War. understanding War as a Complex Adaptative System, L’Harmattan, Paris, 2012
Cet essai revient sur les approches multiples de la guerre, prise ici comme un système  en adaptation permanente, dans une réflexion issue de plusieurs missions de terrain, notamment en Afghanistan et en RDC. Repartant des classiques (de Hobbes à Clausewitz) pour poursuivre avec les penseurs internationalistes contemporains (comme Waltz), l’ouvrage retient d’abord la perspective du fait, processus et phénomène social, pour aborder la notion de complexité, et au final revenir à l’empirique par le biais de deux études de cas (Congo 1998-2003, et Vietnam 1954-73). (FCh)

Cynthia SALLOUM, Benjamin BRICE, Penser la violence collective, Nuvis, Paris, 2012
Publié avec le soutien de l’IRSEM, cet ouvrage collectif animé par des jeunes chercheurs rattachés à l’IRSEM passe délibérément du concept de guerre – atténué dans le débat public par les notions d’ « intervention », d’ « opération », de « maintien de la paix »… - à celui de violence, pour redécouvrir sur cette notion dans sa pratique politique et collective. Théorique et conceptuel, ce travail constitue néanmoins un guide pour la réflexion opérationnelle. Apprivoisée, politique plutôt que criminelle, cruelle ou stratégique, la violence tente aujourd’hui de se justifier, par l’identité, l’élitisme, le discours ou par une légitimité issue de ses tentatives de canalisation. L’IRSEM salue aussi bien l’initiative elle-même que son contenu final, particulièrement réussi. (FCh)