jeudi 8 mai 2014

Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle





Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, Paris, 2014
Retrouvez les autres notes lectures dans la Lettre de l'IRSEM

Christian Malis nous livre ici un essai de stratégie future, en s’efforçant de tenir compte de ce que seront les paramètres de la sécurité, de la défense et de la guerre dans un proche avenir. Parmi les temps forts de ce travail, on note le chapitre 4 sur un « troisième âge nucléaire », qui propose plusieurs scénarios pour la dissuasion : 1- la peu probable disparition totale des armes atomiques, 2- le triomphe souhaitable du principe de l’interdiction (ou la dissuasion défensive s’interdisant toute action contre-force), 3- une relance de la course au nucléaire entre grands accompagnée de prolifération chez les puissances régionales, enfin 4- le choc que constituerait l’usage de la bombe dans un conflit qui aurait dégénéré (par exemple entre Inde et Pakistan). Dans tous les cas de figure, Christian Malis estime que le nucléaire cessera d’être le grand régulateur des rapports de force internationaux, ce qu’il fut depuis 1945.

Parfois aux confins de la science-fiction, l’ouvrage insiste également sur les nouveaux acteurs stratégiques, les nouveaux espaces de leurs confrontations, et le nouvel « amont » technostratégique de leur développement. Nouveaux acteurs non pas au sens des relations internationales traditionnelles (les ONG, les mafias, médias, entreprises multinationales, entrepreneurs religieux ou de violence…), mais au sens du soldat numérisé et hyper-connecté, du robot militaire (comme le drone), des forces spéciales, du mercenaire, du cyber-guerrier, cyber-activiste, cyber-terroriste ou cyber criminel. Des enfants soldats aussi, réalité à laquelle nous nous trouvons déjà confrontés. Les nouveaux champs de bataille sont, eux aussi, déjà connus : le cyberespace, d’accès très bon marché, et l’espace tout court, à l’inverse très onéreux. Enfin, un chapitre sur la techno-stratégie vient rappeler ce qu’une armée moderne doit au soutien logistique d’une part, à la R&D d’autre part. De ce point de vue, l’efficacité française au Mali fut celle non pas de quelque 4.000 hommes sur le terrain, mais d’une « armée de 400.000 hommes », personnels de l’industrie de défense compris.

L’ouvrage est l’occasion de nombreux rappels ou hypothèses utiles par les temps actuels. Aux frontières d’un empire, la sécurité n’est pas totale tant qu’on n’a pas assujetti les puissances voisines (p.17). Dans le monde qui vient, trois types de tensions stratégiques dominent : les rivalités pour les espaces régionaux, la compétition pour le contrôle des ressources naturelles, et les confrontations identitaires (p.63). De la même manière coexisteraient trois mondes stratégiques : un monde néo-westphalien où l’équilibre des puissances reste de mise (comme en Asie), un monde post-westphalien où la guerre n’est plus une perspective acceptable (dans le monde occidental), enfin un monde pré-westphalien où la désintégration de l'Etat entraîne le chaos (Moyen-Orient, Afrique).

Au final, l’ouvrage est critique à l’égard des choix stratégiques retenus en Europe, parfois souverainiste dans son bilan de l'Europe de la défense et de la dépendance dans laquelle celle-ci est entrée vis-à-vis des Etats-Unis, et se veut force de proposition dans sa conclusion, tout en appelant, exemples à l’appui, à une refonte de la pensée stratégique : « combien de livres de stratégie sont encore écrits comme à l’époque de Napoléon », s’interroge Christian Malis (p.183), non sans quelque vérité.

Frédéric Charillon


Logiques impériales



Logiques impériales

(éditorial de la Lettre de l'IRSEM n°3-2014)

Les relations internationales sont-elles entrées dans une phase post-westphalienne ? La question se pose notamment au regard du comportement de certains Etats, comme la Chine et la Russie, semblant se détacher du jeu de coopération globale rêvé par les libéraux depuis la fin de la guerre froide, pour se replier vers des rapports de forces concernant d’abord leur voisinage direct. Ces comportements relèvent-ils véritablement, comme on le répète à l’envi dans le débat public, d’un retour à des logiques de « jeux d’échec » ou de jeux à somme nulle, identiques aux habitus bipolaires de la guerre froide ? Nous explorerons une autre hypothèse ici, qui nous semble plus pertinente : celle d’un retour aux logiques impériales, cette fois au sens traditionnel du terme, et non plus au sens étendu d’un « empire américain », ni même d’un « impérialisme colonial ». Quelles seraient les caractéristiques d’un tel retour à la logique impériale d’action extérieure, et quelles en seraient les conséquences stratégiques ?

La littérature académique sur la notion d’empire est vaste (pour une revue des travaux les plus classiques, voir M.W. Doyle, Empires, Cornell University Press, 1986). Il en ressort plusieurs points. En premier lieu cette littérature nous rappelle que l’empire est une relation qui peut être formelle ou informelle entre un centre dominant et une périphérie subordonnée, laquelle peut s’exercer soit par la force, soit par la collaboration, soit par la dépendance sociale, économique ou culturelle (D. Battistella, P. Vennesson et al., Dictionnaires des relations internationales, Dalloz, 2012). Ensuite, plusieurs facteurs favorisent l’établissement d’un lien de type impérial : la volonté expansionniste des dirigeants de l’entité centrale, l’attitude favorable d’une partie de la périphérie à un lien de dépendance vis-à-vis du centre, l’inégale répartition de la puissance entre le centre et la périphérie. Enfin, l’existence d’un lien de type impérial génère auprès des acteurs politiques des mythes ou des croyances propres (J. Snyder, Myths of Empire, Cornell University Press, 1991). Bien plus qu’un Prince moderne situé dans une logique de souveraineté nationale, l’Empereur est par exemple prompt à croire à la théorie des dominos (les gains ou pertes de territoires sont cumulatifs, et la perte d’un élément est d’autant plus grave qu’elle entraînera d’autres séries) ; ce même empereur est également plus perméable à l’idée que la meilleure des défenses c’est l’attaque, sensible qu’il est, encore une fois, à la dimension territoriale et donc à l’encerclement possible ; enfin, l’Empereur a tendance à surestimer sa capacité de dissuasion et la faiblesse de son adversaire (Snyder mentionne à cet égard Mao et le « tigre de papier » américain).

A la lecture de ces quelques rappels, comment ne pas songer à l’attitude russe en Ukraine, ou à l’attitude chinoise en Mer de Chine Méridionale ? La prise au sérieux de cette hypothèse impériale se trouve renforcée par les discours récents des acteurs eux-mêmes – voir le discours de Vladimir Poutine du 18 mars 2014, et le Laboratoire de l’IRSEM n°22, E. Morenkova, Les principes fondamentaux de la pensée stratégique russe). Concrètement, quelles leçons en tirer ? En premier lieu, il importe de décrypter convenablement les attitudes internationales dérivées de ces logiques impériales. Elles ne constituent, on l’a dit, ni un retour à la logique de jeu à somme nulle, ni à la grammaire de la guerre froide, mais se situent davantage sur le plan de la reconnaissance, aux frontières comme dans le reste du monde, d’un lien de subordination. Il s’agit davantage de faire reconnaître des aires culturelles aux leaders naturels (le « monde russe », le « monde chinois », mais aussi peut-être ailleurs, demain, le « monde indien », turc ou d’autres), que de s’emparer d’une case de l’échiquier. Dans le langage international moderne, la combinaison conceptuelle qui s’approcherait le plus de cette logique serait celle de la sphère d’influence entraînant un processus de finlandisation (le voisin peut rester indépendant, à condition que son action extérieure n’aille pas à l’encontre de mes intérêts). C’est le sens semble-t-il de la crispation russe face au basculement de Maïdan. C’est peut-être le sens également de l’attitude chinoise face aux Etats de l’ASEAN, qualifiés par Pékin de « petits pays » en 2010, « tandis que la chine est un grand pays ». ceci n’excuse rien par ailleurs, mais doit être pris en compte pour mieux comprendre les logiques à l’œuvre et éviter les misperceptions (R.Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton University Press, 1976).

Ensuite, il faut intégrer dans l’analyse les sociétés périphérique qui font l’objet de cette logique impériale, et qui expriment, au moins au sein de certains cercles, un « appel d’Empire » (Gh. Salamé, Appels d’Empire. Ingérences et résistances à l'âge de la mondialisation, Fayard, 1996). La volonté de reconnaissance du centre répond à une demande de subordination de la périphérie, et même s’appuie sur elle. Les russophones d’Ukraine orientale le confirment, tout comme la prudence d’une partie des dirigeants et sociétés de l’ASEAN qui se refusent à avoir à choisir entre Pékin et Washington.

Tenir compte de ces éléments revient à accepter que l’approche politique restée sur le rêve d’un « brave nouveau monde » ou de l’égalité souveraine, n’est pas partagée ailleurs. Cela revient à admettre également que ceux qui ne la partagent pas n’en sont pas pour autant les partisans d’un retour au seul cadre de référence encore en mémoire en Europe, à savoir celui de la guerre froide. Il s’agirait plutôt, si cette hypothèse est la bonne, d’une réappropriation plus profonde encore de logiques aujourd’hui considérées comme salvatrices, et consubstantielles d’une identité dont il n’aurait jamais fallu, aux yeux des décideurs concernés, s’éloigner : les logiques d’Empire, avec leurs ressorts politiques, culturels et stratégiques si particuliers. Les intégrer dans l’analyse ne doit en rien autoriser la transgression du droit international, mais les négliger risque de nous aveugler sur les dynamiques à l’œuvre.

samedi 5 avril 2014

B. Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales




B. Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, Paris, 2014

retrouvez les autres notes de lecture dans la Lettre de l'Irsem n°2-2014

Fidèle à sa lecture sociologique des relations internationales, Bertrand Badie fait de l’humiliation une clef de compréhension fondamentale du système international. Humiliation omniprésente dans l’histoire, principalement modelée au prisme du phénomène colonial, et aujourd’hui génératrice de dysfonctionnements dangereux car appelant en retour un « anti-système » nourri de fondamentalisme, de néo-nationalisme, en tout cas de contestation au besoin violente. Humiliation, surtout, dont l’auteur offre une typologie, nous expliquant pourquoi elle fait désormais système. L’humiliation internationale est définie ici comme « toute prescription autoritaire d’un statut inférieur à celui souhaité et non conforme aux normes énoncées » (p.13). Supériorité construite et imposée à l’autre, statut et usage du statut, sont au centre de cette analyse, qui présente l’humiliation comme bien plus qu’une simple perception psychologique, mais comme un ressort fondamental des relations internationales. A l’heure où les nationalismes resurgissent, où les sociétés s’expriment et où les institutions internationales se fissurent, cette question devient structurante. Dans son diagnostic, Bertrand Badie voit quatre types principaux d’humiliation, chacun déclinant différemment ses effets selon qu’il est exercé dans un système international structuré ou non structuré.

L’humiliation par rabaissement d’abord, qui impose au vaincu une réduction brutale de son statut de puissance (de la défaite de la Prusse à Iena en 1806 jusqu’au traitement de la Russie après 1990 ou de l’Iran aujourd’hui). L’humiliation par déni d’égalité ensuite, qui n’ouvre la vie internationale à l’autre que par la petite porte, en tant que vassal ou au mieux qu’assisté. L’humiliation par la relégation, qui vise à faire descendre l’autre en « deuxième division » : on retrouve là l’idée déjà explorée par l’auteur d’une diplomatie de club, qui ne reconnaît pas aux non membres le statut d’interlocuteurs à part entière, sinon comme invités provisoires (au G20 par exemple), ou sur un strapontin (aux Nations Unies). Enfin, l’humiliation par stigmatisation, qui dénonce l’autre comme déviant, refusant en quelque sorte de reconnaître son comportement comme une stratégie réaliste ou cynique, la caricaturant plutôt comme provocation dangereuse, parce qu’irresponsable, délibérément destructrice ou irrationnelle.

Ces humiliations laissent des traces : elles forgent des leaders contestataires qui n’oublient pas les traitements subis (voir les portraits de John Kotelawala, Ho Chi Minh et bien d’autres, p.108 et sqq.). Elles développent aussi leurs réseaux, qui tissent d’étranges correspondances, à partir notamment d’institutions universitaires (comme le MIT de Boston, p.161 et sqq.). Elles provoquent des réactions, parties des sociétés souvent, récupérées parfois par des gouvernants nationalistes ou populistes. Elles dérèglent donc le système international, par défaut d’intégration conduisant à la déviance, tout comme on l’a déjà observé depuis longtemps à l’échelle de la sociologie interne. Il est donc temps, nous prévient l’auteur, de mettre en place une politique étrangère en mesure de mettre fin à cette dérive. Une politique étrangère qui serait fondée sur l’altérité admise, qui serait sociale au sens où l’objectif est bien l'intégration de 7 milliards d’êtres humains, qui retrouverait enfin le chemin du multilatéralisme.

L’humiliation, qu’on ne s’y trompe pas, n’est pas l’apanage de « l’Occident ». On se souvient de Pékin, affirmant aux membres de l’ASEAN en 2010 que « la Chine est un grand pays, et les autres pays sont de petits pays ». On se souvient de Vladimir Poutine expliquant à ses invités américains, quelques années avant les événements de 2014 mais dans le droit fil de la doctrine de souveraineté limitée,  que « l’Ukraine, c’est à nous […] ne l’oubliez pas ».  Mais il y a bien derrière, une réaction, des enjeux de statut et de reconnaissance. Pékin n’oublie pas les humiliations subies lors des traités inégaux. Vladimir Poutine ne voit sans doute pas (de son point de vue certes contestable) pourquoi l'Union Européenne et Washington se permettent à Kiev ce qu’ils se garderaient bien de faire à Taipei. En érigeant l’humiliation à la fois comme effet de système et comme structurant d’un anti-système, Bertrand Badie nous rappelle que le temps des  monstres froids détenteurs du monopole du jeu international est terminé, qu’avec les sociétés ce sont les valeurs, les comportements et les attitudes qui reviennent, et que du Kosovo à Sébastopol (ou de Nankin à la Mer de Chine du Sud, entre bien d’autres exemples), on est toujours l’humilié de quelqu’un.

Le retour des crises majeures ? Une approche globale des crises internationales




On beaucoup insisté ces dernières années, à juste titre, sur la fin possible des guerres majeures (J.E. Mueller, Retreat from Doomsday: The Obsolescence of Major War, 1990 ; N. McDonnell, The End of Major Combat Operations, 2010 ; F. Ramel (dir.), La fin des guerres majeures, 2010). Les situations syrienne et désormais ukrainienne, les tensions en Mer de Chine ou dans la péninsule coréenne, nous amènent à nous interroger aujourd’hui sur le possible retour des crises majeures, au sens de crises internationales interétatiques pouvant dégénérer en conflit. Que nous disent les définitions de sciences sociales sur la notion de crise ? Comment ces définitions nous aident-elles à lire les crises actuelles et à mesurer leur intensité ? Quelles recommandation pour l’action est-il possible d’en tirer ?
La notion de crise renvoie d’abord à l’idée de « perturbation, de dysfonctionnement, dans le fonctionnement normal d’un système », et à celle de « rupture d’équilibre qui provoque une tension » (G. Hermet, B. Badie et al., Dictionnaire de la science politique, A. Colin, 1994). Nous savons par ailleurs que les sciences sociales distinguent deux grandes familles de crises : celles qui émanent d’un changement rapide mal vécu par certains acteurs (les crises de modernisation par exemple), et celles qui à l’inverse sont déclenchées par l’immobilisme, lorsque un système politique n’est plus en mesure de répondre aux demandes croissantes qui lui sont adressées. Dans les deux cas, la crise est la définition d’une situation qui ne peut trouver de règlement que par une modification définitive du système, le retour à l’équilibre antérieur étant devenu impossible. Entre ces deux approches, nous trouvons la théorie de la frustration relative (animée par Robert K. Merton, ou en France par Raymond Boudon, mais particulièrement intéressante chez Ted Gur, Why Men Rebel, 1970), qui voit poindre la crise lorsque un écart négatif se fait jour « entre ce qu’un [acteur] se considère comme en droit d’attendre [de la société dans laquelle il vit], et ce qu’il reçoit effectivement ». Plus porté vers l’analyse des sociétés internes, Lucian Pye (entre autres Aspects of Political Development, 1966) évoquait quant à lui cinq idéal-types de crises : a) la crise d’identité (disparition des valeurs et symboles qui ont forgé une identité commune) ; b) la crise de légitimité (lorsqu’un système ne fait plus autorité car il n’est plus légitime) ; c) la crise de participation (qui peut occasionner la sortie du politique et le passage à la violence) ; d) la crise de distribution (des ressources et des pouvoirs au sein d’une société) ; e) la crise de pénétration, ou résistance au renforcement de l’interventionnisme de l’autorité centrale.

Réconcilier ces analyses sociologiques avec les analyses internationales s’avère hautement utile. En redécouvrant les mécanismes sociaux (intégration, exclusion, frustration, reconnaissance…) dans une communauté internationale devenue société mondiale, en sortant du seul rapport de force militaire ou économique pour réintégrer les valeurs, les symboliques ou les aspirations des acteurs, en admettant l’idée que les Etats eux-mêmes sont perméables à ces processus, nous découvrons des hypothèses de travail que la seule approche par le rapport de force entre monstre froids, la théorie des jeux ou le paradigme de l’acteur rationnel, ne permettait pas d’appréhender. Admettons un instant que les cinq types de crise de Lucian Pye soient réunis avec une force particulière en 2014, que la frustration relative de Ted Gurr soit à l’œuvre et explique « why states rebel » ; qu’en effet, le retour à l’équilibre antérieur soit devenu impossible dans un système international qui ne permet plus de répondre aux attentes qui lui sont adressées. Nous avons alors des relations internationales marquées par : a) une mondialisation perçue comme destructrice d’identité et non comme rapprochant les peuples (crise d’identité) ; b) des institutions internationales perçues comme armes de domination des plus puissants et non comme organes d’aide ou de régulation (crise de légitimité) ; c) des acteurs qui estiment dès lors qu’il est plus rémunérateur politiquement de braver cette mondialisation et ces institutions, que d’en accepter les règles (crise de participation) ; d) une stratégie de sortie du politique d’autant plus populaire que la loyauté vis-à-vis de ces règles, « thérapies de choc » ou autres processus de paix n’avaient pas apporté d’améliorations visibles (crise de distribution), voire a été ressentie comme humiliante (B. Badie, Le temps des humiliés, 2014) ; e) d’où une résistance accrue aux autorités mondiales autoproclamées ou aux acteurs qui se réclament du droit international, d’une règle globale, ou d’un consensus. Nous voyons là le boulevard qui s’ouvre pour le populisme, la provocation, la démonstration de « virilité internationale », comme réponses à un sentiment de frustration relative (ou sentiment de ne pas se voir accorder le statut, ou le traitement, qui nous reviendrait de droit). En d’autres termes, le contexte international, lu au prisme d’une approche plus sociologique, s’avère hautement propice à de nouvelles crises majeures : la perception d’un manque d’intégration ou de reconnaissance de la part plusieurs populations mais aussi de la part de plusieurs Etats, favorise le jusqu’auboutisme. La nouveauté étant que ce mécanisme que l’on connaissait sur le plan interne (le processus révolutionnaire), et qui explique encore plusieurs soulèvements récents (arabes entre autres), se transfère désormais sur le plan international. Braver le consensus occidental, sa rhétorique ou ses relais (ou tout ce qui est ressenti comme tel), peut apparaître hautement rémunérateur, avant-hier pour les leaders du Sud (de Nehru à Nasser), hier pour Hugo Chavez ou Hassan Nasrallah, aujourd’hui pour Vladimir Poutine. D’autant plus que les acteurs garants de ce consensus sont perçus (sans doute un peu vite) comme en déclin : le jeu consiste donc à tenter de démontrer leur faiblesse face à la détermination de la force brute. George Bush senior avait vu, après l’invasion du Koweït en 1990, l’urgence qu’il y avait à répondre immédiatement à cette déviance par la construction d’un semblant de consensus international appuyé sur une détermination diplomatique et une démonstration de sa force. L’affaire est beaucoup plus compliquée désormais, comme la situation ukrainienne le montre après la Syrie.

plusieurs prises de conscience s’imposent donc pour éviter les scénarios du pire. En premier lieu, admettre l’existence de ces mécanismes sociologiques décrits plus haut : Vladimir Poutine n’est pas un simple « joueur d’échec » isolé dans un jeu de stratégie entre confrères, comme pouvaient l’être les puissants au Congrès de Vienne en 1815. Il est à la tête d’une société toujours choquée par sa perte de statut de superpuissance de 1991, et sa gestion brutale de la crise ukrainienne (après la crise géorgienne), lui vaut une popularité record dans son pays. Toute sortie de crise en Ukraine passe nécessairement par la capacité à s’adresser à cette société russe, comme à toute société tentée par le discours de sortie de consensus. Il s’agit donc, ensuite, de traiter pleinement cette dimension sociale (sorte d’ « approche globale » diplomatique), en proposant à la société qui a à sa tête un fauteur de trouble, davantage d’intégration et de reconnaissance, et non pas la promesse de plus d’isolement, de moins de reconnaissance encore. Enfin, il s’agit de faire en sorte que la sortie du politique ne soit pas payante, ce qu’il n’est pas facile d’appliquer sans entrer en contradiction avec le point précédent. Promettre à une société de (re)trouver toute la place qui est la sienne dans le monde et dans l’Histoire, s’avère toujours plus payant que de menacer de « punir, ignorer ou au mieux pardonner » (comme on le promettait respectivement à la France, l'Allemagne et la Russie après la crise irakienne de 2003). Mais laisser impunie la transgression de principes fondamentaux de stabilité, s’avère dangereux dans tout ce que cela envoie comme signal de faiblesse et dans tout ce que cela engendre comme perte de crédibilité. Nous voyons, dans l’affaire ukrainienne encore, à quel point la marge de manœuvre est étroite. Les Etats-Unis et leurs alliés européens tentent d’opposer au fait accompli militaire russe une contrainte globale resserrée des règles de la société mondiale, qui rendrait désormais ce type de pratique trop coûteuse politiquement et économiquement. Selon que cette tentative (et sa détermination collective) réussira ou pas, la politique menée par Vladimir Poutine en Ukraine apparaîtra comme une provocation d’un autre âge, ou au contraire préfigurera le retour des crises majeures faites d’un cocktail explosif : préemption territoriale par la force, retour des sphères d’influences, politique des nationalités (dont la protection incombe à la « mère patrie »).

Qu'est-ce que la puissance moderne ?

Les conflits récents – Afghanistan, Irak, mais aussi Liban en 2006, demain peut-être Mali ou Centrafrique – ont montré les difficultés des grandes puissances militaires, le plus souvent occidentales, à s’imposer face à des adversaires plus faibles. Au-delà de «l’asymétrie» régulièrement invoquée, c’est à une redéfinition de la puissance que nous sommes conviés, à une nouvelle typologie de ses détenteurs, à une nouvelle pratique de celle-ci enfin, qui doit combiner plusieurs types d’atouts. Les conflits à venir ne seront plus «symétriques». Ils mettront aux prises des forces disparates, cherchant toutes à combiner leurs forces avec des acteurs sociaux, à tirer partie du terrain, à gagner la guerre du récit. Autant s’y préparer.
Les dernières années ont considérablement remis en cause le concept de puissance. D’abord par une actualité internationale qui a montré les limites des acteurs traditionnellement considérés comme les plus «puissants», en particulier après les aventures américaines en Irak et en Afghanistan. Ensuite du fait d’une contrainte budgétaire qui, à partir de la crise de 2008, a touché les appareils militaires les plus performants, c’est-à-dire occidentaux, tandis qu’au «Sud», des grands acteurs émergents comme la Chine démontraient une volonté nouvelle de peser sur les affaires mondiales. Enfin, parce que la puissance semble s’exercer désormais par d’autres modalités, sur d’autres registres d’action, qui permettent à des acteurs nouveaux – micro-États, acteurs non étatiques… – de jouer un rôle dans le processus politique global.
Au final, l’opposition classique entre hard power et soft power, même réconciliée autour du «smart power» de Joseph Nye, paraît avoir laissé place à un clivage nouveau, qui oppose les pratiques anciennes de la puissance et ses pratiques modernes. Les premières continuent de miser sur la quantité des ressources (forces armées, budgets engagés, y compris pour le soft power…), les secondes misent davantage sur des formes qualitatives nouvelles, qui intègrent aussi bien les nouvelles technologies que les solidarités traditionnelles, réunies dans une combinaison où la priorité est donnée à l’efficacité de l’action, et non plus à la démonstration de souveraineté de l’État. C’est en quelque sorte à une conversion à une puissance modernisée et réinventée que les principaux acteurs étatiques de la scène mondiale sont conviés en ce milieu des années 2010.

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