vendredi 22 novembre 2013

P. Grosser, Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle



P. Grosser, Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle, Odile jacob, Paris, 2013

Les autres notes de lecture dans la rubrique "Ouvrages reçus" de la Lettre de l'IRSEM n°7-2013

Il n’est pas inutile de reprendre la réflexion sur la fabrique du Diable à l’heure où l’on s’interroge, entre autres, sur la marge de manœuvre des grandes diplomaties face au problème syrien, qui met aux prises des acteurs aussi peu engageants les uns que les autres (« It's hard to keep facing down Middle East Hitlers when there are no Churchills on the other side », écrivait Thomas Friedman dans le New York Times en septembre 2013). Et les « diables » de Pierre grosser sont aussi nombreux que les utilisations qui ont pu en être faites par les puissances occidentales depuis le début du XXe siècle.

On retrouve d’abord dans cet ouvrage la marque de fabrique de l’auteur : une puissance de travail qui s’exprime entre autres par presque 70 pages de notes aussi riches qu’utiles (imposer cela aujourd’hui à un éditeur grand public compte également parmi les grands enjeux diplomatiques du XXIe siècle). Les lectures convoquées et synthétisées ici offrent un large tour d’horizon d’une question pourtant classique (la perception-construction-réduction de l’autre), éclairant la réflexion d’une multitude d’exemples, sans naturellement dépasser pour autant le résumé de Pierre desproges, rappelé à juste titre par P. Grosser : « l’ennemi est bête. Il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui ».

On trouve ensuite l’illustration de tout ce que peut apporter l’Histoire lorsqu’elle est intelligemment mobilisée au service d’une réflexion politique, stratégique et prospective. L’ouvrage part ici de quelques syndromes célèbres, qui ont pu tour à tour inciter à l’action précipitée (Munich), ou au contraire paralyser les décideurs (Suez ou le Vietnam), toujours à partir de simplifications abusives, plaçant au cœur de la réflexion un ennemi diabolisé. Pierre Grosser quitte alors l’Histoire pour elle-même, et passe au diagnostic politique, avant  d’affronter le « policy-oriented ». le constat est d’abord pessimiste : aucune méthode pour « traiter avec le diable » (la confrontation manichéenne, le containment ou l’engagement) ne s’est avérée définitivement convaincante, du fait de mécanismes de représentations qui faisaient trop souvent perdre de vue les mécanismes de la Realpolitik. Si traiter avec l’ennemi diabolisé est jugé à la fois comme un aveu de faiblesse et un risque politique inutile voire contre-productif, alors « que faire ? ». Précédemment incarné par un ennemi héréditaire ou au moins consacré, le « Diable » est désormais ailleurs, et pas seulement dans les détails : retardataires, perturbateurs antidémocratiques, criminels ou barbares. Il donne lieu à une hypothèse intéressante (p.213) : « le diable, ce sont les restes du XXe siècle », mais c’est aussi la déliquescence de l'Etat, dans un monde dont il est temps de reconnaître qu’il ne connaîtra ni la perfection, ni la simplicité, ni les baguettes magiques, lesquelles ne résident ni dans la chasse à l’homme (de Geronimo à Ben Laden), ni dans la transformation du Méchant en parfait libéral-démocrate. Pierre grosser plaide tout de même pour la diplomatie, sans appeasement mais sans hystérie, et qui parte du bon sens : faire de la politique étrangère c’est d’abord parler à l’autre et non seulement à l’interlocuteur que l’on s’est choisi. Il avoue une légère préférence pour le modèle du containment intelligent, tel qu’il a pu être parfois mené face à l’Union soviétique, avec son lot d’engagement, comme la politique de Nixon-Kissinger avec Pékin. « Le colonialisme, l’impérialisme occidental, le militarisme sont les vrais diables », écrit-il (p.93) sur la base de Suez et du Vietnam. Mais la nature multiforme de ce diable aujourd’hui s’impose au fil du livre. Restent quelques questions bien sûr. En dépit des efforts de certaines diplomaties pour caricaturer l’ennemi et le construire en un diable unique, l’entreprise est-elle encore possible aujourd’hui, tant ces diplomaties-là sont obligées de reconnaître que le terrain libyen n’est pas la Syrie, ni le Mali, l’Afghanistan ? Par ailleurs, qui sont les diables des diables eux-mêmes ? Si les Etats-Unis s’imposent comme le point de référence majeur de cette étude sur la construction de l’ennemi, Moscou et Pékin, le Hezbollah, Radio Mille Collines, feu Hugo Chavez ou Slobodan Milosevic ne sont pas non plus novices en la matière. On sait aujourd’hui, au Kremlin, mobiliser contre « l’impérialisme » géorgien, ou en Chine contre « l’impérialiste » japonais. La montée en puissance des émergents (déjà bien émergés) va-t-elle réécrire la construction de l’autre sur la base de nouvelles approches plus axées sur la longue cuiller que sur la baguette magique ? Auquel cas les inventeur occidentaux de la Realpolitik seraient finalement battus sur leur propre terrain.

Un ouvrage à lire, incontestablement, avec un coup de chapeau à son auteur : il n’est pas donné à tout le monde de sortir vainqueur d’une confrontation de 350 pages avec le Diable.

Rôle et posture stratégique



Rôle et posture stratégique
La Lettre de l'IRSEM

La sociologie des rôles (ou la role theory)  n’explique certainement pas tout dans les relations internationales et stratégiques, mais mérite que l’on y revienne pour plusieurs raisons (voir entre autres M.J. Hindin, "role theory" in G. Ritzer (ed.) The Blackwell Encyclopedia of Sociology, Blackwell, 2007 ; S. Harnisch, C. Frank, H.W. Maull, Role Theory in international relations, Taylor & Francis, 2011).
En la résumant grossièrement, cette approche, issue de la sociologie interniste bien avant de se pencher sur les affaires mondiales, nous invite à adopter la démarche suivante : 1- elle insiste sur les comportements et attitudes attendus de la part d’un acteur, en fonction de sa position et de son statut dans un jeu politique ou social donné. 2- A partir du moment où toute interaction sociale (nationale ou internationale) produit des attentes réciproques et des postures pour y répondre, les comportements, les pratiques, les discours des acteurs sont liés au rôle qu’ils adoptent. 3- Ce rôle procède à la fois de la stratégie (« je vais prendre telle posture pour asseoir ma position vis-à-vis des autres »), et de la contrainte : une fois un rôle instauré, adopté et intégré par un acteur, attendu de surcroît par ses interlocuteurs ou par des publics, il devient difficile de s’y soustraire.

La question classique et maintes fois débattue dans l’étude des relations internationales est donc : les comportements stratégiques de certains acteurs (Etats, mais aussi acteurs non gouvernementaux,  groupes religieux, milices, etc.) s’expliquent-ils au moins en partie par le rôle qu’ils souhaitent ou s’imaginent tenir, et que l’ « on » (amis, ennemis ou partisans) attend d’eux ? Le piège étant naturellement, pour un acteur, de vouloir coller à un rôle tel qu’il le perçoit lui-même sans s’apercevoir qu’il est le seul à y croire encore, ou pire, que ce rôle est devenu contreproductif. Pour l’observateur, il est plutôt de voir partout des « rôles » quasi-psychanalytiques, et de sous-estimer ainsi la brutalité des intérêts et des rapports de force, bien réels.
On voit d’abord comment l’approche par le rôle diffère de l’approche par l’idéologie : en tenant à un rôle, l’acteur se comporte dans l’idée d’être fidèle à lui-même ; en suivant une idéologie, il agit au nom d’un grand dessein, et par solidarité avec ceux qui pensent comme lui ou partagent les mêmes objectifs. On voit surtout comment, dans l’étude des comportements stratégiques, cette explication par le rôle et ses perceptions (perceptions de soi et des autres) s’oppose à la famille des explications par le calcul de l’intérêt rationnel et cynique. L’analyse du comportement stratégique par la tenue d’un rôle redonne notamment à la sociologie des acteurs (et même à leur psychologie) une place que l’approche rationnelle, au nom de la Realpolitik, n’accordait pas.

Entre idéologie et intérêt, l’explication par le rôle ne doit donc pas être sous-estimée. Les exemples d’applications pratiques de cette interrogation théorique ne manquent pas. Les Etats-Unis se sont-ils lancés dans les guerres néo-conservatrices du « grand Moyen-Orient » dans les années 2000 parce qu’ils poursuivaient l’idéal d’un monde remis à plat à leur image ? Pour tenter plus cyniquement de consolider leur emprise sur une région stratégique ? Ou par conviction que leur rôle dans le monde imposait de telles aventures dans un monde perçu alors comme unipolaire ? Entre une idéologie pour l’heure introuvable (sauf erreur), et des intérêts commerciaux certes bien compris mais qui n’expliquent pas tout, peut-on imaginer que l'Allemagne refuse la résolution 1973 sur la Libye, comme elle rejette tout profil interventionniste, parce que son rôle désormais fixé et assumé, hérité de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, fait consensus sur le front domestique et permet de militer ouvertement, à l’extérieur, pour une posture de politique étrangère au profil commercialement haut et politiquement bas, qui pourrait se faire porte-parole sur cette ligne d’une clientèle sans doute majoritaire sur ce point en Europe voire au-delà ? La posture chinoise, dont la composante communiste et tiers-mondiste ne va plus de soi, est-elle simplement mercantile et en quête de ressources, ou bien traduit-elle la perception d’un rôle retrouvé d’ancienne puissance mondiale et d’Empire du milieu ? Lorsque Pékin signifie à ses voisins asiatiques de l’ASEAN que la Chine est « un grand pays » alors que les autres ne sont que des petits, cette approche par le rôle gagne un point. Comment, enfin, lire l’activisme soutenu de la France dans les dossiers internationaux récents, de la Côte d’Ivoire à la Syrie, à la lumière de cette théorie des rôles ? La France se perçoit-elle comme puissance responsable obligée de par son statut et sa légitimité de membre permanent du Conseil de Sécurité, d’intervenir politiquement voire militairement sur une vaste palette d’enjeux ? Se perçoit-elle comme celle qui doit dire « non » pour tenir son rôle et son rang (non à l’aventure irakienne hier, au massacre de Benghazi, au contrôle de l’intégralité du Mali par les groupes jihadistes, à l’usage d’armes chimiques sur des populations civiles en Syrie, mais aussi à l’accord nucléaire iranien…) ? Cette approche a sans aucun doute ses limites et parfois ses caricatures, mais admettons que les multiples essais sur les revirements idéologiques supposés ou sur les intérêts néocoloniaux, sont rarement plus fins…

La vérité n’est jamais dans un seul de ces trois pôles (rôle – idéologie – intérêt) mais toujours éparpillée, au gré des organigrammes, entre les convictions divergentes de décideurs multiples, finalement arbitrées (ou pas) par le plus haut niveau de l’exécutif. Et de nombreuses questions restent en suspens. En premier lieu, ces trois clefs peuvent-elles se combiner ou sont-elles irrémédiablement antagonistes ? Il n’est pas interdit de penser que la France, en s’accrochant à un rôle, peut réconcilier valeurs et intérêts (en l’occurrence la défense d’une posture qui lui confère une légitimité pour siéger toujours comme membre permanent au Conseil de Sécurité). Par ailleurs, l’une de ces clefs du comportement stratégique s’impose-t-elle globalement dans le monde actuel ? observe-t-on plutôt des cultures différentes, propres à des zones ou à des Etats (une Europe en quête de rôle normatif et civil, une Amérique messianique, un monde non occidental davantage guidé par l’intérêt brut…) ?

Parmi les penseurs on conseillers de l’action extérieure, les partisans du rôle revendiquent généralement un rang ou une « exception » ;  les partisans d’une idéologie revendiquent une « vision » ;  les partisans du réalisme s’estiment seuls à revendiquer une stratégie digne de ce nom. Le débat est ouvert, mais la redécouverte du rôle mérite l’attention, aussi bien pour les marges de manœuvre qu’il dégage, que pour les pièges qu’il tend et les contraintes qu’il impose.

dimanche 10 novembre 2013

L'annuaire "Afrique du Nord Moyen-Orient" de la Documentation Française, créé par Rémy Leveau il y a 10 ans

A l'occasion du dixième anniversaire de L'annuaire "Afrique du Nord Moyen-Orient" de la Documentation Française, créé par Rémy Leveau en 2003, nous reproduisons ci-dessous l'hommage rendu dans l'édition de 2005 à ce collègue, ami et maître, qui venait de nous quitter en février de la même année. Rémy Leveau était professeur à Sciences Po où il avait fondé le programme Monde Arabo-Musulman contemporain, et initiateur de nombreux projets, qui avaient abouti entre autres à la création du CEDEJ au Caire. Cet annuaire est désormais co-édité par F. Charillon et Alain Dieckhoff, sous les timbres de la Documentation Française, du CERI (Sciences Po CNRS) et de l'IRSEM.




 

 

 

 

Hommage à Rémy Leveau

(publié au printemps 2005)

Rémy Leveau nous a quittés brutalement au printemps 2005, et sa disparition laisse un vide douloureux. Un vide scientifique d’abord. Son riche parcours, son apport à la sociologie politique du monde arabe (dont le fameux Fellah marocain défenseur du trône), sa connaissance des hommes, des sociétés et des dynamiques qui lient les deux rives de la Méditerranée, n’ont nul besoin d’être rappelés ici. ses proches et ceux qu’il a formés, de Catherine de Wenden à Gilles Kepel et bien d’autres encore, lui ont rendu hommage, nous remémorant à juste titre ce que nous lui devions. Un vide, ensuite, que nous pourrions qualifier d’ « entrepreneurial ». Rémy Leveau savait bâtir, consolider, pérenniser les structures scientifiques nécessaires pour que la France ait son approche, son expertise de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Conscient que les talents ne peuvent prospérer sans institutions pour les accueillir, il a beaucoup construit, du CEDEJ au Caire jusqu’à l’école d’Analyse du Monde Arabe Contemporain, à l’IEP de Paris. Avec une habileté et un entêtement administratifs trop rares chez les savants comme chez les politiques, il a contribué à rapprocher ces deux mondes, qui dans l’hexagone se méfient l’un de l’autre. Surtout, il laisse un vide humain. Rémy Leveau, s’il plaidait avec âpreté pour ses idées et pour ses réalisations, n’aimait pas les querelles de clocher. Il regardait avec amusement, chez les chercheuses et les chercheurs, s’affronter les narcissismes de la petite différence, pour tenter ensuite de les réconcilier. Sans se prendre au sérieux, il défendait les siens : pour eux plutôt que pour lui-même, il savait se faire mandarinal. Autour d’un verre, à la table de l’un de ces restaurants parisiens qu’il affectionnait et auxquels il se rendait à vélo, Rémy Leveau était capable, dans la même phrase, d’anticiper un scénario politique improbable dans tel Etat du Proche-Orient, de se souvenir d’une source de financement oubliée qui tirerait d’affaire tel doctorant en difficulté, et de réaffirmer son soutien à tel autre, en qui peu croyaient encore. Homme de science, d’organisation et de fidélité, il a beaucoup transmis. Pour les étudiants, restent ses livres et ses articles. A ses amis, reste le souvenir : certaines salles de Sciences-Po, des rues près de la gare de Lyon, auront longtemps comme un parfum d’Orient. Et aujourd’hui l’esprit qui l’animait, à la fois ouvert sur les autres et ferme sur les principes, reste plus que jamais à défendre. Ceux qu’il a su instruire ne manqueront pas de le faire, avec la force qu’il leur a apprise.

Frédéric Charillon

jeudi 17 octobre 2013

Systèmes régionaux comparés



Systèmes régionaux comparés

Retrouvez l'ensemble de la LETTRE de l'IRSEM n°6-2013

La Lettre de l'IRSEM



Le débat en cours sur le rééquilibrage américain en direction de l'Asie oriente aujourd'hui une grande partie de la réflexion stratégique vers une question qui pourrait être fausse : l'Extrême-Orient se substitue-t-il au Moyen-Orient en tant que priorité politique ? Fausse en premier lieu parce que la région Moyen-Orient saura toujours se rappeler à notre souvenir et s'imposer sur les agendas des chancelleries, comme l'illustrent aujourd'hui avec force le drame syrien, la tension égyptienne, l'abcès de fixation palestinien, la poudrière irakienne ou l'inconnue iranienne. Avec ou sans les sables bitumineux d'Amérique du Nord, le Levant, le Golfe, la vallée du Nil, le Maghreb, l'ensemble de la Méditerranée, ne disparaîtront pas des radars politiques. Générateurs de déséquilibres et donc de conflits, laboratoires pour les nouveaux registres d'action des acteurs transnationaux et les entrepreneurs de violence, mais aussi pour les revanches des sociétés, les dynamiques d'affirmation citoyenne ou la réinvention du politique; les pays de la zone, à raison de leur instabilité, restent au cœur et non à la périphérie de la politique internationale, tout particulièrement pour l'Europe, sa voisine stratégique. Fausse surtout parce que la véritable question n'est pas celle de la substitution d'un système régional prioritaire à un autre, mais bien celle de la comparaison de ces systèmes régionaux, de leurs ressemblances, de leurs transitivités éventuelles, et de l'impact de celles-ci sur les questions stratégiques globales.

Le système régional est pris ici au sens d'un ensemble d'acteurs, de l’ensemble de leurs pratiques, de leurs rapports de force régissant leurs interdépendances. Des ensembles qui dans une région donnée font système, c'est-à-dire donnent lieu à un fonctionnement qui, du fait de ses normes et ses règles, écrites ou non écrites, est identifiable par ses membres aussi bien que par les acteurs qui y sont géographiquement extérieurs. Un système régional peut naturellement comprendre lui-même des sous-systèmes (Asie du Nord-Est, du Sud, du Sud-Est, etc.).

De la comparaison entre l'Asie et le Moyen-Orient, se dégagent plusieurs questions. La première est celle du système réel, de ses caractéristiques. Ce système voit s'affronter un ou plusieurs hégémons locaux d'une part, un ou plusieurs hégémons extérieurs d'autre part. On retrouve ici la question du nombre de joueurs, autrement dit celle de la polarité. Assiste-t-on aujourd'hui au retour d'une bipolarité confinée à l'Asie, qui obligerait les acteurs régionaux à s'aligner soit sur Pékin, soit sur Washington ? Aucun des États de la région ne souhaite ce scénario (encore que certains observateurs prêtent au Japon une faiblesse coupable pour une telle évolution). Mais la question est de savoir s'il n'a pas déjà lieu, comme pourraient l'indiquer les débats récents au sein de l'ASEAN. Même question pour le Moyen-Orient : assiste-t-on au recentrage progressif des enjeux sur une dialectique américano-iranienne, où les contacts récents entre Washington et Téhéran seraient une reconnaissance de cet état de fait par les deux protagonistes ? Au contraire, la crise syrienne démontrerait-elle l'émergence d'une nouvelle gestion multipolaire des affaires régionales, mais sans acteur local ? Dans les deux cas, une même question : qui sont les véritables acteurs structurants ?

Deuxième question : celle du système souhaitable. Faut-il encourager le recentrage d'une région sur une cogestion par deux acteurs majeurs, comme la théorie de la stabilité par l'équilibre le propose ? Faut-il plutôt encourager la stabilité hégémonique, c'est-à-dire la sous-traitance d'une région entière à un dominant unique ? Celui-ci doit-il être local ou extérieur ? Doit-on encore encourager la polyarchie, soit la coexistence de plusieurs forces qui s'annulent ? Dans tous ces cas de figure, quelles leçons tirer de l'expérience asiatique pour le Moyen-Orient, et inversement ?

Troisième question : celle de la possibilité de « déviants durables » au sein de ce système. La plupart des systèmes, connaissent des deviants. La Corée du Nord joue incontestablement ce rôle en Asie. Qui le jouera demain au Moyen- Orient ? A fortiori si nous assistons à un réengagement de Téhéran, après la disparition de la plupart des dictateurs de la zone . La Syrie de Bashar al-Assad pourrait contre toute attente jouer ce rôle, ce qui – on en conviendra – s'éloigne sensiblement des nombreuses prédictions assurant depuis deux ans que sa disparition est proche et inéluctable. Pour poser la question autrement, et de façon guère plus rassurante : pourrait-on assister à la « nord-coréanisation » de la Syrie, l'atome en moins ? « Nord-coréanisation » au sens d'un acteur devenu certes infréquentable, mais enkysté régionalement par le soutien sans faille d'un grand voisin puissant : la Chine pour la Corée, l'Iran doublé même de la Russie pour la Syrie baasiste. Parce qu'un acteur est déviant par nature, son caractère infréquentable ne conduit plus à sa disparition : si l’on entend souvent que « Bashar n’est pas l’avenir de la Syrie », peut-on en revanche assurer que les descendants de Kim Jong-il n’ont jamais été sérieusement présentés comme l’avenir de la Corée du Nord ? Reste toutefois la question des impacts local (sur le Liban notamment) et global d'un tel scenario: seraient-ils acceptables pour les acteurs internationaux majeurs ?

Enfin, la quatrième question est celle de l'intelligibilité des systèmes régionaux actuels: ces systèmes font-ils toujours système, et faut-il continuer de les voir en tant que tels ? Pour nous convaincre de la complexité de notre affaire, gardons simplement à l'esprit et sans plus de commentaires, ces deux faits observables en fin d'année 2013 que nul n'aurait jugé vraisemblables il y a peu encore. En Egypte, la population du plus grand pays arabe défile dans les rues de la capitale pour accuser le Président des États-Unis d'être le complice... des Frères Musulmans. Dans les principaux think tanks de Washington, à la question « quel est aujourd'hui votre allié le plus fiable en Asie ? », la réponse immédiate est dans presque tous les cas : « Le Vietnam ». Il y a certes plus de permanence qu'en apparence dans ces deux anecdotes : une permanence de l'anti-américanisme au Moyen-
Orient, une permanence de la Realpolitik et du rejet de la puissance chinoise par certains de ses voisins en Asie.
Mais que de revirements brusques, auxquels il devient difficile d'adapter, chaque fois en très peu de temps, nos visions stratégiques... Est-ce à dire que tous les schémas connus, ceux de l'hégémon, de la stabilité par les équilibres polaires, de la sous-traitance à des gendarmes régionaux, de l'allié privilégié, sont désormais caducs ? Y a-t-il une tendance définitive à la perte croissante et globale d'intelligibilité des systèmes, ou bien ne sont-ce que des turbulences passagères et marginales touchant davantage certaines régions que d'autres ? À l'éclatement des acteurs au Moyen-Orient répond la constitution d'un système de rivalité américano-chinois en Asie.

L'incertitude stratégique implique les systèmes régionaux qui doivent être questionnés désormais selon des grilles de lecture nouvelles, et selon une perspective comparatiste. Et ce, pour ne plus avoir à réhabiliter des jeux à somme nulle, mais appréhender l'existence ou non de systèmes régionaux distincts, mesurer les différences et les similitudes de ces systèmes…Et en tirer toutes les leçons nécessaires.

lundi 30 septembre 2013

Action extérieure: les Etats-Unis à un tournant de crédibilité


Action extérieure: les Etats-Unis à un tournant de crédibilité

Plusieurs éléments suscitent actuellement le trouble chez les alliés (principalement non européens) des Etats-Unis.

Le premier d'entre eux est la perception d'un manque de vision stratégique sur des enjeux clefs. Le Moyen-Orient, et en particulier l'Egypte, illustrerait cette lacune : face à la destitution de Hosni Moubarak en 2011, Barack Obama avait semblé se rallier in extremis au soutien d'une révolution démocratique certes louable mais qui du point de vue de la Realpolitik mettait à bas un allié de longue date de l'Amérique ; dans la période qui a suivi, il a soutenu les Frères musulmans certes victorieux des urnes mais dont l'exercice du pouvoir allait rapidement exaspérer une grande partie du pays, notamment ses éléments les plus en lien avec le monde occidental ; pour finir, l'élite du pouvoir américain a montré des signes de division importants sur le fait de savoir s'il fallait ou non qualifier de coup d'Etat la destitution du Président Morsi. Pour résumer le niveau de confusion qui caractérise aujourd'hui la relation entre Washington et l'acteur qui fut l'un des piliers de sa politique moyen-orientale, il suffit de rappeler que des foules égyptiennes défilent avec colère dans la rue pour accuser le président américain d'être le complice... des Frères Musulmans.

Le deuxième élément est la perception d'une faiblesse face aux acteur émergents ou résurgents de la scène mondiale, y compris sur des situations dont la gravité n'est pas à démontrer. C'est naturellement le dossier syrien, et le sentiment d'un succès de la diplomatie russe, qui symbolisent ce point. Face à l'utilisation d'armes chimiques contre des populations civiles, le leadership du Président Obama aurait été pris en flagrant délit de faute tactique, pour avoir cherché à obtenir le vote à haut risque d'un Congrès incertain, alors même que la décision de frapper était apparemment prise. On connaît la suite, et même si l'initiative russe est loin de constituer le dernier mot de ce feuilleton tragique, même si cette prolongation de dernière minute obtenue par Vladimir Poutine tire probablement d'affaire Washington à bien des égards, c'est tout de même un sentiment de malaise qui prévaut. Que vaut la détermination américaine, s'interroge-t-on ailleurs, si celle-ci se paralyse elle-même devant pareil manquement aux droits de l'homme ? En cas de trouble grave touchant les alliés asiatiques de l'Amérique, quelle attitude ou quelle marge de manœuvre aurait Barack Obama ?

Troisième élément enfin, c'est également sur le plan intérieur que l'Amérique semble affaiblie. Alors même qu'il s'agit de rassurer les alliés asiatiques mentionnés ci-dessus, le shut down (une « fermeture » de l'administration américaine faute d'accord budgétaire), pourrait remettre en cause la visite de John Kerry et Chuck Hagel en Asie (au Japon et en Indonésie pour le sommet de l'APEC où doit se rendre le Président Obama). La simple évocation de ce scénario (déjà survenu en 1995 sous Bill Clinton) d'une annulation de visite internationale primordiale pour cause de chaos interne, ne contribue pas à apaiser les esprits.

Au final, les alliés asiatiques de l'Amérique sont inquiets, une partie des alliés du Golfe ne s'est pas remise du lâchage de Hosni Moubarak, d'autres (comme le Qatar) et parfois les mêmes (comme l'Arabie) se remettent difficilement du recul syrien, Israël accepte mal (c'est un euphémisme) le début de dialogue avec l'Iran... Il y a donc désormais crise de crédibilité de la diplomatie américaine. Celle-ci provient davantage d'une crise de lisibilité, que de cohérence sur le fond. Car la prudence sur le dossier syrien, in fine, s'explique. Car la reprise du dialogue avec l'Iran, qui semble correspondre à une tendance de fond et au début d'un réel processus, peut avoir sa logique, certes complexe. Car encore la comparaison entre la crise syrienne et une éventuelle crise asiatique, ne fait pas sens (les Etats-Unis ont des accords contraignants avec leurs plus proches alliés asiatiques comme le Japon ou Taïwan, pas avec le peuple syrien). Mais le story-telling importe en relations internationales, et la crédibilité est un attribut majeur de la puissance. A cet égard, Washington se trouve donc face à un virage devenu difficile à négocier.

mercredi 28 août 2013

F. Godement, Que veut la Chine ? De mao au capitalisme



F. Godement, Que veut la Chine ? De mao au capitalisme, Odile Jacob, paris, 2012

  Ce nouveau travail de François Godement, dont l’expertise sur la Chine n’est plus à présenter, dresse un panorama vaste des maux et atouts du pays, depuis les aspects sociaux, administratifs et économiques jusqu’à la vision internationale et stratégique chinoise. Repartant de l’affaire Bo Xilai pour en expliquer les ressorts et voir de quoi elle est le symptôme, François Godement nous explique en quoi ce géant collectiviste est aussi « la société la plus individualiste d’Asie », aux ambitions exacerbées, aux transitions brutales. Pays riche au peuple pauvre (p.35), l’Empire du milieu souffre d’un fossé social immense, illustré entre autres par une course vers le bas dans les salaires (qui transforme le pays en usine du monde), coexistant avec un marché du luxe devenu le premier de la planète.

Au centre de ces contradictions : le parti communiste chinois, ses codes, ses complexités, ses blocages aussi. Souvent décrit comme omnipotent, il n’en est pas moins exposé à une opinion publique en cours d’acquisition rapide d’une redoutable compétence politique, qui impose la prise en compte de deux modèles extérieurs d’évolution possible pour la Chine : Singapour et Hong Kong, reposant ainsi la question de la viabilité d’un système à deux vitesse ou plus exactement d’un schéma « un pays, plusieurs systèmes ».

On sera particulièrement sensible aux derniers chapitres de l’ouvrage, traitant de stratégie et de politique étrangère. Depuis le « tournant » de 2009 (p.163) qui voit une exaltation militaire sans précédent, la multiplication des incidents territoriaux en mer de Chine du Sud, et surtout l’adoption par Pékin d’une posture autoritaire qui semble clore le chapitre d’un effort de diplomatie publique, le monde s’interroge sur les intentions internationales du géant asiatique. Que ce changement de style provienne d’une fragmentation bureaucratique, d’une reprise en main de l’armée ou de groupes de pressions nationalistes pesant sur les dirigeants civils, il se solde par une modification du rapport de la Chine au monde, et particulièrement à son voisin japonais, comme à son concurrent américain. F. Godement estime ici qu’il y a « erreur de diagnostique stratégique », et qu’il convient de redécouvrir l’héritage stratégique chinois, en réalité double comme le suggérait en son temps Alastair I. Johnston (Cultural Realism : Strategic Culture and Grand Strategy in Chinese History, 1998) : parallèlement à la culture belligène fondée sur le réalisme et incarnée par Sun Tzu, il existe une culture accommodatrice héritée de Confucius et Mencius (p.222). A la tentation souverainiste d’une sphère d’influence, s’oppose aujourd’hui la nécessité d’une intégration au monde.

L’énigme chinoise reste naturellement entière, mais ce travail nous fournit de nombreuses clefs de compréhension, avec l’avantage énorme d’une grille de lecture intégrant les multiples dimensions, internes et externes, de cette équation stratégique aujourd’hui centrale. L’exercice était difficile, mais l’auteur nous a habitués, depuis plusieurs années, à l’exécuter efficacement.